Gilets Jaunes : mépris d’une certaine gauche trop soucieuse de rester propre sur elle

Une vertu indéniable du mouvement est qu’il m’aura permis de distinguer clairement mes amis entre ceux qui sont des révolutionnaires conséquents et ceux pour qui la révolution est un poster noir et rouge qu’on agrafe au mur pour se donner du style et une conscience.

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Nombre d’amis que je croyais franchement de gauche se sont, à la lumière de ces derniers mois, révélés de parfaits petits bourgeois pétris de conscience satisfaite et de relents de mépris de classe. De ceux qui, lorsque des exploités se lèvent contre leurs exploiteurs et que ces exploités ne sont pas assez woke* à leurs yeux, décident que la lutte attendra et qu’après tout l’exploitation pourra bien tenir encore un peu, faute de mieux.

Dès le premier week-end je les ai entendus s’inquiéter de ce qu’un mouvement de révolte né de la populace et non de leurs avant-gardes éclairées aurait nécessairement une « dynamique insurrectionnelle droitière », que ce serait un ramassis de fascistes et de réactionnaires, etc.

Dès le premier week-end je les ai vus se précipiter comme des vautours sur le premier méfait homophobe ou raciste dû à vingt connards dans le mouvement pour flétrir le mouvement dans sa globalité, trouvant là un parfait prétexte pour retourner se terrer derrière l’ordre en place – ordre dont ils n’ont pourtant de cesse, d’habitude, de pointer l’iniquité et de réclamer l’effondrement.

Mais voilà que des classes populaires s’insurgent contre cet ordre et, horreur ! elles ne sont ni aussi irréprochables, ni aussi brillantes, ni aussi éveillées qu’eux !

À ce stade, parlant avec quelques uns d’entre eux, je suggère que seule une dynamique partidaire est susceptible de s’adosser à un contenu politique cohérent et à une conception identifiée de l’intérêt général. Qu’une dynamique populaire, au contraire, est forcément magmatique et protéiforme dans son premier moment, parce qu’adossée d’abord à une convergence de revendications concrètes et d’intérêts particuliers. Le fait qu’on ne puisse continuer de matraquer des gens déjà dépossédés jusqu’à l’os sur des dépenses contraintes qu’ils n’ont pas le pouvoir de comprimer davantage, c’est le genre de mot d’ordre sur lequel on met communément en action des gens qui n’ont rien à voir entre eux (des anticapitalistes, des écologistes, des ruraux, des souverainistes, des libéraux anti-taxes, des tradis, des identitaires et, aussi, surtout, plein d’abstentionnistes de longue date peu politisés). Je suggère que peut-être cette protéiformité est inévitable et qu’elle est souhaitable.

L’un d’eux me répond, de façon sommaire, sûr de lui : « n’importe quoi. »

Mes petits bourgeois d’amis woke ont l’arrogance de leur classe.

Si bien intentionnés soient-ils, si désireux de servir des causes justes, c’est comme s’ils étaient incapables de le faire sur une autre modalité que celle de leur arrogance.

Elle les détermine a priori.
Elle est de l’ordre du réflexe.
Au fond, ils n’y sont pour rien.

La deuxième semaine puis la troisième viennent, et avec elles les ateliers de Gilets Jaunes d’où commencent à émerger les premières revendications articulées. Or là, miracle ! Nulle trace de fascisme : juste l’appel à plus de démocratie, de justice fiscale, de circuits courts, d’écologie, etc.

Alors je me dis que mes amis de la belle avant-garde seront enfin rassurés. Du tout. Je me vois répondre que les revendications ne veulent pas dire grand-chose, que ça ne change rien à ce que, eux, du haut de leur clairvoyance, perçoivent : ce tropisme supposément réactionnaire de l’ensemble. Décidément, oui : ils ont l’arrogance de leur classe.

Les semaines passent et la brutalité de la répression policière devient un sujet inévitable. Mes petits bourgeois d’amis woke se subdivisent alors en deux catégories :

  • ceux qui achèvent leur révélation droitière en se découvrant une passion pour l’ordre – parce que bon ça va cinq minutes ces conneries, on veut bien être du côté des opprimés, mais encore faut-il que ce soient des opprimés gentils ! et puis s’agirait quand même de pouvoir faire son week-end en centre-ville sans se retrouver au milieu d’une émeute !
  • ceux qui arrivent à se rappeler qu’être du côté de la répression, ça craint, et qui prennent par conséquent le parti des manifestants, mais pour ainsi dire par principe, de façon abstraite, en maintenant à l’égard du contenu politique du mouvement une égale condescendance... parce que non, on ne les prendra pas à aller mettre les mains dans ce cambouis « rouge-brun » !

Face à quoi il me semble important de redire ce que je crois être certaines bases de la pensée de gauche : être révolutionnaire, ça n’est pas croire que la révolution se lèvera un beau matin toute belle, toute organisée, toute woke et à notre image.

Être révolutionnaire c’est se ranger toujours, inconditionnellement, du côté des exploités qui se lèvent contre leurs exploiteurs.

Être révolutionnaire, c’est saisir que l’ordre social à venir n’a pas à être l’œuvre d’une avant-garde éclairée qui l’aura conçu en amont, qu’il sera le produit historique du mouvement des forces en présence. C’est tenter, bien sûr, de s’inscrire tant qu’on le peut au sein de ce mouvement et de le conscientiser par les analyses qu’on juge être les bonnes.

Mais ça n’est jamais, non, jamais, se cacher dans son confort petit-bourgeois derrière le petit doigt de son antiracisme pour se permettre de dire que ces exploités-là ils puent un peu de la gueule quand même, alors tant pis, l’insurrection contre l’exploitation attendra.

Non, elle n’attendra pas.

 


*woke = terme employé (non sans une pointe d’autodérision, généralement) dans certains milieux internet de gauche pour désigner le fait d’être sensibilisé à la systématicité de violences sociales telles que le racisme, le sexisme, le validisme, l’homophobie, la transphobie, etc. (Rien qui ne soit autre chose que parfaitement louable et nécessaire en soi, donc.)

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