Je ne suis pas Charlie

Je ne suis pas Charlie.

C'est aujourd'hui le jour de la grande manif qui célèbre l'Union sacrée. Je suis tout seul à la maison devant la télé et, malgré toute la peine et la tristesse qui m'envahit, devant ces événements si douloureux, je sens poindre au fond de moi comme une sorte de colère.
Non je ne suis pas Charlie. Charlie est bien trop grand, bien trop fort, bien trop courageux, bien trop subtil pour que j'ose me comparer à lui. Définitivement, non je ne suis pas Charlie. Moi, je suis terré dans mon trou, je n'ai pas ce courage, je n'ai pas tout ce talent pour exprimer mes idées. J'essaye tant bien que mal, mais pardonnez-moi, je manque souvent de clarté.
Mais heureusement il y en a plein d'autres des Charlie qui vont aller manifester pour moi, à commencer par Sarko, ce grand défenseur de la liberté de la presse. Et puis il y aura aussi Nettanyaou, cet homme si pacifique, qui respecte tant la vie humaine. Je ne sais pas si Poutine et Bush seront là mais ça serait parfait. Non, vraiment; je ne peux pas aller manifester avec des gens si honorables.

Mais que pourraient penser ceux dont tous se réclament aujourd'hui en voyant ce  déballage de bons sentiments et d'indignation si spontanée. Auront-ils la place de se retourner dans leur cercueil ?  Ils n'ont que l'indignation à la bouche, ils se réclament tous de la liberté : « Liberté, égalité, fraternité ! » clament-t-ils. Ils sont Charlie ! L'ont-ils jamais lu ?  Malgré, cette attitude de façade, on voit poindre  la vrai pensée de certains. Ils ne le disent pas encore. Non, ils connaissent les convenances. Demain, demain seulement, ils vous diront qu'il faut rétablir la peine de mort, qu'il faut donner les moyens à la justice, même si cela conduit à réduire la liberté individuelle. Il n'y a qu'à mettre tout le monde sur écoute, qu'à mettre des caméras à tous les coins de rue, qu'à surveiller le net. Tout ça parce qu'une bande de crétins manipulés par une bande de bandits si clairvoyants – oui si clairvoyants – nous auraient fait si peur que nous serions prêt à renoncer à tout – ce qu'ils voulaient en premier lieu.

Au fond, je ne sais pas si quelqu'un l'a déjà dit avant moi, mais qu'importe, il y a deux catégories de personnes :c elles qui pensent qu'il vaut mieux laisser courir un assassin pour ne pas risquer de condamner un innocent, et celles qui pensent qu'il vaut mieux prendre le risque de condamner un innocent que de laisser courrir un assassin. C'est définitivement la deuxième catégorie qui a prévalu au États-Unis après les événements du 11 septembre. On sait maintenant à quoi tout cela a pu conduire.

Charlie est indubitablement de la première catégorie: la sauvegarde de la liberté avant tout. Certe Charlie a peur comme nous tous, mais il ne laisse pas sa peur lui faire renoncer à ce qu'il a  de plus cher: la démocratie et son corollaire la liberté. Charlie a le courage de mettre sa vie en danger pour défendre cette idée. Si la France entière est aujourd'hui devenue Charlie, alors je m'en réjouis… mais j'ai quand même bien du mal à y croire. Demain, les masques vont tomber, et on verra qui est qui, on verra bien qui est ou n'est pas Charlie.
La réponse à la barbarie serait-elle la barbarie ? Il est vrai que nous avons de bon professeurs en la matière. Ils se donnent même la peine de faire la déplacement de leur pays, tellement démocratique, pour nous l'apprendre. La réponse à ceux qui veulent museler la liberté serait-elle moins de liberté ? Allons-nous leur donner raison à ces bandits ? Mais plus tard, plus tard. Aujourd'hui c'est le temps du recueillement.
Aujourd'hui il est encore trop tôt pour se poser les vraies questions : de quoi cela procède-t-il ? Quels morts faut-il pleurer ? Trop tôt. Trop tôt.
Et puis, il y a les journalistes à la télé. La communauté musulmane disent-ils avec beaucoup de compassion. On va s'en prendre à la communauté musulmane, disent-ils, comme si avec ces mots ils pouvaient faire oublier leur indifférence quasi totale et permanente au désespoir des palestiniens – je mets à part ici Arte, qui elle, fait son boulot. Et puis, qu'est-ce que ça veut dire la communauté musulmane ? Y-a-t-il en France une communauté chrétienne, une communauté bouddhiste, une communauté des non croyants, une communauté des unijambistes ou y-a-t-il des français musulmans, chrétiens, bouddhistes, non croyants ou unijambistes ? Mais qu'est-ce que ce language révèle ?

 Et puis il y a ces autres qui récupèrent. Ces partis qui appellent à manifester. Ils gâchent tout. Comme si les citoyens n'étaient pas capables de s'organiser d'eux-mêmes. Alors, grands partisans de la liberté, ils définissent qui a droit de venir, ou qui est désiré. Oh' qu'elle a beau jeu Marine ! Drapée dans sa légitime indignation, il devient si simple pour elle de montrer à quelques égarés de la réflexion où se trouve les vrais défenseurs de la liberté. Le pire, c'est qu'en l'occurrence, – j'en suis navré –,elle a raison. L'arrière boutique est dégueulasse, mais c'est pas grave, on m'a fourni la peinture pour repeindre la façade. Connerie, connerie que tout cela !
Et comme disait Nougaro, demain chacun rentrera chez son automobile, les palestiniens on y pensera un peu, un peu mais pas trop. Et pendant ce temps, le colon israélien avancera, avancera, jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus rien.
Charlie, palestiniens, aujourd'hui, tout seul à la maison, je pleure sur vous. Non, non vraiment, je ne suis pas Charlie.

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