«L'obligation de maltraitance» ou la prescription morale du soin en EHPAD

La journée de grève des EHPAD du 30 janvier 2018 est une fenêtre médiatique nationale, indispensable pour dénoncer la maltraitance institutionnelle, rendre visibles les personnes âgées et rendre la parole à tout·e·s les actrices et acteurs de terrain. J’aimerais ajouter une voix à ces voix, celle d’une aide-soignante et doctorante en éthiques du «care» et en philosophie du soin.

La journée de grève des EHPAD du 30 janvier 2018 a montré l’ampleur des secteurs gériatriques touchés, en établissement et à domicile, ainsi que la diversité des personnes mobilisées et concernées. En tant qu'observatrice impliquée, sur le terrain et dans la recherche, je voudrais partager mon engagement en faveur des travailleur.es et des usager.es des EHPAD. Je voudrais dire l’espoir pour les soignant.es de ne pas renoncer à leur capacité de soigner autrui. Et l’importance de construire cette capacité comme force et action politique.

Quand mon fils est né, il y a six ans, je me suis demandé comment j’allais continuer à tenir dans le travail, cajoler mon enfant à la maison et aller au boulot pour brutaliser des personnes âgées. J’ai quitté mon poste d’aide-soignante car j’avais la chance de pouvoir retourner sur les bancs de la fac. J’y ai rencontré des chercheur.es prêt.es à soutenir mon travail et à le valoriser. J’ai ainsi pu commencer une thèse en philosophie mais avec des terrains.

Lors de ma phase d’enquête, j’ai été frappée de constater le peu de crédit accordé aux soignant.es sur le terrain et le peu de connaissance de leur travail. Une frontière trop hermétique existe entre celles et ceux qui prescrivent le soin (et ses normes morales) et celles et ceux qui le font, dans des conditions de travail fortement dégradées.

Des aides-soignant.es sans aucune autonomie professionnelle au chevet de personnes âgées en perte d’autonomie. Des femmes dans les deux cas, en grande majorité. Des plans de soins intenables. Pas de temps pour le relationnel. Comment montrer que les soignant.es se mobilisent pour changer les choses et questionnent le sens et la valeur sociale de leur travail  ? Soit elles courent en tous sens et ont l’air de bâcler. Soit on leur reproche de perdre du temps à traîner dans les couloirs. L’ objectif premier m’a semblé de donner à voir comment le soin est fait et comment celles et ceux qui le font contribuent à transformer l’institution. Le soin est alors devenu, dans mon travail, l’exploration d’une tension entre deux luttes nécessaires mais opposées. La lutte constante pour la préservation de la qualité de vie de chaque résident.e, qui impose aux « filles » d’en faire toujours plus. La lutte contre les oppressions de genre, de classe et de race, qui s’inscrit dans des espaces d’opposition à l’ordre établi. C’est à ce double mouvement que nous devons les mobilisations actuelles.

Depuis la médiatisation de la longue grève de l’EHPAD de Foucherans, l'enquête de Florence Aubenas et la visibilisation médiatique des conditions de travail et de vie en EHPAD, je suis heureuse. Des député.es se sont déplacé.es, une « mission flash » a pointé les problèmes du doigt, les syndicats se sont mobilisés, les témoignages des aides-soignant.es sont relayés, la presse enquête.

Je ne suis pas heureuse pour la raison que les choses vont enfin changer. La « crise » des EHPAD n’est pas conjoncturelle mais structurelle. C’est tout le dispositif d’aide aux personnes âgées dépendantes qui pénalise les bénéficiaires ainsi que celles et ceux qui s’en occupent. C’est une catégorie entière de la population qui est définie comme un problème, du fait du coût économique engendré par le soin et la dépendance. C’est l’État qui a engagé la responsabilité de la collectivité et qui n’y répond pas. La ministre de la santé défend la réforme de la tarification des EHPAD au nom de l’équité et de la justice sociale. Mais l’équité promise n’est valable que dans un système de mesure des coûts, hermétique à la qualité relationnelle du soin. Parce que la crise des EHPAD est structurelle, le maillage social que constitue l'importance de soigner les personnes âgées devient alors le lieu de rassemblement d’une lutte globale et collective. Une lutte contre la précarisation de l'existence et contre la globalisation du burn out, au nom de la défense psychique de tou.tes les individu.es et pour la défense d'un travail vivant.

Si je suis heureuse c’est parce que des femmes issues des classes populaires se politisent et montrent publiquement leurs capacités d'organisation, leur intelligence, leur maîtrise du verbe et leur courage. Je suis heureuse parce que la valeur politique de l'action morale de soigner se voit défendue contre les logiques marchandes. Je suis heureuse parce que depuis la coordination nationale infirmière de 1988, les chercheur.es n'avaient que trop peu eu l'occasion de travailler sur des grèves féminines de cette ampleur, dans le secteur de la santé. Celle-ci est passionnante car c’est précisément le souci d’autrui qui a servi d’opérateur critique entre des expériences répétées d’injustice et une volonté de transformation sociale. C’est un défi théorique dans le champ de recherche du féminisme. Je suis heureuse de pouvoir me sentir fière de mon métier, parce que ce sont nos mains qui le font, nos corps qui portent la responsabilité d'injustices subies et d'inégalités structurelles.

Cette grève nous invite à penser le soin comme action collective. Soigner comme action collective, c’est le fait que celles et ceux qui font le soin produisent une société plus juste, égalitaire. La cristallisation médiatique autour du terme de la « maltraitance institutionnelle » invite le monde du soin gériatrique à prendre la mesure des changements à effectuer : défendre une conception sociale et relationnelle de la dépendance, proposer des lieux de délibération aux personnels qui ne soient pas des espaces autoritaires, créer des méthodes d’intervention éthique qui intègrent la qualité de la vie au travail à l’aune d’une réflexion sur la division genrée du travail domestique et du travail de soin.

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