Sérieux universitaire et vie en ligne

Le débat #seriousacademic sur Twitter prend des apparences multiples, mais n'a pas l'air de vouloir se concentrer sur l'argument central de la tribune remise en cause.

Commençons par situer le débat. Le 5 août 2016, dans les colonnes du Guardian, un article non-signé est publié dans la colonne "Higher Education Network" du journal. Le titre (traduit) est "Je suis un universitaire sérieux, pas un Instagrammer professionnel". L'article contient deux lignes d'argument. D'abord, il exprime un certain dégoût vis-à-vis des réseaux sociaux : "Où que vous alliez dans le monde, vous pouvez être à peu près certains qu'une bonne part des gens qui vous entourent seront plus occupés à regarder leurs téléphones qu'à contempler le monde qui les entoure". Ensuite, il comporte une dénonciation, non pas de l'usage, mais de l'injonction à l'usage obligatoire dans la vie des universitaires des technologies de la communication (de type Twitter, Facebook, Tumblr, Instagram, etc.) dans le cadre de la réalisation de leur métier : "Certains promoteurs [de cet usage] prétendent que les réseaux sociaux permettront une forme de dissémination - une façon de partager une conférence avec ceux qui ne peuvent pas y venir. Pour certains utilisateurs de Twitter, ça peut être le cas. Mais il semble que la plupart s'engagent dans ce rituel comme preuve de leur dévouement à la profession". Et l'auteur (ou autrice, puisqu'ainsi qu'on me l'a judicieusement précisé, l'anonymat implique qu'il peut s'agir de l'un ou l'autre) de conclure : "Nous en sommes arrivés au stade où ceux d'entre nous qui souhaitent garder leurs comptes sur les réseaux sociaux privés, ou ne les utiliser qu'à des fins personnelles, se voient faire les gros yeux pour leur manque d'enthousiasme. Mais certainement, le dévouement que je montre au laboratoire, et à travers les données que je récolte de la sorte, devrait parler par lui-même".

Cet article a causé, dans le monde du "academic twitter" anglo-saxon une réaction absolument disproportionnée, sous la forme de moqueries diverses, de plaisanteries, et d'agressions ad personam dont toutes, pour autant que j'aie pu le voir, partagaient comme caractéristique de ne pas aller plus loin que le titre de l'article et, éventuellement, son premier argument. La réponse à cet article la plus diffusée, intitulée "Je ne suis pas un universitaire sérieux et je ne m'en excuse pas" réussissait à totalement éviter l'argument principal de l'article, et ce alors même qu'elle consistait en partie en un copier-coller intégral de ce dernier. J'avais commencé à relever les abus dans ce second article, qui commencent par tout bonnement ignorer le contenu de ce à quoi il est censé répondre (ce qui est un peu chiant), continuent en mettant en question la santé mentale de son auteur ou autrice (ce qui est malsain), et finissent par tout bonnement expliquer qu'en réalité l'argument est une saillie sexiste (ce qui est une très belle façon de transformer un réel problème du monde de la recherche en sujet de blague, bravo monsieur). J'ai abandonné devant l'ampleur de la tâche, qui du reste n'en valait pas la peine parce que la lutte inter-tribunes n'est pas l'enjeu ici. Du coup, vous comprendrez aussi aisément que mon but n'est pas de "défendre" la première tribune, simplement de dire que le problème qu'elle soulève est réel et devra être posé un jour.

A titre personnel, et puisqu'il m'est donné à l'occasion de ce blog toute liberté de me comporter comme un vieux con "fin de siècle", je dois dire que la vague de réactions totalement exagérées et caricaturales causées par cet article m'est apparue à la fois comme une preuve complète de ce qu'il disait et comme une belle résurgence du genre d'obsession frileuse à aller expliquer que tout le monde aime les patrons qui suit généralement les dénonciations de pratiques douteuses du type parachute doré, fermeture d'usine, ou autre malversation malhonnête : des gens nous mettent en situation de ne pas avoir le choix que de subir quelque chose de potentiellement déplaisant, mais comme ils le font en nous tutoyant, on se doit de collectivement aller casser du sucre sur le dos des gens qui disent qu'il y a un problème. Du point de vue d'un universitaire qui prétend un jour devenir sérieux, le contenu de la première tribune soulevait des questions trop graves pour qu'on se permette de sombrer dans la blague à ce sujet, à moins que l'on soit un professeur d'université qui a déjà verrouillé son salaire à vie, avec une forte envie d'envoyer collectivement ses étudiants de master dans le mur tout en se garantissant de ne pas prendre de risques, ce qui sera ma conclusion à la fin de ce papier.


Mais avant ça, soyons clairs : il n'y a aucun problème avec Twitter, Instagram, Facebook, tout comme il n'y a aucun problème à aller à la télé pour présenter des résultats ou parler du quotidien de la recherche, à faire des bandes dessinées, des blogs, des sites web, ou quoi que ce soit d'autre du même acabit. Raison pour laquelle je ne peux que me ranger dans le groupe des critiques selon lesquelles on peut parfaitement être un universitaire sérieux et utiliser les réseaux sociaux, les blogs, et tout autre média à notre disposition pour diffuser de la connaissance. D'une manière plus générale, la première ligne argumentaire présentée par le papier est désespérément cliché : ayant toujours gardé un oeil sur mon téléphone, ma gameboy, mon livre, et un autre sur le paysage, je ne peux rien lui trouver de sérieux. Mais ce n'est pas l'argument de l'article que de dire que les personnes qui ont un compte Twitter ne peuvent pas être sérieuses.

Du reste, il est tout à fait entendu que le terme d'"universitaire sérieux" est généralement, dans l'université, associé à des divisions qui parcourent les lignes de genre, de classe, de race, de discipline, et de sujet, et il est très important que ces divisions soient questionnées et remises en cause. Pour ce qui me concerne, je travaille dans un département de science politique, dans lequel les étudiants comme certains enseignants ont encore des gloussements entendus quand on leur annonce qu'une collègue travaille sur la nourriture, par exemple. Ce qui est un problème considérable qui mérite d'être nommé, et discuté de façon aussi fréquente que possible : l'université est un monde à l'image de sa société, et les discriminations et injustices présentes dans la seconde doivent être combattues dans la première. Seulement encore une fois cette réponse ne va pas beaucoup plus loin que le titre de l'article : rien dans le texte ne sous-entend que l'auteur est en train de défendre une vision réactionnaire de ce qu'est l'"universitaire sérieux". J'aurais même tendance à penser que pour une partie, les réactions qu'a causées cet article peuvent être vues comme une défense du status quo (on ne m'ôtera pas de l'idée qu'un professeur qui prend la plume pour expliquer à un étudiant qu'il défend ses acquis, c'est toujours un peu agaçant). Je reviendrai sur ce point-là plus bas.


L'argument de l'article n'est pas, en effet, de dire que les "universitaire sérieux" ne vont pas sur Twitter. D'ailleurs, le titre qui a énervé tout le monde n'a probablement, d'après les règles qui régissent en général ce type de publications, pas été choisi par la personne qui a écrit la tribune. En général, cette tâche est renvoyée aux éditeurs du journal, dont le travail est d'identifier quel titre et quel chapô attirera les lecteurs et les fera rester. Si l'on fait abstraction de la partie "technophobe-vieux con" du papier décrite plus haut, l'argument peut être présenté comme ceci : il est dangereux et néfaste que les universitaires soient poussés par les institutions auxquelles ils et elles appartiennent à se soucier en permanence de présenter leur travail, leurs résultats, et leurs activités en ligne sur les réseaux sociaux de façon systématique et irréfléchie, et il est regrettable que cette incitation soit faite avec comme sous-entendu que cette pratique du Web démontre que l'on est content de faire son travail.

Peut-être que l'université française a encore gardé un peu de distance par rapport à ce phénomène, mais il est important de rappeler ici qu'il ne s'agit pas d'une simple lubie de quelques chercheurs soucieux de travailler une forme nouvelle de démocratisation de la recherche : en trois ans de conférences et d'expérience de l'université anglaise, on parle bien ici de messages diffusés en début de colloque encourageant à réaliser un livetweet (suivi en direct, pour les profanes) de l'événement, à ne pas hésiter à se rendre sur le blog collectif du département pour y écrire un petit article, à contribuer à des revues d'articles et de débats sur un carnet de recherches, et ainsi de suite. Cette activité n'est pas autogérée : elle peut par exemple être encouragée par les départements, associations de recherches, ou éditeurs scientifiques en charge des événements, qui délèguent ainsi une tâche aux participants. Elle n'est pas sans s'accompagner de satisfaction personnelle, ne serait-ce que de constater que, quand elle est bien faite, cette activité permet de briser les barrières du monde universitaire. J'ai par exemple eu le plaisir de voir que les comptes-rendus de conférence que j'ai réalisés depuis l'ouverture de mon carnet de recherches ont atteint jusqu'à sept fois l'audience totale des conférences en question. De nombreuses personnes présentent des anecdotes de ce type, qui témoignent d'une ouverture de la recherche, un phénomène absolument positif. Seulement il y a de nombreux bémols.

1. Cette activité implique de faire réaliser gratuitement par quelqu'un dont ce n'est pas le boulot une tâche importante. A chaque fois que j'ai vu un éditeur scientifique, une association, ou un autre groupe demander à ce que les participants à un événement scientifique comme une conférence, un colloque, ou un cours public produisent du contenu un ligne sur cet événement, j'ai fini par me demander pourquoi, si cette activité est si importante et vitale, personne n'était payé pour le faire. Cette remarque peut paraître absurde, mais c'est une simple analogie d'une pratique qui est une vérité dans beaucoup d'autres aspects de la vie universitaire : les universitaires sont censés écrire et publier leurs articles scientifiques gratuitement, voire payer pour être publiés dans certains cas, mais également relire et corriger les manuscrits des autres, donner des conférences, et participer à l'organisation et à la gestion quotidienne d'associations, de réseaux, de groupes de recherche. Ces activités ne sont pas liées à leur activité professionnelle au sens strict, et ne sont pas rémunérées, sauf en notoriété et en reconnaissance. Ca peut aller plus loin : récemment, alors que je me plaignais d'avoir à payer de ma poche (et de mes économies) l'inscription, le transport, et le logement pour un congrès auquel j'étais invité à parler, un professeur plus expérimenté m'a recommandé de considérer ce type de dépenses comme des "investissements" dans ma future carrière. Ce qui est un bon conseil, mais implique néanmoins toujours que le travail que l'on a fourni (préparer une conférence, écrire l'article, présenter la conférence, etc.), qui signifie prendre du temps sur d'autres activités (écrire ma thèse, par exemple) est, au final, financé par mes propres économies : je paie le luxe de réaliser un travail. Certes, de ce paiement, j'espère une rémunération (un contrat de post-doc, par exemple), et c'est là qu'est l'astuce. Le problème, c'est que la notoriété et la reconnaissance n'ont pas de valeurs absolues : la notoriété obtenue en présentant un papier à une conférence internationale a moins de valeur dans l'obtention de détails comme un emploi, un salaire, et la possibilité de vivre dans un appartement chauffé en hiver, qu'un article présenté sur un blog, par exemple, quel que soit la qualité du second. C'est la raison pour laquelle nos professeurs et nos directeurs de recherche insistent sur la nécessité que nous apprentis chercheurs apprenions à dire "non", à ne pas perdre nos efforts et notre temps à des tâches qui ne nous apporteront pas grand-chose, à concentrer notre capacité de travail sur des publications qui nous permettront aussi de survivre en tant que personne. Mieux : un mauvais article de revue vaudra toujours plus qu'un bon article de journal généraliste ou qu'un bon livetweet. Je reviendrai sur ce point plus bas1 mais pour préparer une remarque que l'on peut me faire sur l'arbitraire de ce système : oui, le système est arbitraire. Il peut même être qualifié d'absurde, sur pas mal de points. Il reste qu'il continue à s'appliquer durement sur tous et toutes. Et pendant que nous livetweetons, d'autres publient des articles, des livres, des chapitres d'ouvrages, et obtiennent des postes. En attendant, il reste une chose : de plus en plus de tâches se sont rajoutées aux tâches "basiques" de la recherche. Cela va des tâches administratives comme chercher des financements ou s'occuper de tel ou tel travail administratif, à être appelé à réaliser des travaux de communication (en ligne par exemple). Le sous-texte, dans un cas comme dans l'autre, reste le même : faire de la recherche ne suffit pas pour être jugé "digne" de recevoir son salaire (et ce même quand on n'en reçoit pas). Ce qui me conduit à une première remarque envers le principe de diffusion : s'il est si important que ces communications soient faites, alors quelqu'un mérite d'être payé pour le faire, que ce soit en argent (les éditeurs scientifiques ont les moyens de déléguer un community manager par conférence, il me semble). Et on ne peut pas mettre la charrue avant les boeufs et demander à des gens de se comporter comme si un système n'existait pas, sous prétexte que ce système estr criticable. Ou alors, il est nécessaire de changer vraiment le système en ayant une discussion sérieuse sur la valorisation des livetweets, des posts de blogs, et autres, par l'institution. Ce qui serait très bien, de même que la valorisation de la démocratisation scientifique serait une très bonne chose, seulement j'ai rarement vu ce débat avoir lieu. En attendant, cette activité est excellente quand elle procède de la bonne volonté des gens, mais elle ne peut légitimement pas être attendue comme un devoir.

 

2. L'injonction à tweeter ou blogguer peut souvent se transformer en traquenard involontaire. Savez-vous ce que les profs qui veulent que leurs étudiants en master 2 passent en thèse et maximisent leurs chances d'obtenir un emploi disent à ces mêmes étudiants en fin de soutenance ? Pas "Vous devriez faire une note de blog avec ce mémoire". Ils leurs disent de faire un article dans une revue à comité de lecture, pour les mêmes raisons que celles que je viens de présenter : sortir un article dans une revue à CDL est un plus important dans une carrière de jeune chercheur, et permet en fin de thèse d'obtenir un job. Les blogs scientifiques, quant à eux, servent de service public en mettant à disposition de la connaissance au plus grand nombre, mais ne font pas manger la personne qui les publie. Nous nous retrouvons de nouveau face au problème du travail gratuit, assorti d'une trappe à marginalité. En effet, un argument majeur en faveur des blogs de recherche est qu'ils permettent à des voix auxquelles on ne s'intéresse pas dans le monde de la recherche de se faire entendre. Ce n'est pas entièrement faux : en tant que petit doctorant, Twitter m'a permis d'entrer facilement en contact avec de nombreux chercheurs à qui je n'écrirais pas de mails, par exemple. Il reste qu'il y a un effet pervers évident à ce système : si on demande massivement à des gens qui "n'ont de toute façon aucune chance d'être écoutés à l'université" de se lancer dans des activités que l'université ne reconnaît pas, alors par conséquent ces mêmes personnes auront moins de chances d'être intégrées dans l'université. Là encore il est important de comprendre qu'en tant que chercheur, comme en tant que n'importe quel autre métier, "être écouté" peut être une autre façon de dire "travailler gratuitement". Trop d'exemples ont été donnés depuis quelques années sur la façon dont "l'audience" et "la notoriété" n'étaient que des monnaies de singe pour que nous nous contentions d'ignorer ce fait : on n'achète pas de nourriture et on ne paie pas son loyer avec de la notoriété et de l'audience. On les paie avec de l'argent, argent qui est obtenu en obtenant un job, job qui n'est pas obtenu en ne publiant pas ses résultats selon les canaux reconnus par l'institution comme légitimes. Le pire est que souvent les encouragements à blogguer ne sont pas faits en escomptant faire du mal aux gens, mais en espérant sincèrement ouvrir leur audience. S'il y a une chose plus énervante que quelqu'un qui vous arnaque avec le sourire, c'est que cette personne ne se rende même pas compte qu'elle le fait. Là encore, ce qui est une belle chose quand elle est faite comme un acte bénévole l'est beaucoup moins quand elle est exigée.

 

3. L'injonction à blogguer ou tweeter des résultats est une injonction à risquer de se les faire voler. Voici une belle histoire : il était une fois X, doctorante à l'université de B. Un collègue chercheur vint à passer, qui encouragea X à lui envoyer ses résultats pour qu'il lui donne des retours. Deux mois plus tard, X était sans nouvelle de son collègue, ce qui l'inquiéta. Trois mois plus tard, son collègue publia les résultats de X dans un livre, et X fut mise en danger de perdre trois ans de travail. La moralité, c'est que l'université n'est pas un univers très sympathique, et que le plagiat est un vrai danger. En matière professionnelle, les recommandations sont généralement assez vite venues : ne pas transmettre son travail à des universitaires avec lesquels on ne travaille pas au quotidien, toujours rester partiel dans ce que l'on envoie, et ainsi de suite. Mettre des résultats sur un blog, ce qui est souvent conseillé aux jeunes chercheurs, consiste en revanche à jouer à la roulette russe en comptant sur la gentillesse du pistolet : en 2013, la doctorante Lucy Williams a par exemple eu le plaisir de découvrir qu'un article de blog qu'elle avait écrit pour populariser sa recherche avait tout bonnement été copié-collé dans une publication, sans qu'elle puisse rien faire pour dénoncer ce plagiat. Nos comptes Twitter, nos blogs, ne sont pas bien protégés contre le plagiat, voire pas protégés du tout. C'est la raison pour laquelle, sur ce blog comme sur mon carnet de recherches, et sur Twitter je n'ai jamais présenté mes résultats, sauf de façon vague. Pour Ms Williams, la seule solution était de pleurer sur les pots cassés, et de fermer partiellement son blog. Un élément frappant, dans le débat sur les "non-serious academics", a été de voir la façon dont ce risque était non-seulement illustré (les vannes étant plagiées) mais parfois même consciemment nommé par certains acteurs : un certain compte Twitter très actif dans la dénonciation de cet universitaire "se prenant trop au sérieux" a notamment repompé certaines des "meilleures" vannes du mot-clé, avant de les effacer, et de rajouter un message de son cru, disant, en substance, que le B.A.-BA du "twitter universitaire" était que le plagiat était une reconnaissance de ce que l'on avait publié un bon message (et qu'on n'avait pas à se plaindre si quelqu'un d'autre nous repompait ce bon travail pour en récolter les fruits, je suppose). Comme toutes les pratiques, le problème n'est pas de décrire l'usage des réseaux et médias sociaux par des universitaires comme intrinsèquement bonnes ou mauvaises, le problème est de poser la question des conditions dans lesquelles cet usage peut être bien fait. Là encore, si l'on veut que les étudiants et jeunes chercheurs publient des résultats sur des blogs, la question préliminaire devrait être de développer des règles d'usage contraignantes : si vous plagiez un texte publié dans un livre, vous risquez gros légalement. Sur un blog, vous ne risquez quasiment rien. Jusqu'ici, cependant, toutes les discussions que j'ai vues sur ce sujet consistaient à espérer que les autres seraient assez sympas pour ne pas plagier, ou à donner des trucs et astuces aux bloggueurs pour protéger leurs textes. Là encore s'obstiner à mettre la charrue avant les boeufs n'arrangera rien. Amis, vous voulez que nous blogguions ? Alors acceptez que nous discutions avant tout de la façon de protéger nos blogs.

 

4. L'injonction selon laquelle il existe un devoir moral d'ouvrir l'université ne s'applique bizarrement pas à tout le monde. Je suis pour une université ouverte et une éducation libre. Non seulement libre dans le principe, mais également matériellement libre : je pense qu'il faut abolir tous les frais d'inscription ; je pense que tout étudiant doit toucher une bourse lui permettant de se loger, de se nourrir, et d'avoir des loisirs pendant ses études sans avoir besoin de faire autre chose que son travail d'étude ; je pense qu'il faut que la recherche soit financée a priori et sans évaluation externe précédant les financements de projets de recherche (car je pense aussi que les chercheurs sont des gens qui savent ce qu'ils et elles font) ; je pense que l'accès aux conférences, départements, professeurs, événements scientifiques, et travaux publiés devrait être entièrement gratuit et direct pour tout le monde. J'aurais ainsi tendance à penser, vues les récriminations contre les "tours d'ivoire" que j'ai vues en critique de l'article en question, que les "universitaires non-sérieux" seraient d'accord avec moi. Après tout, ces gens sont favorables à briser les verrous, n'est-ce pas ? Et bien étrangement, pas tant que ça. Au contraire, dans l'ensemble, les messages disaient que "Twitter est une bonne façon d'informer les gens qui n'ont pas les moyens d'aller à une conférence de ce qu'il s'y dit" (peut-être que si les frais d'entrée en conférence n'allaient pas parfois jusqu'à 300€ on n'aurait pas ce problème ?), que "Les blogs sont une bonne façon pour les gens qui n'ont pas les moyens d'aller à l'université de s'éduquer" (moyennant quoi on ne parle pas des frais d'inscription de 10.500€ par an à l'université publique au Royaume-Uni, et ces personnes sans accès n'auront pas les bénéfices du diplôme), et que "Quand les financements se réduisent, il faut bien rendre la profession légitime" (peut-être que notre problème est justement que les financements se réduisent ?). Parlons donc d'ouverture : pourquoi ne pas exiger de faire sauter les péages pour des articles scientifiques, quand on sait que ces péages vont principalement à des boites privées d'édition qui ne rémunèrent ni les auteurs, ni les relecteurs ? Pourquoi, au lieu de faire ça, expliquer aux auteurs non-rémunérés que c'est à eux de prendre sur leur temps de travail pour rédiger des notes de blog avec moins de contenu pour pallier le manque d'accès à leurs travaux ? N'y a-t-il pas là une vraie tour d'ivoire, concrète, qui se traduit en conséquences monétaires, par l'explosion de la dette étudiante, la multiplication des "petits boulots", et le refus de faire des études, entre autres ? Le problème est-il vraiment que Doctorant X ait refusé de mettre en ligne les résultats de son travail ? Plus encore : que dire du fait que les mêmes personnes qui mettent en place les péages encouragent à la diffusion sur ces réseaux ? Se peut-il que l'un et l'autre ne soient pas des phénomènes opposés, mais concommitants ?

 

En bref, que penser de l'image "cool" diffusée par l'idée du "non-serious academic" ? Et bien justement, que l'université fait partie de la société. On sait depuis Le Nouvel Esprit du Capitalisme la capacité qu'a l'exploitation à prendre des formes sympa. On connaît le cliché du petit patron qui refuse la cravate et le vouvoiement, mais aussi le syndicalisme et de payer ses stagiaires. On sait que la "notoriété", l'"expérience", la "visibilité" peuvent aussi être des synonymes de "travailler pour pas un rond", voire "financer son propre emploi". Ca peut aussi être le sens des mots-clés cool sur Twitter, des photos sympa en conférence, et des livetweets et des blogs pour faire plaisir.

Cela ne veut pas dire que les blogs, Twitter, et autres, sont néfastes en soi. Il s'agit d'autant d'outils qui doivent être maniés en gardant à l'esprit les implications de leur usage. Ce qui est nuisible, c'est aussi bien l'attitude qui consisterait à rejeter toute technique, sous prétexte de son penchant pervers, ou à en faire l'éloge par principe et au nom du progrès. Il est important d'être conscients des implications de ces techniques, du fait que notre usage d'elles n'est pas "gratuit", qu'il a des implications, et que ces implications peuvent avoir des effets sur la vie des gens, en les empêchant d'avoir un travail et un revenu, en contribuant à les marginaliser davantage qu'ils ou elles ne le sont déjà, ou en les exposant à des risques que l'on ne prendrait pas soi-même. Pour le dire plus clairement : on ne peut pas se permettre de faire de vieilles vannes et des mèmes avec des chats qui éludent le sujet en rejetant la ligne argumentaire de la tribune en cause comme celle d'un vieux réac qui n'arrive pas à s'adapter au monde moderne. A moins, bien sûr, que l'on ne soit un professeur d'université qui a déjà verrouillé son salaire à vie, avec une forte envie d'envoyer collectivement ses étudiants de master dans le mur tout en se garantissant de ne pas prendre de risques. Mais je ne pense pas que de telles personnes existent, ou du moins, ne l'espère pas.

Parce qu'au final, c'est peut-être ça qui est le plus étonnant : parmi les très nombreuses critiques que l'on peut faire à l'université et aux chercheurs, le manque de sens critique ne devrait pas se trouver. C'est notre métier, le vrai cette fois-ci, d'en avoir. C'est notre métier d'être capables de prendre un pas de recul sur le monde et de le regarder au second degré. Or, il y a dans cette embrassade sans réflexion du "progrès numérique formidable" un manque d'esprit critique assez étonnant. Je pense, pour mettre de l'eau dans mon vinaigre, que tout le monde veut et essaie d'être sérieux, en la matière. Je ne pense pas qu'il y ait de vrai "méchant". Ce qu'il y a, c'est un outil et des conditions de travail. A nous de réfléchir collectivement à la façon d'organiser notre pratique collective autour de ces deux choses. Il me semble, sauf erreur profonde, que c'est le sens de ce champ indissociable de la recherche qu'on appelle l'éthique que de se questionner sur les conditions matérielles, politiques, et sociales de notre travail de chercheurs. Or, si la question de savoir si un ou une universitaire sérieux ou sérieuse peut avoir un compte Twitter est absurde, une vraie et sérieuse question, en revanche, concerne le fait qu'on ne peut pas se passer de réflexion éthique. Une réflexion qui ne sera jamais remplacée par un mème. Même avec un joli chaton dessus.

 


 

1 Cet argument peut paraître extrêmement conservateur, et je voulais le spécifier quelque part. Ne trouvant pas la place de le faire dans le papier lui-même, je l'ajoute en bas de page. Je dis ici qu'il faut considérer que publier son résultat sous forme de note de blog aura moins de valeur que si on le fait comme article dans une revue à comité de lecture, et qu'il faut faire attention à cela. Est-ce que ça revient à dire que ce qui est publié ailleurs que dans une revue à CDL n'a pas de valeur et que je ne veux pas que cela change ? Oui et non. Oui, parce que le système du CDL a ses avantages (il instaure un dialogue avant publication qui permet d'affiner considérablement ce que l'on dit, par exemple). Non, parce que je ne vois pas de problème à ce que la tyrannie de la publication (le fameux "Publie ou péris") soit mis à mal. Seulement, qu'on veuille ou non que l'échelle actuelle des reconnaissances (être reconnu par une revue à CDL > être reconnu sur Twitter) change, on ne peut pas se comporter comme si elle avait déjà changé. Pour prendre une analogie simple et bien identifier ce que je dis : je suis très favorable à ce que tous et toutes naissent et demeurent libres et égaux, pour autant, actuellement, ce n'est pas le cas. Je ne peux pas sans me mentir à moi-même me comporter comme si ça l'était sans au moins prendre le risque de contribuer à ce que mon souhait ne se réalise pas.

 

 

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