Crises migratoires: des puissants et des monstres

Alors que les démocraties occidentales doivent à nouveau faire face à la catastrophe humanitaire des réfugiés et autres exilés, nos dirigeants ont, comme à leur habitude, préféré leur tourner le dos en attendant que le problème passe. Mais aujourd'hui, ils le font avec un cynisme nouveau, vantard, méprisant et revendicatif. Tentative de récit d'une tragédie tristement humaine.

De gauche à droite : le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini, le président français Emmanuel Macron et le président américain Donald Trump. © A. Solaro/D. Charlet/N. Kamm / AFP De gauche à droite : le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini, le président français Emmanuel Macron et le président américain Donald Trump. © A. Solaro/D. Charlet/N. Kamm / AFP

« Les rois sont dans l’ordre moral ce que sont les monstres dans l’ordre physique. » déclamait l'abbé Grégoire, fervent défenseur du Tiers-État et ennemi mortel de la monarchie, à la Convention nationale le 22 septembre 1792. Matteo Salvini, Emmanuel Macron et Donald Trump ne sont certes pas des rois, mais le pouvoir n'en est pas moins toujours détenu par des monstres. Des monstres qui, face au spectacle de la misère humaine venue frapper à leur porte dans un ultime espoir d'une vie meilleure, y répondent de la pire des manières, allant de l'indifférence hostile à la déclaration de guerre. Et c'est avec un cynisme désarmant, digne des plus caricaturaux des méchants de fiction, qu'ils font étalage de leur renonciation à la dignité et à la compassion qui devraient assaillir chaque être humain face à des situations aussi désespérées.

On ne reviendra pas sur les raisons qui poussent ces hommes, femmes et enfants à l'exil. Le fantasme selon lequel les migrants seraient au choix, des flemmards profiteurs d'allocations ou des terroristes se servant de leurs ceintures de dynamite comme bouées pour traverser la Méditerranée, a fait son temps. Même ceux qui contribuent activement à les renvoyer à la mort invoquent aujourd'hui des arguments humanitaires pour justifier leur dégoût à l'égard de ces gueux. Enfin, sauf le sénilissime Gérard Collomb, qui semble perdre un peu plus d'empathie au fur et à mesure que la vie quitte son corps épuisé. Quelle horreur que d'observer le détachement avec lequel notre ministre de l'Intérieur plaisante de la décision déchirante de millions d'être humains, obligés de quitter les terres où ils virent le jour pour fuir des famines, des maladies, des massacres !

" Les migrants font du benchmarking " en comparant les pays européens, selon Gérard Collomb © Le Monde

J'avais, dans ma première chronique, tenté un premier parallèle entre Donald Trump et Emmanuel Macron, regroupés sous le terme de "brutocrates". Un mélange détonnant d'autoritarisme, de mépris pour les contre-pouvoirs, de brutalisation permanente de l'opinion publique et de personnalisation exacerbée du leader charismatique, qui n'a de comptes à rendre à personne et donc aucun compromis à réaliser.

Récemment, un petit nouveau a rejoint la bande : le chef de file de l'extrême droite italienne, Matteo Salvini, stratège redoutable qui a réussi, avec un petit 18% aux élections, à couler l'insubmersible Berlusconi avant de devenir l'homme fort d'un gouvernement au sein duquel il domine ses partenaires par son bagout et son hyperactivité. Un virtuose du bras de fer qui ne devrait pas déplaire aux deux brutocrates, dont le goût pour les poignées de main viriles est devenu un running gag.

Les rois Salvini, Macron et Trump ont en tout cas un point commun : détenant d'immenses pouvoirs dans leur main, du fait des institutions ou de la faiblesse de leurs partenaires, ils peuvent, d'un coup de crayon, mettre fin au calvaire de millions de miséreux, sans que personne ne puisse s'y opposer. Mais ils ne le font pas, et ne le feront jamais. Face à des opinions publiques que les discours politiques et médiatiques ont conditionné depuis au moins quarante ans pour voir en l'immigration un problème, envisager une politique d'intégration positive et tenable sur le long terme demande sans doute un trop grand courage à ces politiciens sans envergure, arrivés au pouvoir par des slogans et des coups médiatiques. Se maintenir sur le trône quelques années de plus, cela vaut bien toutes ces vies humaines de toute manière déjà détruites.

Certes, cette situation existe en Europe comme aux États-Unis depuis déjà un long moment, et elle s'était aggravée dès le début des règnes macronien et trumpien. Mais le couronnement, début juin, de Matteo Salvini en Italie a tendu un bien cruel miroir à l'Europe. Il avait annoncé la couleur dès son premier week-end de ministre et a tout de suite mis ses menaces à exécution. Faisant sciemment remplir un bateau humanitaire de réfugiés pour mieux lui barrer la route ensuite, le nouveau ministre de l'Intérieur a montré qu'il ne prendrait nullement en considération les questions de vie, de mort et de dignité, tant qu'il arrive à mettre sous pression ses partenaires. Un comportement monstrueux, visiblement mûri de longue date et de façon froide. Vraisemblablement, un accomplissement pour M. Salvini.

Tout aussi monstrueuse a été la réaction de la France face à ce coup de théâtre italien. Macron a pris l'habitude, sur tous les sujets, de parler en progressiste et d'agir en conservateur. Ainsi, malgré les tweets de compassion vis-à-vis des réfugiés qu'il nous sert depuis des mois, le roi a préféré se complaire dans un silence boudeur pendant trois jours avant de se retrancher de façon très hasardeuse derrière un argumentaire légaliste. « On vous parle d’humanité, vous nous répondez droit maritime ! » a magnifiquement résumé la socialiste Gisèle Biémouret. Puis, lorsque l'Espagne a accepté de sauver les quelques 600 âmes présentes sur le bateau, la France lui a demandé avec un rictus gêné si elle avait besoin d'aide. Parce que maintenant que d'autres vont faire l'essentiel du sale boulot, il s'agit quand même de sauver la face, hein.

On connaissait le talent de Macron pour humilier les faibles avec assurance lorsqu'il fait face à un collégien, à des chômeurs, à des journalistes un peu moins serviles que d'habitude, à un chef d'état africain ou à des pauvres. On sait maintenant qu'il assume moins de répandre la mort autour de lui, mais que ça n'est pas une raison suffisante pour bouger le petit doigt.

Caricature de la politique migratoire européenne. © Marc Dubuisson Caricature de la politique migratoire européenne. © Marc Dubuisson

Et Trump ? Faut-il vraiment en parler, de Trump ? Quelqu'un nourrit-il encore le moindre espoir au sujet de la plus sombre pourriture engendrée par l'humanité depuis bien longtemps ? Indétrônable roi de la galerie des horreurs en politique, le président américain n'a jamais prétendu être autre chose qu'un monstre, et il n'est pas prêt de vouloir sortir de ce rôle qui l'a installé à la Maison-Blanche. Ses migrants à lui sont des êtres humains qui recherchent un avenir meilleur, au moins un travail, une situation. Pour cette aspiration d'une extrême gravité, les migrants seront condamnés à être séparés de leurs enfants. Oui, vous avez bien lu : séparés de leurs enfants, afin de faciliter leur expulsion. En un mois, près de 2350 mineurs ont perdu leurs parents, et sont victimes de traitements abominables. S'en prendre aux enfants est la marque des lâches, et c'est pourquoi Donald Trump s'est sans surprise essayé à cette technique.

Nous sommes en 2018, les sciences n'ont jamais été aussi avancées, les nations n'ont jamais été aussi développées, les citoyens n'ont jamais été aussi éduqués. Jamais une époque n'a été aussi propice à ce que l'humanité dévoile son plus beau visage et regarde, unie, dans la même direction. Voir des dirigeants élus par le peuple détourner la tête devant des pauvres âmes ayant tout perdu, les insulter pour gagner des voix, leur infliger des traitements barbares, se les renvoyer les uns aux autres comme à une partie de ping-pong... Ce spectacle est honteux. Et ce sont les démocraties occidentales, autoproclamés phares de monde, qui l'offrent à voir à la planète entière. Hélas, les récents discours et actes de Salvini, Macron et Trump, rois en leurs pays, nous démontrent cruellement que le règne des monstres ne fait que commencer.

Des migrants regroupés au camp d'Hellinikon à Athènes. © Louisa Gouliamaki / AFP Des migrants regroupés au camp d'Hellinikon à Athènes. © Louisa Gouliamaki / AFP

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