le jour des morts m'est arrivé

J'ai tenu sa tête dans mes mains jusqu'au bout. Elle a expiré cinq fois et non quatre comme j'avais cru que le médecin l'avait pronostiqué. Nous avions baissé les volets électriques pour que la lumière soit plus douce, plus respectueuse de la fin de vie de ma mère. Elle est décédée à 18H21. C'est indiqué comme un horaire d'avion sur son acte de décès. Vol AF 1929-2017...

le cri le cri
J'ai tenu sa tête dans mes mains jusqu'au bout. Elle a expiré cinq fois et non quatre comme j'avais cru que le médecin l'avait pronostiqué. Nous avions baissé les volets électriques pour que la lumière soit plus douce, plus respectueuse de la fin de vie de ma mère. Elle est décédée à 18H21. C'est indiqué comme un horaire d'avion sur son acte de décès. Vol AF 1929-2017 à destination d'une vue imprenable sur le néant. Le vol est arrivé à bon port. Terminus la mort.

Sa bouche était grande ouverte, tendue vers un au-delà absolument irrespirable. Cette image était insupportable. Je pensais à mes filles qui allaient venir trop tard pour embrasser leur Mamie vivante. Je ne voulais pas qu'elles la voient comme ça dans cette fin de monde, dans ce cri impuissant, dans cette dernière et définitive défaite. Je me suis employé pornographiquement, comme un défi à ma répulsion pour ce visage sans vie, à lui fermer la bouche. La main gauche sur le dessus de son crâne, la main droite sous son menton, j'essayais de remonter sa mâchoire inférieure vers la supérieure. J’eus beau y mettre toutes mes forces, crisper mon propre visage, tendre la langue sur le côté pour plus d’application, rien n'y fit. La cavité respiratoire et nourricière, restait désespérément ouverte et hurlante.

Nous, mon fils cadet et moi, sommes sortie de la chambre. Les personnels soignants ont fait leur boulot. Lorsque mes filles sont arrivées la bouche de ma mère était fermée. Ça n'a pas empêché le choc. 

Je n'ai pu rien trouvé sur internet qui indique comment fermer la bouche résistante d'un mort (il est possible que j’ai mal cherché). Comment déjouer la rigidité cadavérique? Peut on forcer jusqu'à briser les os? Ou bien au bout d'un moment les muscles et tendons se ramollissent-ils? Je ne le sais toujours pas. Sur internet on trouve tout un tas de choses bien entendu sur la mort. On trouve comme partout l'incontournable "travail de deuil". Engager, faire,...le deuil comme on fait son deuil d'un projet ou d'un objet perdu. Drôle d'expression comme s’il fallait mettre la main à la pâte, à la charrue, au métier. Il y a quelque chose de révoltant dans ce faire, ce deuil à fabriquer, à construire comme un mécano enfantin, comme un jeu de Légo, une maquette Heller, un modèle réduit de l’amour privé de vie.

La mort rend les morts exceptionnels, irremplaçables.

Oui ! Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables. L’adage est à prendre au pied de la lettre.

Vivant on peut substituer à peu près tout le monde. Mais une fois la mort passée par là, c'est fini, "le trou dans l'eau ne se referme jamais". Comme si la mort qui est l'égalité totalement réalisée, se vengeait de la vie pour lui infliger une singularité hors de toutes proportions humaines, un manque définitif, des présences intérieures fantomatiques, une sorte d’obsession, une inoubliable souffrance, un train loupé, des retrouvailles, un épuisement, un dernier soupir encore et encore répété.

Voilà, ma mère a rejoint mon père en moi et tous les autres que j’ai aimés et qui me manquent.

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