alexandre brulet
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 nov. 2021

La collusion des pouvoirs, ou l'illusion de l'opinion

Nous ne pouvons que nous étonner que le sujet de la séparation des pouvoirs n’occupe pas une place centrale dans le débat publique en tant que pré-requis incontournable à toute autre question d'intérêt collectif.

alexandre brulet
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces dernières années ont fortement éprouvé les rapports de confiance entre citoyens et décisionnaires. De profondes questions sur notre démocratie ne cessent de surgir, que ce soit au fil de l’actualité sociale, du réchauffement climatique ou de la pandémie de COVID. Si le manque de confiance de la population envers nos institutions explique en partie des taux d’abstention massifs aux élections, il s’exprime aussi de manière violente et nombreux sont ceux qui font le choix de se mettre délibérément en danger par défiance envers l’autorité.

Cela questionne les fondements de notre contrat social : la place et le pouvoir de chaque citoyen, leur juste représentation, la légitimité de la prise de décision. Une anecdote qui n’a échappé à personne : au début de la pandémie de COVID, fort de l’avis des autorités scientifiques, le ministère de la santé a d’abord diffusé le message comme quoi le port du masque était inutile et déconseillé. Peu de temps après, il a soudainement rendu son port obligatoire partout et pour tous... Si cela peut prêter à rire, ce n’est certainement pas propre à un climat de confiance. Mais surtout cela souligne : a) l’absence d’indépendance des sources d’information officielles (des experts nommés par le gouvernement) ; b) l’opacité sur les véritables motivations décisionnelles (la faible quantité de masques disponibles et la réalité des actions mises en œuvre pour y remédier).

a) Notre système organise le pouvoir en représentation des citoyens au moyen du vote. Notre parlement légifère au moyen du vote. Le vote est un sondage d’opinion. Or pour se construire une opinion nous n’avons que deux ressources : notre vécu, fortement chargé en convictions mais trop parcellaire pour appréhender l’ensemble des réalités utiles, et ce que nous pouvons comprendre des réalités utiles à partir des informations qui nous sont disponibles. En conséquence, sachant que l’information est à même d’influer concrètement la chose publique, il faut admettre que linformation est un pouvoir. Malheureusement, rien ne légifère l’usage de ce pouvoir. Or, depuis sa production (tous domaines confondus : investigations, recherche, surveillance, évaluations, actualité, etc. ) en passant par son analyse, sa synthèse et jusqu’à sa diffusion (médias, enseignement, publications, etc.) l’histoire nous apprend que l’information peut être sujette à des biais, des omissions, des censures, des manipulations, des falsifications.

b) Les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires sont très fortement sollicité par des personnes ou des groupes de personnes motivés par des intérêts qui ne sont pas ceux de la cité. Les intérêts financier sont les plus évidents mais il n’est pas exclu qu’ils soient autres (idéologiques, religieux, personnels, etc.). Lorsqu’ils sont suffisamment influents, ces intérêts particuliers ont un pouvoir de fait. Malheureusement, fort de trop nombreuses « anecdotes », l’opacité des relations entre intérêts particuliers et chose publique semble être la règle (seuls les intérêts religieux font l’objet d’une législation dans leurs rapports avec l’État en France). Bien-sûr, l’importance du pouvoir de l’information n’échappe pas aux intérêts particuliers.

L’absence de séparation de ces 5 pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire, information, intérêts particuliers) rend donc possible de laisser opaque / de taire / de biaiser / de falsifier le nécessaire débat publique contradictoire tout autant que les vraies motivations qui aboutissent aux décisions. Pire : des outils issus des sciences cognitives, de la psychologie sociale et du marketing offrent la possibilité de modifier le jugement ou le comportement des citoyens à leur insu en l’absence de tout cadre déontologique ni pénal ! Pourtant leur usage à des fins électorales est avéré1 et notre gouvernement lui-même y a recours pour sa communication2.

L’affaire du Médiator° est un cas d’école3. Données scientifiques manipulées, campagnes d’influence auprès de la communauté médicale, lobbying, implication de fonctionnaires d’État… Ce médicament a été autorisé à la vente en France pendant 33 ans pour une indication médicale fallacieuse. Il a été prescrit à 5 millions de patients, a généré un chiffre d’affaires de près de 500 millions d’euros et le nombre de décès qui lui sont attribués est estimé à plusieurs centaines ou milliers de personnes. Ce n’est pourtant pas faute d’informations contradictoires et d’alertes lancées avant même sa commercialisation : le rapport de force dans la bataille d’influence au moment de son autorisation était tout simplement ce qu’il peut être d’une puissante firme pharmaceutique contre une poignée de citoyens indépendants. Faisant naturellement confiance à la presse médicale et aux autorités de santé, plusieurs dizaines de milliers de médecins ont eu leur jugement trompé et se sont rendus complices de ce marché morbide. Si justice a finalement été rendue (grâce à une longue et laborieuse bataille conduite par la société civile), on ne peut que rester dubitatifs sur les suites données par nos gouvernements et législateurs : le nom et l’organisation des agences sanitaires ont été modifiés, et quelques règles de transparence ont été ajoutées ici et là.

Malheureusement, dans les faits, la Haute Autorité de Santé4 (anciennement Agence Nationale d’Accréditation et d’Évaluation en Santé), l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (anciennement Agence Française de Sécurité Sanitaire et des Produits de Santé), Santé Publique France (anciennement Institut de Veille Sanitaire) et le Haut Conseil de Santé Publique (créé en 2004) ne sont toujours pas indépendants et leurs missions s’entremêlent de manière incompréhensible. Les actions de lobbying auprès de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et de l’appareil d’État ne font toujours pas l’objet d’une nécessité de transparence absolue et la pratique du lobbying en tant que telle ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune réflexion. Les firmes pharmaceutiques n’ont toujours pas l’obligation de faire évaluer leurs produits par des tiers indépendants. Les médias qui relayent l’information ne sont toujours pas tenus de respecter l’indépendance éditoriale de leurs journalistes. Enfin, le recours à des outils de manipulation cognitive n’est toujours soumise à aucun cadre déontologique ni pénal. Las, rien n’empêche de nouvelles catastrophes à venir.

La mécanique à l’œuvre dans l’histoire du Médiator°, c’est-à-dire la collusion des pouvoirs, se retrouve dans tous les domaines. Pour n’en citer que quelques uns bien connus : tabac, pesticides, gaz de schiste … Mais comment se faire une opinion si l’information disponible peut être biaisée (à plus forte raison si le sujet croise les intérêts de quelque puissance financière, médiatique ou politique) ? Que penser de l’énergie nucléaire ? De la réforme de l’enseignement secondaire ? De l'évolution de la charte de l’agriculture biologique ? De la mort de Khadafi ? (etc.). L’obligation d’équiper son véhicule d’un gilet jaune répondait-elle à l’appétit d’un équipementier influent ou à un réel souci de sécurité civile ? A chaque loi, chaque décret, chaque ordonnance, comment être bien sûr de savoir à quel besoin répond la mesure prise ? Car enfin, comment exercer son droit de vote sachant que rien ne peut garantir la neutralité des éléments sur lesquels se fonde notre jugement ?

Soyons clairs : il ne s’agit pas de promouvoir l’idée comme quoi « tout n’est que mensonges ». La plupart des acteurs font leur travail en âme et conscience, y compris au sein même des entreprises de pouvoir. Il s’agit encore moins de penser qu’une poignée d’individus fomente une conspiration contre le peuple. Il s’agit de pointer une profonde défaillance de notre système démocratique : Toute velléité de se faire une opinion est possiblement factice.

Aussi, nous ne pouvons que nous étonner que le sujet de la séparation des 5 pouvoirs n’occupe pas une place centrale dans le débat publique en tant que pré-requis indispensable à toute autre question d’intérêt collectif. Qu’il s’agisse de climat, de société ou de santé, la gravité des périls à venir ne devrait-elle pas nous amener à considérer ce besoin de manière impérieuse ?

1 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_Facebook-Cambridge_Analytica
2 - https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/connaissez-vous-le-nudge
3 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Benfluorex
4 - L’expertise de la HAS est officiellement déclarée indépendante mais sa présidence est nommée directement par le gouvernement (https://www.has-sante.fr/jcms/c_2809746/fr/dominique-le-guludec-est-nommee-presidente-du-college-de-la-haute-autorite-de-sante).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Au sud de l’Espagne, ces Algériens qui risquent leur vie pour l’Europe
En 2021, les Algériens ont été nombreux à tenter la traversée pour rejoindre la péninsule Ibérique, parfois au péril de leur vie. Le CIPIMD, une ONG espagnole, aide à localiser les embarcations en mer en lien avec les sauveteurs et participe à l’identification des victimes de naufrages, pour « soulager les familles ». Reportage.
par Nejma Brahim
Journal
Covid-19 : lever les brevets, une solution mondiale ?
Vaccination générale, nouveaux médicaments contre le Covid-19 : les profits des laboratoires pharmaceutiques explosent. Est-il envisageable qu’ils lèvent un jour leurs brevets ? On en parle avec nos invités Isabelle Defourny, de MSF, Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, et Rozenn Le Saint, journaliste santé à Mediapart.
par à l’air libre
Journal — Politique économique
Taxation de l’héritage : une lignée de fractures entre candidats à la présidentielle
La rationalité économique plaide pour un durcissement de l’impôt sur les successions, mais la droite se laisse aller à la démagogie en plaidant contre une hausse forcément impopulaire, dénonçant parfois un « impôt sur la mort ». La gauche cherche un équilibre entre justice et acceptabilité.
par Romaric Godin
Journal — Gauche(s)
Les partis de gauche opposés à la Primaire populaire durcissent le ton
Alors que le vote d’investiture de la Primaire populaire, qui compte déjà 288 000 inscrits, a lieu entre le 27 et le 30 janvier, les coups pleuvent sur cette initiative citoyenne. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
Primaire et sixième République : supprimons l'élection présidentielle
La dissolution de l'Assemblée afin que les législatives précèdent la présidentielle devrait être le principal mot d'ordre actuel des partisans d'une sixième République.
par Jean-Pierre Roche
Billet de blog
Élection présidentielle : une campagne électorale de plus en plus insupportable !
Qu’il est lassant d’écouter ces candidats qui attendent des citoyens d'être uniquement les spectateurs des ébats de leurs egos, de s'enivrer de leurs mots, de leurs invectives, et de retenir comme vainqueur celle ou celui qui aura le plus efficacement anéanti son adversaire !
par paul report
Billet de blog
Quand l’archaïsme du système des parrainages s’ajoute à celui du présidentialisme
La question de la pertinence du système des 500 parrainages revient régulièrement au moment de l’élection présidentielle. Plutôt que de revenir au système de l’anonymat des signatures, il serait préférable d’élargir le champ de la responsabilité de la sélection aux citoyens.
par Martine Chantecaille
Billet de blog
Lettre aux candidats : vous êtes la honte de la France
Course à la punchline, postillonnage de slogans... vous n'avez plus grand chose de politiques. Vous êtes les enfants de bonne famille de la communication. Vous postulez à un rôle de gestionnaire dans l’habit de Grand Sauveur. Mais je suis désolée de vous apprendre que nous ne voulons plus d’homme providentiel. Vous avez trois trains et quelques générations de retard.
par sarah roubato