Les godasses à Godot

Un petit texte de théâtre écrit il y a une dizaine d'années, que les derniers billets de Taky Varsö et de Hêtre m'ont rappelé et donné envie de publier...

Clown 1 : Vous connaissez Beckett ?

Clown 2 : Ah oui ! Ah ça, oui ! Je m’excuse, mais tout le monde connaît Beckett !… Au moins de nom… Si, si… Je vous assure…Je suis… Formel ! Tous ! Nous connaissons tous… Vaguement… Au moins vaguement… De nom… Euh… (un temps) Beckett ?

Clown 1 : Oui. En attendant Godot, vous connaissez ?

Clown 2 : C’est l’histoire des deux types à côté d’un arbre, qui parlent de crucifixion ?

Clown 1 : Oui. Voilà. Et donc…

Clown 2 : (l’interrompant) Attendez. Attendez… J’ai des réminiscences tout à fait inopinées… C’est… Je crois… Oh !… Ben ça... Alors !… Attendez… C’est pas !… Euh… Là-dedans qu’ils parlent des pendus qui éjaculent et font pousser des mandragores, ces plantes magiques, aux vertus mydriatiques, dont la racine a une forme humaine et qui semblent crier quand on les arrachent ?

Clown 1 : Mydria… Quoi ?

Clown 2 : Oui. Je suis cruciverbiste, alors j’apprends par cœur le dictionnaire.

Clown 1 : Ah bon… Euh… Donc… Oui. Ça aussi. Oui. Et donc…

Clown 2 : (l’interrompant) C’est bien ce que je pensais. Ça m’avait marqué à mort, cette histoire… Le mec, il est en train de deviser avec son camarade, et d’un coup, il dit « Et si on s'pendait ? Paraît qu’on bande. » Fascinant !

Clown 1 : Oui. Oui, oui. Fascinant. Et donc…

Clown 2 : (l’interrompant) « Si on s'pendait ? Paraît qu’on bande. » Fascinant !

Clown 1 : Oui. Bon. Et donc, Beckett, en écrivant En attendant Godot…

Clown 2 : (l’interrompant) Et si… (il mime la pendaison et la bandaison) Paf ! Paf !… Fascinant !

Clown 1 : Oui…

Clown 2 : (l’interrompant) Il est avec son pote et il se demande… Il se demande… Si… Des fois… Juste au moment de… (il mime la pendaison) Paf !… Il n’y aurait pas… Euh… À la fin, quoi !… À l’extrémité… (il mime l’extrémité) Il n’y aurait pas… (il mime l’expulsion) Paf !… (il mime l’ensemble) Paf ! Paf ! À la fin ! Paf ! Paf ! Et… Euh… Spontch !… Houiiiiinnn ! (il mime l’arrachage de fleurs et l’enfant qui pleure) Spontch !… Spontch !… Houiiiiinnnn !… Houiiiiinnn !…

Clown 1 : (hurlant) EN ÉCRIVANT EN ATTENDANT GODOT BECKETT A ASSASSINÉ LE THÉÂTRE ! ! !

Silence.

Clown 2 : Ah bon ?… Non… C’est vrai ?… Non... Pourquoi ?…

Clown 1 : Écoute-moi bien. Je vais t’expliquer.

Clown 2 : (revenant à son idée) Pendu ou crucifié ? Attention, c’est important ! Parce que je ne suis pas sûr qu’un crucifié… Euh… (il mime l’expulsion) Paf !…

Clown 1 : Écoute. Il lui a…

Clown 2 : (l’interrompant) Par contre, un crucifié doit sûrement… À un moment donné… (il mime l’agonie qui se transforme petit à petit en plaisir) Ahhh !… Aaaahhh !… Aaaaahhaaahhhh ! ! !… Aaaahh !… Aaaaahhhaaaaaahhhhhaaaaaaahhhaaahhaaahhhhh ! ! !… Aaaahhhaaahhhaaahhhaahh ! ! !… Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhh ! ! !… Aaaaaaahh !… Aaaahhh ! ! !… Aaahhh… Aaah… Aah… Ah. (il finit par se taire, sous le regard exaspéré de Clown 1)

Clown 1 : Écoute. (le Clown 2 écoute en silence) Beckett était pauvre. Tu comprends ? Pauvre. Très pauvre. Toujours dans le besoin et l’incertitude… Et quand tu n’as pas d’argent, quand tu t’enfonces dans la misère… C’est les pieds qui prennent en premier. Non ? (Clown 2 acquiesce en silence) Alors fatalement, vient un moment où tu te mets à rêver désespérément d’une bonne paire de chaussures pour passer l’hiver… Non ? (Clown 2 acquiesce en silence) Bon. Eh bien, c’est ce qui est arrivé à Beckett… Un jour, il s’est dit « Bon sang ! Une paire de pompes !… Une bonne paire de pompes ! Si je pouvais avoir... Juste ça !… » Tu me suis ?…

Clown 2 : Hein ?

Clown 1 : Et comme il avait appris, en buvant de la bière dans les bistrots, que chaussure, en argot, ça se disait godasse…

Clown 2 : Mais, euh… Ton Beckett, là, c’était pas un... Enfin un… Euh... (il fait de grands gestes assez peu explicatifs)

Clown 1 : Irlandais ?

Clown 2 : Voilà ! C’est c’que j’voulais dire.

Clown 1 : Si ! Justement ! Il avait fui l’Irlande. Il était exilé, si tu préfères. Il disait qu’en Irlande, il était condamné à passer sa vie la tête enfoncée dans la merde. Il s’était mis à errer dans les ports irlandais en hurlant « Suave mari magno… » Et puis il est venu vivre en France et écrire en français. Avant tout pour que sa mère ne puisse plus l’humilier en plaçant ses livres qu'il avait écrit tout en haut de l’étagère… À ce propos, il ne serait pas totalement dénué d’intérêt de se demander si En attendant Godot a été traduit en gaélique… Je l’ignore… Bref. C’est compliqué. Mais pour en revenir à notre histoire...

Clown 2 : Oui, notre histoire…

Clown 1 : Comme Beckett avait besoin de godasses et comme il ne savait pas du tout comment s’y prendre pour en obtenir, il a écrit En attendant Godot. Ce qui signifie, très clairement, pour qui sait lire, entendre et comprendre : En attendant que j’ai de quoi me payer une bonne paire de bonnes godasses !

Silence.

Clown 2 : Ah, oui… Godasse. Godot. Ah, oui… J’ai compris… Godasse. Godot… Ah ben... Dis-donc… Eh ! (il fait un geste) Ça tourne, là dedans.

Clown 1 : Et c’est comme ça que ce salaud de Beckett a assassiné le théâtre.

Clown 2 : Pour une paire de pompes ?

Clown 1 : Oui. Bon sang oui. Pour une paire de pompes.

Clown 2 : Ah, le salaud, dis-donc…

Clown 1 : Oui.

Silence.

Clown 2 : (il crie) BECKETT ! ! !… SALAUD ! ! !…

Silence.

Clown 1 : Enfin, bon, disons, pas vraiment pour… Disons que bon. Qu’il a fait les deux, quoi. Bon. Écoute.

Clown 2 : Je t’écoute. (à part) Quel salaud, ce Beckett !… Nom de DIEU !…

Clown 1 : Voilà. Il a travaillé pour se payer une paire de pompes, et, ce faisant, il a assassiné le théâtre. Écoute bien. C'est important. Quand il était à l’école, dans la petite troupe d’amateurs du lycée, il avait compris qu’avec le théâtre, il pouvait faire quelque chose… Défaire quelque chose, plutôt. Il avait trouvé… Le fil sur lequel il pouvait tirer. Tu vois ?… Comme pour défaire un gros chandail trop lâche qui tiendrait plus... que par un fil… Tu vois ?

Clown 2 : Un vieux chandail pourri, quoi…

Clown 1 : Voilà. Un vieux chandail pourri. Exactement. C’était ça, à l'époque, l’Irlande catholique… Et pour Beckett… Plein d’une vision du monde… Disons… Plus proche de, sensiblement, de l’athéisme que de…

Clown 2 : De l’athéisme ?

Clown 1 : Oui. De l’athéisme.

Clown 2 : Athéisme ?

Clown 1 : Oui. Vous ne savez pas ce que cela veut dire.

Clown 2 : Si. Bien-sûr. Mais… Athéisme. C’est drôle, ce mot : athéisme. Athéisme. Étonnant.

Clown 1 : Oui. Beckett s’est adressé au vide. Au gouffre, quoi. Pour se payer une paire de pompes.

Clown 2 : Il avait pas de famille ?

Clown 1 : SUIVEZ ! MERDE ! Je vous l’ai dit. Sa mère ! Les bouquins ! En haut de l’étagère !

Clown 2 : Sa mère en haut de l’étagère ?

Clown 1 : Oui. Et ça a marché. En attendant Godot commence par montrer un homme qui se plaint de ses chaussures… Et à la fin… La pièce a eu un succès mondial… Et Beckett a pu s’acheter une jolie paire de chaussures toutes neuves.

Silence.

Clown 2 : Des chaussures toutes neuves ?

Silence.

Clown 1 : Oui.

Silence.

Clown 2 : Vous ne croyez pas que vous poussez un peu ?…

Clown 1 : Non.

Clown 2 : Un peu…

Clown 1 : Non.

Clown 2 : Un tout petit peu…

Clown 1 : Non.

Clown 2 : Sa mère en haut de l’étagère ?

Clown 1 : Oui.

Silence.

Clown 2 : Ah ben… Dites-donc… Moi, aujourd'hui, je découvre vraiment l’avant-avant-garde de la pensée d'avant-garde du théâtre, aujourd’hui… Non ?

Clown 1 : Oui. Et motus. Hein ?

Clown 2 : Ah oui ! Vous pouvez compter sur moi ! Top-là ! (ils se frappent dans les mains) Oui… Bon… Mais vous savez… Je vais peut-être dire une connerie… Hein ?… Mais vous croyez pas que vous pourriez aussi bien essayer de… rencontrer une fille… et de lui… je sais pas… de lui mordre un peu le cul… par exemple… je sais pas…

Silence.

Clown 1 : ...mordre le cul ?

Clown 2 : Oui. Bon. C’est une image. Voilà. Euh... Lui mordre… Un peu… Le cul ?...

Silence.

Clown 1 : JAMAIS ! PAS DE RÉPONSE SATISFAISANTE ! JAMAIS !

Clown 2 : Je dis ça parce que, des fois…

Clown 1 : ET UN GOUFFRE S'EST OUVERT ! DANS LEQUEL LE THÉÂTRE A SOMBRÉ !

Clown 2 : …Il suffit d’un déclic pour…

Clown 1 : NOUS SOMMES SEULS ! NOUS SOMMES PUTAIN DE SEULS ! VOILÀ CE QUE NOUS DEVONS CONSIDÉRER !

Clown 2 : …Retrouver profondément le sourire…

Clown 1 : BECKETT A DÉTRUIT LA CONSTRUCTION THÉÂTRALE ET LA FICTION DANS SA QUÊTE IMPOSSIBLE D'IDENTITÉ... IL A TUÉ L'IDENTIFICATION ET DONC, IN FINE, IPSO FACTO, LE SENTIMENT TRAGIQUE !

Clown 2 : Moi, par exemple, si ça m’arrivait, là, tout de suite, comme ça, eh bien, je crois…

Clown 1 : ET SI NOUS SOMMES SEULS, ON PEUT TOUJOURS GUEULER... ÇA SERT À RIEN ! À RIEN DU TOUT !

Clown 2 : Très sincèrement, je crois que je n’oserais pas…

Clown 1 : ET ALORS, LE THÉÂTRE, CE GUEULOIR MAGNIFIQUE... PFUIT !… Euh… (à Clown 2) COMMENT VOUS DITES, DÉJÀ ? PAF ? C'EST ÇA ! PAF !

Clown 2 : Je suis bien trop timide…

Clown 1 : PAR LA CONSÉQUENCE DE QUOI L'AMATEUR DE THÉÂTRE DEVIENT UNE AUTRUCHE MORTE-VIVANTE CONTEMPLANT LES LAMBEAUX DU SPECTACLE LA TÊTE ENFONCÉE DANS LA MERDE !

Clown 2 : Trop immédiatement transi d’émotion pour oser le moindre geste…

Clown 1 : ET VOILÀ DONC LA NATURE, LA SOURCE, L'ESSENCE MÊME DE MON IMPOSSIBILITÉ ! VOUS ENTENDEZ ! HEIN ? VOUS ENTENDEZ ?!

Clown 2 : Une statue de pierre éprouvant sa solitude...

Clown 1 : DU VENT ! DU VENT ! DU VENT ! TROP DE VENT ! QUE DU VENT ! TOUJOURS DU VENT !

Silence. Un long temps.

Clown 2 : J’ai soif.

Clown 1 : Moi aussi. J’ai soif.

Clown 2 : Oui. Buvons. Un peu de vin, voulez vous ? (il brandit une bouteille de vin blanc) Aumônier ! Oh ! Aumônier ! Du vin ! Du blanc ! Pisse bénite pour tout le monde !

Ils boivent en silence.

 

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