Faut-il parler des attentats à nos enfants ?

Non. Je ne voulais pas parler de la tuerie du 13 novembre à ma fille. Nous habitons loin de Paris et, par chance, notre famille et nos amis parisiens n’ont pas été touchés directement. Nous n’avons pas la télé. Nous vivons préservés de ces images d’horreur, et je voulais continuer comme ça pour un moment encore. Elle a 7 ans, l’âge de raison mais surtout l’âge de rêver, de jouer en paix.

Je ne lui ai pas dit qu’on vit dans un monde pourri. Je ne lui ai pas dit que la guerre, ce n’est pas juste un jeu idiot pour la récré, que ça fait encore des morts aujourd’hui, un peu partout. Entre la Palestine et Israël. En Irak, au Mali. En Syrie. La liste est si longue.

J’essaie de la protéger. Quand elle a perdu son grand-père, à 3 ans, il a fallu lui parler de la mort. Je trouvais ça trop tôt. Quatre ans plus tard, elle travaille toujours à digérer le fait qu’on meurt tous un jour. C’est dur. Je ne tiens pas à en rajouter. À l’informer des malheurs qui ne sont pas les siens. Et il n’y a pas que Paris. Combien de morts à Beyrouth la veille ? À Ankara le mois d’avant ? Combien à Damas, à Bagdad, à Gaza ? Combien de victimes des famines, des explosions nucléaires, des cataclysmes en tous genres ? Elle est si jeune encore. Dans son cauchemar d’hier, son petit frère coloriait au feutre les oreilles de son lapin en peluche.

Pourquoi lui aurais-je parlé des attentats du vendredi 13 ? Mais finalement j’ai dû le faire, le lundi soir, à contrecœur. Parce qu’à l’école, dans la cour, tous les copains en parlaient, avant même que les instits prennent le relais. Oui, les écoles primaires aussi ont appliqué la minute de silence décrétée par notre gouvernement. J’éprouve une gêne profonde devant ce deuil officiel, imposé. En particulier aux plus jeunes. De là à mettre les élèves au garde-à-vous devant la photo du chef d’État, il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas aux parents de choisir ce qu’ils diront (ou pas) à leurs enfants ? N’est-ce pas à chacun de décider quand et comment faire son deuil ? Dans un pays fier de sa laïcité, il faudrait se rappeler que le chagrin, comme la religion, est une affaire privée.

Je pense aux victimes des attentats de Paris, à leurs proches. J’ai envie de pleurer. Mais je me retiens. Je me tiens, comme disent les miens. Je n’écoute pas la radio. Je ne regarde pas les photos qui circulent sur Internet. Je ne lis pas les témoignages. J’en sais assez. Et cette barbarie étalée, disséquée sans fin et transformée en jeux du cirque dans les médias ne fait que prolonger la terreur sans approcher un début de solution. Le choc ne doit pas, ne devrait pas interdire de réfléchir. Alors j’essaie. À tâtons.

Comme après le 11 septembre 2001, on s’écrie « c’est la guerre » et on bombarde de plus belle. Car on la faisait depuis longtemps, la guerre. Est-ce une sinistre démagogie électorale qui pousse notre gouvernement à singer les erreurs de nos cousins d’Amérique ? Mais le pacifisme a mauvaise presse. On est vite taxé d’antipatriotisme là-bas, d’apologie du terrorisme ici. Et l’histoire se répète. Mêmes phrases creuses, mêmes slogans vides pour rassembler les nations. Tous contre eux ! Contre qui, au juste ? Peu importe si c’est un monstre que nous avons fabriqué, provoqué, armé. Vive la guerre ! Vive la police ! Vive notre pays !

Je n’aime pas ces drapeaux et ces grands mots qu’on brandit sans voir qu’ils sonnent creux, qu’ils sentent mauvais. On agite « nos valeurs », « notre façon de penser ». Oserai-je rappeler qu’elles sont diverses ? On parle de notre liberté. Laquelle ? Celle de consommer, de tout marchandiser, celle d’acquiescer ? Malheur à qui « n’était pas Charlie » en janvier. Quand un gamin de 8 ans a refusé de faire la minute de silence à l’école, la discussion s’est terminée au commissariat de police.

Je ne suis pas Paris. Ses morts du 13 novembre venaient du monde entier. Et la violence tombe partout. Insidieusement obligés à « être Charlie » ou à « être Paris », on s’affuble d’un héroïsme de pacotille. En janvier j’ai suivi, d’ailleurs. J’étais Charlie parce que ça m’a fait mal, cet attentat qui n’était pas aveugle, mais visait des personnalités bien précises, nommées et connues. Pour des dessins. Même si l’absurdité des manifs cautionnées par le gouvernement ne m’a pas échappée. Et l’unanimisme revenu à la mode ces jours-ci après cette nouvelle série d’attentats me dérange. Dans ce contexte, l’état d’urgence est instauré avec la bénédiction du peuple. On parle carrément de changer la constitution. Est-ce vraiment pour nous protéger ? C’est tristement ironique au moment où on se vante tellement de notre prétendue démocratie. Vite, relire Orwell.

Je pense aussi à Naomi Klein. Dans The Shock Doctrine, la journaliste canadienne a analysé avec une perspicacité redoutable la manipulation que facilitent les tragédies comme les attentats, les crises économiques, les catastrophes naturelles. Tous unis derrière leur grand salvateur. Qu’il faut surtout réélire et laisser faire. En France, quelques mois après le massacre de Charlie Hebdo, rien n’a changé. On nous débite les mêmes boniments manichéens, tous unis contre les méchants. Les médias restent complices de l’interdiction de critiquer, de débattre, de s’inscrire en faux. Les interventions militaires et policières virent au spectacle. Au « pays des droits de l’homme », on aurait bien besoin d’un Mandela ou d’un Gandhi pour nous apprendre la liberté et la paix. An eye for an eye, and the world goes blind…

Et nos enfants dans tout ça ? Lundi dernier, en classe, ma fille a entendu que c’était « la guerre à Paris ». Pendant toute la journée, elle a eu peur pour sa grand-mère adorée. Pour toute sa famille, en majorité parisienne. En rentrant de l’école, elle m’a répondu oui, ça va, qu’elle avait passé une bonne journée. Ne voulant pas devancer les questions, j’ai attendu sans insister. C’est après plusieurs heures, en faisant ses devoirs, qu’elle est arrivée à l’essentiel : elle a demandé l’air de rien si on pourrait téléphoner à sa grand-mère un de ces jours. Si elle allait bien. Je crois que l’héroïsme, c’est ça. Le sang-froid déchirant de ma toute petite fille.

On a beaucoup de chance : nos proches ont échappé aux rafales cette fois-ci. J’ai pu rassurer ma gamine. Mais on lui a infligé ce jour-là une angoisse, une peine inutiles. Après la colère, vient la remise en question. J’aurais dû le prévoir, l’éviter. En croyant la protéger par mon silence, j’ai fait tout le contraire. Même chez nous à l’autre bout de la France, accompagnés par tous ces discours prémâchés qui ont pullulé dans la presse, les parents ont informé leurs enfants comme un seul homme. La télé omniprésente a sans doute joué un rôle aussi. De toute façon, les enfants savent tout. Désormais je n’en douterai plus. Pas moyen d’échapper à la dégueulasserie ambiante. Il faut répondre. Comment ? Pas besoin de prier, pas besoin de tirer. J’encourage ma fille à œuvrer pour la paix quand son petit frère et elle se disputent le même jouet. Bientôt, ils seront grands.

« Tu vis au pays des merveilles », me dit-on. Insulte absurde quand on pense que le monde d’Alice, peuplé de monstres extravagants et de souverains amateurs de décapitations, n’a rien de rose. Ce billet risque de m’attirer d’autres commentaires hargneux, mais je ne veux pas me censurer. Je vous mets au défi de retenir vos poings. D’imaginer un monde qui ne serait pas gouverné par les armes, le fric et le pétrole. De regarder de plus près la misère qui se venge (si peu) aujourd’hui. Je me désole que les va-t’en-guerre, les affolés et les férus d’excès sécuritaires croient que les naïfs sont ceux qui veulent changer le monde.

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