Comme l’a souligné Olivier Duhammel dans son intervention à “Quotidien” les "Partis" traditionnels sont bien plus mal en point que les "mouvements", le leadership d'une seule personne favorisant amplement le succès de ces derniers. Mais ces mouvements ne sont pas exempts de fragilités.

La faillite du militantisme

Les partis sont déconnectés: ce à quoi nous assistons en 2017, c'est la faillite complète du militantisme dans son fonctionnement intrinsèque, en tant que pratique sociale créant des groupes au service d'un appareil ayant pour but sa survie et sa victoire à chaque élection, illustrant bien la théorie des choix public: il y  a un découplage manifeste entre les orientations politiques radicales des militants des partis et celle de l'électorat plus large. Ce découplage s'est exprimé essentiellement à travers les primaires: la droite, de manière suicidaire, a choisi Fillon au lieu d'un Juppé pourtant donné favori à la présidentielle. La gauche a elle aussi choisi le très peu charismatique Hamon, porté par ses réseaux et courants au sein du PS. L'attitude militante, sa stratégie et ses priorités deviennent complètement déconnectées du corps électoral, d'autant que leur priorité est essentiellement l'auto-préservation de leur structure,de leurs siège, de leur financement, et non plus la diffusion d'idées. 

Quant aux mouvements, ils sont eux aussi très fragiles. Le FN est une sorte de miracle politique, puisqu'il arrive à se démultiplier de manière remarquable: le génie de Marine Le Pen (si on peut parler de génie) est de fédérer plusieurs "Fronts Nationaux", plusieurs partis qui s'adressent à des segments de populations tout à fait différents avec des discours différents. Cet ensemble hétéroclite est cimenté tant bien que mal par la personnalité de Le Pen qui a brillamment réussi sa dé-diabolisation avec, il faut bien le dire, une complaisance médiatique certaine. Bien qu'à l'opposé sur le fond, le mouvement "En Marche" lui est très similaire sur la forme: c'est aussi un mouvement incroyablement hétéroclite mais très centralisé, au programme et au contours très flou, un parti attrape tout qui réussit lui aussi à segmenter son discours grâce au big data et à l'adapter à son auditoire. Le mouvement tient donc grâce au noyau centralisé que constitue l'entourage de Macron. Cependant, En Marche est lui aussi très fragile et bénéficie, on l'a vu, d'une défaillance de la concurrence, d'un espace politique vide et dégagé au centre, d'une chance assez folle, et d'un soutient médiatique et financier très puissant posant la question des conflits d'intérêt (cf cet article de Libération http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/05/11/comment-en-marche-a-resolu-sa-question-de-fonds_1568975 ). 

Le troisième mouvement qui a prospéré, c'est la France Insoumise, suicitant un enthousiasme par rapport à la seule force politique alliant pédagogie, analyse réaliste des enjeux du XXIeme siècle, et ayant tiré toutes les leçons sur le plan économique des crises récurrentes du capitalisme financiarisé, tout en fournissant un projet positif alternatif et non un vote par défaut. Mais lui aussi, si il arrive à rassembler une population très diverse convaincue par l'idéal éco socialiste, n'arrive pas à dépasser la figure centrale et structurante de Mélenchon, qui est sa propre limite et rend donc le mouvement tributaire des ses (lourdes) erreurs stratégiques (en 2012 comme à l'entre deux tour de 2017). Erreurs qui sont d’autant plus dommageables qu’elles sont impitoyablement exploitées par ses détracteurs.

Un mode de scrutin féodal: une éléection locale pour un mandat national

Les "mouvements" prospèrent donc sur la faiblesse des partis pour brasser large. Car si les gros partis sont faibles, engloutis par leurs structures qui les rendent incapables de voir le rejet et le dégoût qu'ils suscitent dans le corps électoral, les petits partis, eux agonisent: à la présidentielle, ni le MODEM, ni EELV, ni le PCF se sont présentés. Cependant, si la présidentielle les a balayés, les législatives leur permettent de survivre, tels des parasites. Car, encore plus absurde que l'élection présidentielle et la personnalisation de la politique qu'elle implique, les élections législatives et leur mode de scrutin sont un concentré d'archaïsme et de féodalisme alors que tous les pays d'Europe occidentale (à la seule exception de l'Angleterre dont le féodalisme n'a jamais été dissimulé) ont adopté des scrutins proportionnels plurinominaux, dont beaucoup s'expriment par vote préférentiel. Ce mode de scrutin est la définition même de la modernité démocratique, quand le système américain, figé depuis le XVIIIème siècle, révèle à chaque élection l'absurdité d'une élection où le perdant peut gagner.

 Or en France nous avons affaire au même type de scrutin, avec 577 circonscriptions au lieu des 50 Etats, à ceci près que l'élection est à deux tours. Et c'est là que les fossiles du MODEM, PCF ou EELV, au lieu de mourir dans la saine concurrence d'un scrutin proportionnel, arrivent, telle la grenouille se voulant aussi grosse que  le bœuf, à négocier des alliances électorales sans se fondre dans la structure dominante, moderne et ayant le vent en poupe (EM, FI): on le voit avec Bayrou, mort politiquement, qui essaie désespérément de se donner une importance qu'il n'a pas en critiquant les listes de Macron. De même, le PCF profite du système des circonscriptions pour menacer de se présenter face à la FI et éviter son absorption dans la FI, ce qui est sa seule et unique vocation: la survie de la structure. Or si la droite a une tradition de rassemblement inconditionnel, si Macron est porté par son élection et la nouveauté de son mouvement, la gauche a elle bien plus tendance à la division, ce qui signe souvent sa perte, comme aux dernières municipales et régionales. Cette division l'amène à se déchirer dans des querelles internes qui la rendent inaudible au plan national: le grand échec de Mélenchon aura été son incapacité à faire un nouveau congrès d'Epinay, face à un PS insubmersible et capable de se relever très rapidement d'un désastre: les élection de 1993 et 1997 l'ont montré.

La difficulté supplémentaire est que le PCF est certes d'une extrême faiblesse, mais reste très structuré et implanté, alors qu'à l'inverse Mélenchon est plein de promesse mais manque cruellement de cadres. Cela permet au PCF de faire un chantage en mobilisant sa base locale, et c'est là que l'absurdité du système par circonscriptions apparaît au plein jour. Car un tel système favorise la tenue de campagnes locales et fragmentées plutôt qu'une grande campagne nationale, en permettant le maintien de baronnies, de fiefs (le terme est terriblement révélateur de notre archaïsme). A noter que cet "attachement local", absent partout ailleurs en Europe, est d'autant plus absurde que les territoires sont déjà représentés au Sénat: pourtant, les législatives continuent de privilégier des élections locales donnant droit à un mandat national. Le paradoxe est manifeste. Tout ce qui reste au PCF, ce sont ses mairies et son financement public, qui lui permettent ainsi de saboter Mélenchon en exerçant un chantage. Ainsi, les législatives bloquent l'émergence d'un nouveau grand parti à gauche en évitant l’absorption du PCF, d'EELV, et en sauvant le PS de la décomposition à la manière du PASOK en Grèce, avalé par Syriza. Ceci évite une concurrence concentrée sur la gauche de Macron qui peut espérer sortir vainqueur des législatives.

Une injustice et un affronts aux fondements de la démocratie

Le système de nos législatives est d'autant plus injuste qu'il ne respecte pas le principe fondamental de l'égalité des voix, puisqu'une voix à Neuilly sur Seine ne vaut pas la même chose que dans le XXeme, tout comme une voix dans le Kansas n'a pas la même valeur que dans un swing state. De plus, un électeur de gauche à Neuilly ne voit sa voix prise en compte nul part, et n'est ainsi représenté par personne à l'Assemblée (puisque les résultats des différentes circonscriptions sont indépendants entre eux), ce qui est grave. Les candidats s'adressent à leur seule circonscription alors qu'ils devraient s'adresser à toute la Nation. A l'inverse, chaque voix devrait nourrir un réservoir de voix national répartissant les sièges à la proportionnelle, comme partout en Europe. L'injustice est tout aussi manifeste aux élections présidentielles, puisque qu'au premier tour, les voix n'étant pas allées à un des deux candidats en tête se voient tout simplement nier toute forme d'importace et priver de représentation sous forme d'élus. Ce système est une des causes fondamentales de l'anarchie politique contemporaine en empêchant l'émergence d'un débat national au profit d’arrangements locaux au cas par cas, souvent compliqués à l'extrême, au lieu de la simplification et la clarté qu'apporterait la proportionnelle: qui comprend réellement les arrangements compliqués des triangulaires au cas par cas? A l’inverse, les vertus de la proportionelle sont manifestes: elles substituent à un bipartisme institutionalisé, aux majorités absolues donnant un aléa moral au gouvernement et favorisant l’inaction (le paradoxe d’une stabilité paresseuse), une saine concurrence en laissant leur chance aux petits partis d’entretenir le débat d’idées et la dynamique de nouvelles philsophies. Elle tue une bonne fois pour toute le vote utile et le vote stratégique qui fait des ravages dans la pratique démocratique. Au contraire, le système par circonscriptions plonge l’agonie de notre bipartime dans le chaos indescrptible des triangulaires et quandrangulaires à venir.

Ce chaos politique n'est donc pas près de finir. Le vieux monde se meurt, et le nouveau tarde à apparaître. Et entre les deux, comme dirait Gramsci, surgissent les monstres: les vieux partis ne peuvent complètement mourir, et les nouveaux de ne peuvent naître, à cause du système législatif quasi féodal. Et les monstres, ce sont, de mon point de vue, le FN et En Marche: Charybde et Scylla, deux faces d'une même pièce s'affrontant en vidant le débat public de sa substance,à tel point qu'au deuxième tour de la présidentielle, il n'y a plus eu de débat public: il ne s'agit plus que de faire barrage, de voter par défaut, quitte à faire élire, par défaut et avec les voix de la gauche radicale un mondialiste néolibéral, caricature de l'oligarchie, incarnant l'UMPS tant dénoncé par Le Pen, et nourrissant ainsi le développement de son parti xénophobe et nationaliste. De manière procyclique, ces deux populisme se nourrissent mutuellement, en faisant appel à l’émotion plus qu'à la raison, à coup de vote utile, stratégique ou par défaut: la peur de l'étranger, la peur du FN, accentué par un archaïsme terrifiant au niveau des idées, tant chez Le Pen que chez Macron, leur vacuité étant terriblement frappante au vu des enjeux que constituent le réchauffement climatique, les inégalités, l'instabilité financière mondiale, les crises de l'euro etc. Le présidentialisme accentue le vide intellectuel de la politique française, puisqu'il focalise l'élection sur un jeu de personnes, l'hyperpersonnalisation et l'hypermédiatisation étant une évidence depuis la campagne de Chirac en 1995 qui vit la naissance de la démagogie absolue, et dont Macron est le dernier avatar. L'absence d'offre idéologique, de réflexion et de débat profond, est la raison profonde du désarroi des français piégés entre les thuriféraires d'un néolibéralisme pro européen en échec, et les appels à la guerre culturelle portés par le FN.

La mort programmée du débat public

 Cette "faille temporelle" d'où naissent les monstres est accentuée par les primaires. En effet, loin de permettre l'émergence de partis homogènes et prêts à la confrontation idéologique entre eux, elles organisent une guerre civile et fratricide qui se joue sur la confrontation des personnalités et loins du débat d’idée. Elles font perdurer des absurdités comme le PS qui voient cohabiter, dans un chaos indescriptible, des courants aussi opposés que ceux de Valls et Hamon, ou ceux de Juppé et Fillon : la manège que constitue la guerre interne, où chacun essaie de se démarquer de l'autre, suivi d'une réconciliation de façade, n'est pas crédible aux yeux des français. Les limites du système sont exposées au grand jour aujourd'hui, que ce soir chez LR ou le PS. De plus, ce système des primaires accentue la fracture grandissante et la déconnexion des militants évoquée plus haut, puisque l'élection interne semble donner une légitimité démocratique au vainqueur, aveuglant ainsi les militants sur le discrédit qui règne sur leur parti, primaire ou pas, et les empêchant de faire les bons choix stratégiques. Le présidentialisme, qui oblige à inventer des fractures internes qui ne devraient pas exister par le biais de la primaire, forçant à des affrontements fratricides, cache les réels affrontements idéologiques entre grands partis, tue le débat d'idées, et favorise du même coup le style démagogique "ni droite ni gauche" commun au FN et à En Marche. Comme l'a montré le potentiel de Mélenchon, les Français sont avides de débat d'idées, mais les institutions vieillissantes empêchent ce débat d'émerger. Cela ne crée que frustration, rancœur, et abstention.

 Ma conclusion est donc que le coeur de la crise politique contemporaine que nous vivons réside dans ses institutions, la Vème République: l'élection présidentielle comme le scrutin uninominal à deux tour des législatives. L'urgence d'une proportionnelle par vote préférentiel est plus que jamais là. Mais ce n'est pas l'unique solution, car la démocratie ne se décrète pas: on peut avoir les institutions les plus démocratiques du monde et vivre en dictature. La démocratie dépend de la vitalité et du dynamisme du débat d'idées et de la force des courants de pensée. Or si les institutions (la proportionnelle) peuvent favoriser l’émergence du débat d'idées en effaçant la personnalisation de la politique, elles ne peuvent pas elles seules débloquer la pensée unique qui règne sur notre pays, ce consensus mou libéral et cette orthodoxie économique contesté seulement de manière diffuse et peu efficace (cf Nuit Debout), malgré le renouvellement de la pensée économique, notamment à travers l'urgence climatique, et l'évidente faillite économique et morale de notre société dans son ensemble. C'est là que les intellectuels et les élites jouent un rôle crucial, en étant les moteurs de la pensée tout en étant ceux qui font advenir l'histoire lorsqu'ils s'appuient sur des grands mouvements populaires, en symbiose avec la population. Dans le champ de la science économique en particulier, l'on constate que les économistes ont du mal à accepter le pluralisme des écoles de pensée là où ils prônent si ardemment la libre concurrence pour les marchés du travail ou des biens et services. Plus que jamais, la formaton pluridisciplinaire couplée à l’ouverture sur la philsophie, la science et les enjeux politiques sont la clé d’un nouvel humanisme dont nous avons tant besoin.

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