Le féminin d'Egon Schiele

C'est un dessin réalisé en 1913, qu'Egon Schiele a nommé Femme aux bas noirs. Cette femme est allongée face à nous, les jambes un peu ouvertes. Le volant de sa jupe dans une main, elle soulève son jupon et découvre son sexe. Elle détourne légèrement les yeux. Quelques petites touches de couleur contrastent avec les tracés noirs sur la feuille à dessin.

Rares touches de couleurs comme un écho au peu de vêtements de cette femme presque toute nue. Des yeux bleus, d'un bleu profond, comme d'énigmatiques petites pierres de lapis-lazuli, regard qui se perd un peu sur le côté. Les cheveux qu'on devine en vague chignon et les poils du pubis par petites touches de pinceau dans une dilution de brun. Et puis plusieurs marques plus ou moins rouges. Ses lèvres simplement closes qui ne pensent rien, le téton d'un sein qu'on aperçoit sur son buste nu, des rubans sur ses bas d'un noir épais, jambes massives... et surtout, son sexe. Son sexe de femme, comme un fruit fendu. Là. Dévoilé là. Petit organe au centre du tableau. Qui existe presque distinct du corps de la femme. Révélé par le geste plein de pudeur de cette femme, le découvrant. Geste fragile, tendu de courage. Cette femme a un sexe et le montre. Elle ne l'exhibe pas, elle le montre, le découvre. Geste de Schiele qui réussit à tracer ce dévoilement féminin, sans l'annuler dans l'excitation du désir. Je m'attarde sur ce dessin, pour aller au-delà de la fascination. Il ne demeure bientôt pour moi dans ce dessin que ce geste. Juste ce geste. Une femme découvre son sexe, différent du mien. J'y vois une blessure par où elle s'ouvre au monde. Une blessure profonde, profondément différente de celle avec laquelle suis moi-même au monde. Différence de la blessure qui nous assemble en nous partageant. Et je songe à ce qui se produirait si le regard de cette femme, que Schiele ne parvient à peindre que de biais, s'il se tournait vers moi et rencontrait le mien. Alors peut-être, je me dis que je resterais là, et ce serait fini.

Quoi d'autre, en effet ?

 

Autoportrait nu en gris avec la bouche ouverte - 1910 © Egon Schiele Autoportrait nu en gris avec la bouche ouverte - 1910 © Egon Schiele

 

"Je ne cherche plus en effet de bonheur : je ne veux pas le lui donner, je n'en veux pas pour moi. Je voudrais toujours la toucher à l'angoisse et qu'elle en défaille : elle est comme elle est, mais je doute que jamais deux êtres aient communiqué plus avant dans la certitude de leur impuissance."

Georges Bataille, L'impossible, p. 18.

 

Femme aux bas noirs, 1913, Egon Schiele.

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