L’invasion de la société civile et de l’Etat par les partis politiques en Afrique.

En Afrique, sévissent deux nouvelles pathologies mortelles pour la démocratie qui repose, comme on le sait, sur la séparation de la société civile, de la société politique, et de l’État. Depuis l’instauration de la démocratie pluraliste, les partis politiques envahissent la société civile dans une dynamique de concentration cumulative du pouvoir. Au terme de l’élection présidentielle, le parti maj

En Afrique, sévissent deux nouvelles pathologies mortelles pour la démocratie qui repose, comme on le sait, sur la séparation de la société civile, de la société politique, et de l’État. Depuis l’instauration de la démocratie pluraliste, les partis politiques envahissent la société civile dans une dynamique de concentration cumulative du pouvoir. Au terme de l’élection présidentielle, le parti majoritaire se confond dans la même dynamique à l’État. La résilience de la culture du parti-État bat donc constamment en brèche l’exigence démocratique de protéger les libertés personnelles et collectives contre l’arbitraire du pouvoir, de soumettre l’État aux besoins et aux aspirations de la société civile. Elle triomphe sur l’exigence démocratique de garantir le contrôle du pouvoir politique par le pouvoir social. Le pluralisme démocratique des centres de pouvoir se renverse en pluralisme des centres de contrôle de la société par un système politique concentré, qui s’est démultiplié en pluripartisme tout en conservant la culture du parti-État. La création des partis politiques n’est pas motivée, comme il se devrait en démocratie, par le souci de relier les demandes sociales à l’action politique, de représenter au niveau de la société politique les intérêts des catégories sociales et les diverses conceptions du bien public. Elle est motivée par un souci pécuniaire des entrepreneurs politiques et par l’idolâtrie du pouvoir qui les anime. Ce pluripartisme artificiel est un réajustement structurel du parti-État et de sa culture. Tous les maux qui minent les corps politiques africains, qui entravent leur émancipation politique, sociale et économique, procèdent de ce dévoiement par lequel est entretenue la loi d’airain de la domination oligarchique du pouvoir politique sur la société.

 Animés par la culture oligarchique du parti-État, les partis politiques tendent chacun à concentrer le pouvoir, à se poser en représentant de la totalité de la société, à se revendiquer comme dépositaire exclusif de la légitimité politique, suscitant ainsi des politiques d’exclusion. Animés par culture de la mobilisation et du contrôle de la société par l’État, ils envahissent la société civile, dépossèdent les citoyens réduisent l’action collective à de simples ressources utilisées par les appareils partisans et par leurs dirigeants. La conscience tribale des masses favorise cette invasion. Elle aide à convertir en représentativité communautaire la représentativité sociale à laquelle sont tenus les partis politiques. Au terme des élections présidentielles, le parti majoritaire tend à se confondre allègrement avec l’État. Les symboles de la gouvernance Républicaine et démocratique, gouvernance fondée sur le respect scrupuleux de la séparation des pouvoirs, de la distinction du parti et de l’État, sont bien souvent piétinés dans une indifférence quasi générale. On a vu ainsi, en Côte d’Ivoire, le ministre de la défense, un membre civil du parti au pouvoir, revêtir l’uniforme de l’armée se substituant ainsi au chef de l’État qui est en tant que tel le chef des armées. Est-il indifférent qu’en démocratie le chef de l’État soit contraint par les usages de démissionner de la présidence de son parti pour exercer sa fonction dans l’impartialité requise par son statut de chef de l’État ?

Il y a donc bien eu, dans cet impair, une entorse symbolique grave qui heurte de front les usages démocratiques et que ne saurait justifier les tensions actuelles en Côte d’Ivoire sur le plan sécuritaires.

 Cette entorse aux règles élémentaires de l’éthique démocratique et républicaine, est un élément symbolique de la confusion du parti dans l’État. C’est une caractéristique des dysfonctionnements qui procèdent du transfert de la logique des partis-Etat dans la démocratie pluraliste. La guerre de succession qui menace de déstabiliser la Côte d’Ivoire procède, elle aussi,  du transfert de la logique de confiscation et de dévolution monarchique du pouvoir. Cette guerre politique, qui est susceptible de dégénérer en conflit militaire, est un élément symbolique de la résilience de la loi du plus fort  qui prévaut dans les dictatures et les autocraties. Cette culture anti-démocratique est partagée, à des degrés divers par tous les protagonistes du conflit politique ivoirien. On assiste donc, en Côte d’Ivoire, à un engrenage fatal des conséquences du dévoiement  de l’esprit de la République et de la démocratie.

Pour sortir de ce cercle infernal, il est vital de désarmer psychologiquement le parti politique dans l’imaginaire des masses populaires africaines, où il est encore représenté comme un organe de l’État tout-puissant et un instrument politique de sa force et de son pouvoir de contrôle sur la société. Il faut resituer intellectuellement et institutionnellement le parti politique dans sa fonction démocratique qui est, prosaïquement, d’agréger et de relayer les demandes sociales au niveau politique, d’assurer la représentativité sociale du pouvoir politique, de subordonner l’Etat au service de l’intérêt général et du Bien public. Il s’agit, dans ce programme de régénération, de restituer à la société civile et aux citoyens leur pouvoir de contrainte morale sur le pouvoir politique. Cette restauration vitale passe une éducation démocratique des masses, par une diffusion de la culture démocratique et républicaine dans les classes politiques.

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