RCEP et nouveaux équilibres mondiaux, quel avenir pour l’Europe ?

La signature en début de semaine passée du plus vaste traité de libre-échange de l’histoire déplace un peu plus le centre du monde vers l’Est, bouleversant l’ordre géopolitique établi depuis la chute du bloc soviétique. Les États-Unis déclinent mais n'ont certainement dit leur dernier mot. Quelle place peut prendre l'Europe, vieillissante et divisée dans ce nouvel équilibre mondiale?

La signature en début de semaine du plus vaste traité de libre-échange de l’histoire, le RCEP, liant la Chine et bon nombre de pays asiatiques, déplace un peu plus le centre du monde vers l’Est, bouleversant l’ordre géopolitique établi depuis la chute du bloc soviétique. Pourtant, bien que le marché engendré par cet accord concerne plus de 2 milliards d’individus et plus de 30% de la richesse produite dans le monde, il est passé quasiment inaperçu.

On peut regarder ailleurs, mais force est de constater que les équilibres mondiaux évoluent. Rapidement. La Chine, qui n’était qu’un pays “en voie de développement” il y a 20 ans, s’est éveillée, et est en passe de devenir la première puissance économique mondiale. Et le monde tremble. L’occident tremble. Le pacte faustien qui liait les États-Unis et la Chine est remis en question. “Inondez-nous de produits bon marchés, nous payerons avec des bons du trésor ! Et nous, en échange, on s’engage à délocaliser nos usines chez vous, pour permettre l’exode rural massif dont votre pays a besoin pour opérer sa transition.” Mais au moment de payer son dû (rembourser les titres de dette détenus par la Chine), les États-Unis rechignent. Alors nous assistons (encore) à la construction de l’ennemi. Les atrocités que subit le peuple Ouïghours, Hong-kong, la surveillance de masse, et autres joyeusetés qui se déroulent depuis des années mais qui ne méritaient certainement pas l’attention du grand public, sont jetées sur le devant de la scène. Gardons-nous cependant, pour l’instant, de nous intéresser à Foxcon ou autres secteurs stratégiques pour notre industrie.

Donald Trump et sa politique totalement décomplexée à l’égard de la Chine a posé les bases des relations qui lieront les deux principales forces en présence au 21 ème siècle. Et changer de président ne fera pas changer le cap. Démocrates ou républicains, il en va de la survie de l’empire. Le dollar décline inexorablement, la part des États-Unis dans le PIB mondiale décroit d’année en année, le pétrole commence à s’échanger en Yuan… mais surtout, l’image des États-Unis, forgée durant 70 ans à grands renforts hollywoodiens, semble être écornée. Et pour cause, l’invasion de l’Irak, l’affaire Snowden, Alstom, Technip, Bnp, ou autres déloyautés transatlantiques fondées sur l’extraterritorialité du droit américain nous amènent à nous poser la question : Les États-Unis sont-ils toujours des alliés ? L’Europe et les membres de l’OTAN ne sont-ils aujourd’hui que des États satellites, alignés, vassalisés, réduits à vendre à la découpe entreprises stratégiques et fleurons industriels qui faisaient autrefois leur fierté pour affirmer encore leur fidélité à la puissance américaine ? Quelle place doit prendre l’Europe dans ce monde bipolarisé ? Comment se positionner ?

Il s’agirait certainement, dans un premier temps, de voir la réalité en face. De comprendre que l’Europe est devenue une puissance moyenne, vieillissante, divisée. Mais que ce n’est pas une fatalité. Prendre conscience de l’urgence absolue d’un sursaut européen face aux géants du numérique. Changer de récits, serrer les rangs et prendre conscience que l’Europe et ses 400 millions d’habitants représentent le plus grand marché intégré au monde et qu’unie, avec un PIB de 16’000 milliards de dollars, elle est la deuxième puissance économique mondiale. Mais aussi, prévoir et s’organiser face aux défis qui nous attendent. Climatiques premièrement, politiques ensuite, avec l’arrivée de centaines de millions de réfugiés climatiques d’ici 2050. Le continent africain, avec qui notre histoire est étroitement liée, connait une croissance démographique importante. Si importante que sa population aura doublé d’ici 2050, passant à 2,5 milliards d’individus. Le Nigéria, pour l’exemple, sera plus peuplé que les États-Unis avec 75% de la population qui aura moins de 25 ans. Cette explosion démographique concerne les régions parmi les plus touchées par le dérèglement climatique, qui engendrera, selon la Banque mondiale, près de 200 millions de réfugiés d’ici 2050. Il suffit de prendre une carte du monde pour se rendre compte que la piscine qui nous sépare, le détroit de Gibraltar et ses 13 kilomètres, n’arrêtera pas des hommes et des femmes qui luttent pour leur survie. L’essor nationaliste qu’a engendré la « vague » migratoire de 2014 et ses 2 millions de réfugiés doit nous rappeler que nos démocraties, déjà fragiles, risquent de connaitre des heures difficiles, que l’Union risque d’être ébranlée et que des forces extérieures chercheront, à n’en pas douter, à instrumentaliser la question migratoire pour nous diviser.

Les dangers sont multiples, les enjeux sont immenses, mais les dés ne sont pas encore jetés. L’Europe aura cependant besoin de toutes ses forces et la Suisse devra se positionner face au continent européen, avec qui elle partage des frontières, des valeurs, une histoire et, qu’elle le veuille ou non, un avenir.

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