L'amour lyophilisé

Selon une étude menée par Tinder, 80% des utilisateurs déclarent rechercher l’amour avec un grand « A » sur celle-ci. Cependant, une interrogation subsiste, tous les moyens sont-ils bons pour trouver l’amour ?

Tinder est une application téléphonique, lancée en 2012 par quatre Américains, qui permet de faire des rencontres. On ne présente plus le principe : vous avez un profil devant vous, vous l’envoyez à droite avec votre pouce si vous l’aimez, vous l’envoyez à gauche s’il ne vous plaît pas, et vous ne le revoyez jamais. Les créateurs refusent de dévoiler son nombre total d’utilisateurs. Il est aisé de l’estimer à plus d’une dizaine de millions à travers le monde, les dirigeants ayant dévoilé que sur une période de 60 jours ils ont enregistré plus d’un million de nouveaux utilisateurs seulement aux Etats-Unis.

Lors du Web Summit à Dublin, Sean Rad, président et cofondateur, répond aux détracteurs de l'application : «Tout ce que souhaite faire Tinder, c’est connecter les gens entre eux. Nous avons construit le moyen le plus efficace pour que vous puissiez rencontrer quelqu’un. [...] Ce que vous souhaitez faire de cette mise en relation ensuite ne regarde que vous. Parfois, il y a des mariages, des amitiés et tout ce qui se passe entre les deux. Il y a des bébés Tinder. Beaucoup de bébés Tinder.»

L’objectif de l'entremetteur 2.0 est donc des plus louables. D’autant plus que 80% des utilisateurs déclarent, selon une étude menée par Tinder, rechercher l’amour avec un grand « A » sur celle-ci. Cependant, une interrogation subsiste, tous les moyens sont-ils bons pour trouver l’amour ?

Tout d'abord, il me paraît important de définir l'efficacité, principale caractéristique revendiquée par Tinder. L’efficacité c’est la production maximum de résultats, à distinguer de l’efficience qui est-elle la production maximum avec le minimum de moyens. L’efficacité est la seule recherche d’accomplissement d’un but, peu importe les moyens, alors que l’efficience accorde de l’importance aux moyens, inclut une limite.

Tinder de par son principe nous présente un catalogue de profils variés aux alentours de notre position géographique. Pourtant, avons-nous vraiment le choix dans nos matchs ? A première vue, avec l’immense foule d’utilisateurs présents sur l’application il semblerait difficile de contredire cela. D’autant plus que cette application nous permet en théorie de sortir de nos réseaux sociaux, au sens sociologique du terme, et de rencontrer des personnes de milieux différents. Un outil pour le brassage social et culturel en somme.

Au cours de ce début d’année 2016, l’un des fondateurs dévoilera l’utilisation d’une « note de désirabilité » officieuse, permettant d’améliorer nos matchs. Pour résumer grossièrement, sur une échelle de 1 à 10 si votre note est de 8, vous ne matcherez qu’avec des personnes entre 6 et 10. Ces critères de « désirabilité » ne seront en aucun cas décidés par moi mais par des développeurs et techniciens. Après l’élaboration de formules complexes regroupant les critères de beauté du moment ou les personnes qui m’ont « like » par exemple,  me proposeront certains profils.

Cet algorithme complexe, que Tinder aura mis plus de 3 mois à élaborer, pose clairement les limites de la prétendue ouverture revendiquée. Il apparaît que cette technicisation des rencontres déboucherait au final sur un autoritarisme du choix.  Cela rend d’une part la beauté objective et uniforme et, d’autre part, restreint mon choix en fournissant un « catalogue » préétabli de profils. Il n’a jamais été si simple de trouver une relation, pourtant en aucun cas il n’a été aussi difficile de la choisir.

On est donc bien loin du symbole de libération sexuelle encensé par la Silicon Valley. Il n’a jamais été si simple de trouver une relation, pourtant en aucun cas il n’a été aussi difficile de la choisir.

Cette rationalisation des rencontres par la statistique me permet de me poser une nouvelle interrogation : A-t-elle un impact sur le relationnel, sur la façon dont nous considérons l’autre ?

Tinder et son contenant, le smartphone, sont à eux seuls l'incarnation du paradoxe dans lequel vit l’Homme moderne. A la fois emblème d’un contact efficace et permanent à l’Autre, tout en étant la matérialisation de notre solitude, physique.

Ces rencontres virtuelles sont en quelque sorte des relations sans connexions. Imaginons qu’un « match » rompe brutalement le contact, on ne perd qu’un anonyme, virtuel, au milieu de la foule de profil et pas un individu.

Cette déréalisation de la relation finit, à mon sens, par la rendre totalement égoïste et utilitaire. L’utilisateur n’ayant pas cette conscience physique de l’autre il lui parait difficile de l’imaginer en tant qu’individu, et non juste comme des lignes de code, avec pour intérêts communs quelques likes semblables.

De plus, pour continuer dans le sens de mon argumentation, la « beauté » inhérente à l’application est l’effacement du rejet lors du processus de recherche amoureuse. L’utilisateur ne peut pas être rejeté, du moins il n’en a pas conscience, l’Autre ne devient qu’un choix, opéré par lui seul.

Les profils sont des « offres » et vous êtes « demandeur », sans avoir conscience d’être soi-même produit. Alain Badiou disait qu’aimer c’est prendre un risque, aimer c’est risquer la catastrophe du « Moi non ». Tinder, par l’évacuation du risque supprime une composante essentielle du sentiment amoureux, rendant la relation utilitaire, conforme aux attentes de chacun et sans découverte. Cette vision utilitaire va se retrouver dans le préjugé qu’ont la plupart des personnes sur Tinder, une application pour les « coups d’un soir ».

Cependant, à force d’hyper disponibilité sexuelle n’y a-t-il pas une perte de désir ?

Tout d’abord, il est nécessaire de distinguer l’envie du besoin. Le besoin est physiologique. L’envie est, elle, un désir psychologique déclenché par les sens et les émotions. Pour illustrer mes propos avec de la nourriture, le besoin est comparable à la faim, une réaction physiologique et mécanique, et l’envie à l’appétit.

L’Homme à la recherche d’une relation est dans notre société actuelle, grâce à des outils comme Tinder, à la fois tout-puissant et évanescent. Face à ce zapping relationnel il est maître, maître de choisir, maître de couper contact, maître du déroulement de la relation. Le désir s’efface peu à peu, le sexe n’est plus pensé qu’en termes de besoin ou de manière récréative et le désir, la composante humaine, est sacrifié sur l’autel de l’efficacité.

Le besoin peut-être assouvi par la technicisation, il peut, lui, rentrer dans la logique d’efficacité alors que le désir non. A force de tout pouvoir faire, on ne fait rien, on n’agit plus que mécaniquement, résulte un appauvrissement de la relation. Finalement, on comble le besoin sans assouvir le désir.

Il est clair que dans le cas présent les moyens ont corrompu les fins. On ne peut, à mon sens, rechercher l’irrationnel par la rationalisation. La recherche effrénée et inconsciente d’efficacité a eu pour effet une rationalisation du désir.

Vidé de sa substance il devient besoin, mécanique et inhumain. La participation à la course effrénée de l'évolution technologique n'est pas nécessairement accompagnée par le progrès intellectuel ou sans dénaturer les choses qu’elle touche.

 

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