For ever

Lettre à une amoureuse qui se croyait éternelle

Ce qui semble se perpétuer chez vous est un sentiment amoureux comme un événement toujours recommencé, jamais altéré; une explosion nucléaire en chaîne sans fin. Un événement amoureux qui se tient debout sur ses pattes et qui défie le monde et le temps. L'amour semble là, avant tout, indépendamment de son objet. Par un effet considérable de votre volonté ou de votre inconscient, vous avez décidé d'aimer par dessus tout. Vous avez décrété que cela serait toujours ainsi, que vos sens convergeraient à jamais vers un même espace sentimental imposé par ordonnance à toutes vos liaisons. 

Et je suis là, moi, à recueillir les effets de cette pathologie de la vie. Si je veux savoir, pour me rassurer, si quelqu'une pense à moi quelque part dans le monde, il me suffit de penser à vous. Il me suffit de déclencher le signal d'alarme pour que le train de ma vie s'arrête en pleine cambrousse afin de saisir un paysage de vous-même, une mise en scène de votre façon timide et provocatrice de jeter vos yeux et tout votre corps dans les bras d'un Être dont vous ne savez pas s'il sera capable de les recevoir. Comme la bible, votre sentiment amoureux est un livre de commencements. Pour vous, il n'y a point d'amour durable. L'amour éternel est à chaque fois une naissance. Je peux m'adosser confortablement à cette cette religion que vous avez de m'être fidèle. 

Il me semble que vous êtes un sein généreux, presque maternel, qui me nourrit d'un lait éros et aphrodite. Un lait incestuel que ma bouche viendrait préléver; un sein, rond et doux, que mes doigts serreraient à la manière d'un vieux nouveau né, dans une chambre d'hôtel, la nuit, vers quatre heures du matin.  

Puis, les traits tirés, la langue épaisse, la peau encore moite, les mains toutes pleines des souvenir de vos  formes après les avoir baisées, je reviendrais à ma vie par les rues et les quartiers qui nous virent grandir et manifester notre jeunesse. Vieux bébé calamiteux, esseulé, déchu, submergé par la détresse, nourrisson gériatrisé, fœtus grisonnant, sperme mathusalem, testicules dégoulinants, sexe enduit de l'angoisse mortelle de ne plus pouvoir aimer.

For ever? Comme la vie aurait été plus simple si, sans pour autant vous trompez, vous n'aviez pas eu tort. 

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