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Billet de blog 14 janv. 2019

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La démocratie des modestes contre la République des immodestes

Face à l’une des crises politiques les plus importantes de son histoire récente, la France doit choisir un modèle politique basé sur une démocratie réinventée, loin d’un logiciel dépassé et boursouflé par un système inégalitaire. La population n'en veut plus et veut renouer avec la politique – la vraie, pas celle des petites phrases ou de la langue de bois convenue qui cache mal l'injustice.

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La République française va mal, non pas parce qu’elle soit fondamentalement mauvaise dans son ambition séculaire et ses envolées humanistes historiques, mais parce qu’elle a été dévoyée, petit à petit, par la création et la structuration d’élites – à savoir, pour le définir, des individus qui ont les moyens de pouvoir exercer la circulation de l’information et l’exercice du pouvoir. Ce pouvoir ne s’est pas structuré de manière nécessairement consciente : il ne faut y voir ni machiavélisme, ni complotisme. Simplement, sociologiquement, il est tout à fait usuel que ceux qui exercent une forme de pouvoir et récoltent les fruits d’un système souhaitent conserver le premier et les seconds, et mettent en place des stratégies pour ce faire. Il s’agit là d’une déviance humaine qui s’observe dans plusieurs domaines.

Mais ce qu’inspirent les faits de ces dernières semaines, et particulièrement de ce mois de janvier 2019, plongent les citoyens dans la sidération. Une sidération devant les mots totalement inconsidérés d’un Emmanuel Macron aux abois sur le « sens de l’effort ». Une sidération devant un Christophe Castaner qui assimile désormais tout à fait officiellement manifestants lambda et casseurs. Une sidération, encore, devant une Marlène Schiappa qui n’hésite plus à prendre quelques libertés avec le droit le plus élémentaire lorsqu’il s’agit de juger les récoltes de dons pour les frais de justice d’un prévenu, avant sa condamnation – je ne vais pas réexpliquer ici ce que plusieurs juristes ont déjà brillamment commenté par ailleurs.

Puisque désormais, la guerre du pouvoir se fait à grands coups de cagnottes Leetchi et de Facebook live, comme pour tenter de courir désespérément avec les moyens numériques d’interaction utilisés par les gilets jaunes, il convient de se pencher sur quelques chiffres fondamentaux. D’abord, l’ampleur : le nombre de policiers et gendarmes déployés, le nombre de gilets jaunes interpellés, le nombre de mois de prison qui commencent à tomber de manière relativement ahurissante, le nombre de blessés par tir de flashball à la tête ou grenade de désencerclement. On pourrait continuer, mais toutes ces données nous indiquent que nous avons affaire à quelque chose d’inédit depuis longtemps : il ne s’agit pas simplement d’un mouvement populaire, mais aussi des réflexes sécuritaires et « borderline » d’un pouvoir qui se protège.

Et c’est d’abord un pouvoir qui se protège contre sa population, contre ses citoyens – j’allais dire : contre ses électeurs. Barricadé dans les institutions, criant à l’agression de la « maison France », amalgamant ministres et institutions de la République, ce pouvoir, dans un dernier sursaut, manie avec véhémence ses mots creux en tentant vainement d’agiter les symboles dont il pense être les gardiens. Mais les élites au pouvoir ne sont pas les gardiennes de nos institutions : elles en sont les locataires temporaires, ce qui est très différent. Benjamin Griveaux, par exemple, n’a jamais été et ne sera jamais un gardien des institutions, et son ministère ne sera jamais la maison France, comme l’a par ailleurs déjà souligné Frédéric Lordon.

Car le voici, le vrai problème : les dépositaires actuels des mandats que nous leur avons confiés, tout simplement, souhaitent rester là où ils sont, jusqu’au bout. Pourquoi ? Parce que notre système de démocratie représentative, en tout cas le système que nous avons mis en place dans ce pays, est basé non pas sur la participation du peuple aux délibérations, mais une confiscation du pouvoir. Pour faire court : le peuple est appelé, tous les cinq à six ans par exemple, à choisir des élus qui vont le représenter. Ces élections, ce sont les seuls moments de respiration démocratique. Entre les élections, les mandats sont des longues phases de confiscation du pouvoir. Pendant ces phases, les élus peuvent littéralement prendre les décisions qu’ils veulent, sans jamais avoir de compte à rendre devant les électeurs – si ce n’est en imaginant, un an avant la prochaine échéance, comment trouver la bonne communication pour valoriser leur bilan et envisager une ré-élection, pour une nouvelle confiscation de la démocratie.

Ainsi avance donc notre République. Elle n’est pas une démocratie pleine et entière, au sens où le peuple serait invité à participer à sa vie même ; elle est un état de fait politique ponctué de respirations démocratiques, au cours desquelles notre droit est de choisir ceux qui vont parler et agir à notre place. En quelque sorte, nous nous achetons la quiétude et la tranquillité : nous n’avons pas à nous occuper de politique, puisque d’autres le font pour nous – fort mal pour certains, en ne prenant pas les décisions politiques élémentaires qui sont urgentes pour la planète, pour la répartition des richesses ou pour la dynamisation de notre économie, mais trop tard : ils s’en occupent.

Mais voilà, les citoyens ont maintenant envie de politique. Ils s’en réapproprient d’ailleurs matériellement les symboles ou les émanations : car n’importe quel chercheur en sociologie ou en sémiotique le dira, tagger un arc de triomphe ou défoncer la porte d’un ministère au transpalette, c’est d’abord et avant tout, symboliquement, une forme de réappropriation des lieux symboliques de la République. Mais en face de la Démocratie des Modestes, en face de ceux qui souhaitent simplement reprendre leur destin en main sans avoir à passer maintenant par des grandes sessions de confiscation périodique du pouvoir, il y a la République des Immodestes. Et chez les modestes, je compte d’ailleurs aussi les petits élus locaux trop peu rémunérés pour le travail qu’ils font (notamment les maires des petites communes rurales), ou encore les journalistes pigistes payés au lance-pierre qui se retrouvent obligés de travailler chez BFM TV pour pouvoir simplement vivre.

J’utilise cette terminologie à dessein : car j’entends à la fois une immodestie de rémunération - là où les modestes ne peuvent décemment pas en dire autant, eux qui se demandent pourquoi leur pouvoir d’achat n’augmente pas, et pourquoi leur fiscalité toujours plus lourde sert à financer des services publics qui disparaissent, s’appauvrissent ou croulent sous le manque de moyen. Mais les immodestes ne s’arrêtent pas là : comme certains d’entre eux tiennent ou trustent les plateaux de télévision, ils expliquent aux modestes ce qu’ils doivent penser, quelles images ils doivent retenir, et quelles interprétations ils doivent faire de la réalité. Une interprétation qui leur permet à eux, les immodestes, de pouvoir très simplement poursuivre leur vie. Ainsi, éditorialistes au verbe creux, femmes et hommes politiques qui se gargarisent de symbolisme républicain sali et volé, ou encore analystes économiques en pleine fièvre néolibérale dépassée s’imaginent en tenant de la vérité et de l’ordre juste.

Beaucoup de choses ont été écrites sur le concept de violence ou sa perception. C’est heureux, car cela permet de redécouvrir de nombreux auteurs sur la question, mais cela permet également de voir à quel point le gouvernement que nous avons aujourd’hui, et qui pense représenter l’Etat et la République, est prompt à utiliser violence, surenchère et fermeté – tout en faisant semblant d’écouter les citoyens à travers l’organisation d’un débat qui n’aurait jamais vu le jour sans les gilets jaunes (c’est dire le cynisme), et en sélectionnant les sujets en fonction de l’attachement du Président ou non à telle ou telle marotte (l’ISF, pour ne citer que ce sujet).

Mais les signes du changement sont là, puisqu’il n’est pas plus fébrile et incertain qu’une petite élite politique qui se sent obligée de jouer du bruit des bottes pour conserver son rôle totalement usurpé de « défenseur de la République ». Comme si les citoyens et électeurs qui défilent chaque samedi étaient des terroristes qui menacent l’ordre public, tout simplement parce qu’ils souhaitent qu’on les entende, eux et eux seuls, sans devoir passer par des formations syndicales ou des élections intermédiaires. Parce que la parole d’un citoyen n’a pas moins de valeur si son expression n’est pas encadrée par une manifestation déclarée ou non relayée par une corporation comme la CGT.

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