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Billet de blog 9 oct. 2009

Les Bougnoules du Palais Bourbon

Alexandre Gerbi
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Allez-y, venez voir ! En voilà du spectaculaire, du bien gluant, avec une belle sauce raciste en plus, aux petits oignons, telle que vous en raffolez… Mais attention, là ce sont des hectolitres de sauce qui vous attendent. Des torrents de sauce au sang…

Hum ! Rassurez-vous… Les champs d’horreur ne seront qu’en toile de fond. Au premier plan, voici seulement trois bougnoules entre deux âges, qui campent depuis cinq mois sur le trottoir de l’Assemblée nationale, et assiègent l’Etat sarkozien. Des bougnoules tels que la France n’aurait jamais dû en accueillir que quelques-uns, épars.

- Rendez-vous compte, cher ami, des mosquées un peu partout, aussi nombreuses que nos églises…

- Ne m’en parlez pas… Quant aux Nègres…

Ô Malheureux ! Qui ne voit que c’est la France qui succomba à ces ignominies !

Je ne vous parle pas de la France hexagonale de l’an 2009, avec, selon le mot du Général, ses « poussières » ultramarines, reléguées, méprisées, parfois déjà presque larguées.

Je ne vous parle pas non plus de la peau de Chagrin aux banlieues violentes ou voilées qui, certains jours, laissent redouter le pire.

Oh non !

La France dont je vous parle est celle qui a été assassinée, voici presque cinquante ans, mais qui existe encore dans le cœur de bien des Français du bas peuple, Africains compris. A fleur de peau, ou bien douloureusement enfouie…

Un vieil homme aigri

Il y aura bientôt un demi-siècle, un vieil homme aigri, traversé de certitudes démentes héritées d’un autre siècle, refusa la symbiose et le métissage qu’impliquait l’édification de la grande République franco-africaine égalitaire.

Pour sauver de la « bougnoulisation » la France blanche et catholique, virtualité pourtant incompatible avec les principes les plus fondamentaux de la République, Charles de Gaulle bascula l’Afrique subsaharienne et le Maghreb vers d’effarantes régressions, notamment au plan social et souvent, il faut bien le dire, au plan politique.

Qui ne voit que la responsabilité de ces régressions incombe à l’Etat français blanciste ? Précisons encore : et non pas au peuple français qui, dans cette affaire, fut dupé, puis manipulé, intoxiqué et enfin trahi, Africains et Algériens compris, alors qu’il avait approuvé, dans les urnes, le grand saut égalitaire de la Métropole avec son Outre-mer africain… que lui avait proposé Charles de Gaulle en 1958 !

C’est qu’assoiffé de pouvoir, de Gaulle mentait : il prêchait la fraternité, seule ligne possible devant le peuple et les Institutions, pour mieux la détruire.

D’ailleurs, une fois le grand largage achevé, en 1962, le Général-Président ne remit plus jamais les pieds dans cette Afrique dont il avait eu tant de mal à débarrasser la France…

Imposture gigantesque et chorus mondial

Et le monde entier applaudit (Washington, Moscou, Pékin, Le Caire, l’ONU…) tandis qu’une rhétorique bien rôdée s’employa à disqualifier les partisans de l’unité franco-africaine. Ceux-ci furent désignés, au mieux, selon le mot de de Gaulle, comme des « cervelles de colibris » (qu’ils s’appelassent Jacques Soustelle ou Claude Lévi-Strauss…), au pire comme des « fascistes », sous prétexte que des fascistes, en effet, formaient une aile de l’OAS, et peuplaient certains rangs de l’Algérie française et des partisans du maintien de l’unité franco-africaine. Comme si la réaction était tout ce camp, et n’était que dans ce camp, et n’était que de ce camp… Ainsi le ménage et le silence se firent…

C’est énorme, et pourtant l’entourloupe fonctionne, depuis bientôt un demi-siècle…

Alors qu’on fêtera en 2010 le cinquantenaire des indépendances africaines – année que Nicolas Sarkozy a voulue « Année de l’Afrique en France » – l’édifice est fissuré de toute part. En haut lieu, plus personne n’ignore ni ne conteste sérieusement l’évidence de l’imposture, gigantesque. En Afrique non plus. Sans doute beaucoup la déploreraient publiquement, si de tels aveux n’étaient pas, à tout point de vue, terribles.

Au milieu de pareil marigot, évidemment, les Harkis gênent : ils demandent que l’Etat français reconnaisse officiellement ses éminentes responsabilités dans la tragédie des Harkis, des massacres aux camps. Or ce drame s’inscrit dans l’incommensurable scandale de la décolonisation franco-africaine. Mieux : il en est une sorte de quintessence…

Les vertiges de Tristes Tropiques

Parler des trois assiégeurs du Palais Bourbon, Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk, Hamid Gouraï, c’est mettre en lumière la face obscure du général de Gaulle, le de Gaulle hanté par la « bougnoulisation » de la France.

Sous cet angle, c’est bientôt envisager l’Affaire gabonaise (octobre 1958, refus de départementalisation du Gabon, article 76 violé) et la Loi 60-525 (mai-juin 1960, suppression du droit des populations d’Afrique subsaharienne à l’autodétermination sur la question de l’indépendance, par violation d’au moins quatre articles fondamentaux de la Constitution).

Parler de Zohra, d’Abdallah, de Hamid, c’est parler de la trahison du rêve de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, et de l’holocauste des Harkis et des Algériens francophiles sur l’autel de cette destruction.

Quels vertiges éprouveront ceux qui réaliseront que Tristes Tropiques fut publié en 1955, c’est-à-dire l’année même où Pierre Mendès France nomma le grand gaulliste de gauche Jacques Soustelle gouverneur général d’Algérie ? En phase avec son collègue et ami anthropologue, s'appuyant notamment sur Germaine Tillion, Soustelle posa les jalons de l’Intégration, projet qu’en 1958, de Gaulle proclama vouloir conduire à son terme.

Le Général justifia par ce programme révolutionnaire, l’Intégration, un coup d’Etat militaire contre le « système » de la IVe République. Ce programme, les Français l’approuvèrent dans les urnes à 80%. Or devenu, grâce à cette promesse, le maître des opérations, de Gaulle fit volte-face, et dépeça méthodiquement l’ensemble franco-africain, achevant sa besogne par la liquidation de la question algérienne, dans le sang des derniers défenseurs de l’unité franco-africaine.

Entre-temps, Jacques Soustelle, désormais son adversaire déclaré et acharné, « cervelle de colibri » devenue « fasciste », fut rayé de la carte. Et Claude Lévi-Strauss, comme tant d’autres, s’abstint de trop ruer dans les brancards…

Chef d’orchestre et illusion d’optique

Délestée de l’Afrique devenue une « néocolonie » géante, la France des années 1960 décolla économiquement, en toute quiétude. Quant à Charles de Gaulle, il put parcourir le monde en incarnation hégélienne de l’Esprit de son temps. Et pour cause : l’Esprit en question était celui fabriqué par les Etats-Unis et l’URSS, qui depuis des lustres allaient clamant – d’ailleurs fort hypocritement – que l’indépendance était sublimité mère de liberté. Ayant joué leur partition à merveille, de Gaulle put dès lors triompher tel un chef d’orchestre. Et la France avec lui, par effet d’optique. La gloire comme rançon et cache-sexe de l’automutilation confinant, à terme, à l’auto-anéantissement…

Avec cinquante ans de recul, le résultat est sous nos yeux, édifiant : l’Afrique et la France diversement abîmées, pour ne rien dire du reste de la planète...

Il faut le reconnaître, le scandale est tellement gigantesque, ses facettes à ce point multiples et ses conséquences gravissimes, qu’on peut comprendre que personne n’ose encore en parler…

Alors nous sombrerons dans le désespoir, entre soirées vodka et tarama sur toasts, œufs de saumon le dimanche (vivement !), portable dernier cri avec GPS, jusqu’à ce que quelque voix auguste ou délicieusement chuintante fasse bientôt vibrer les murs des assemblées démocratiques et des foyers de France. Pour réveiller un pays, tout un peuple avide de conquête d’idéal et de chance à saisir, de fraternité.

Doux rêve ? Au vrai, la question n’est peut-être pas de savoir si cela va arriver, mais s’il est encore temps.

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