MAYA SURDUTS, LA VIE COMME HORIZON

Figure centrale du combat pour le droit des femmes, Maya Surduts s'en est allée le 13 avril dernier. Internationaliste, combattante de l'égalité et de la liberté jusqu'à son dernier souffle, Maya était à elle seule toute une histoire. La sienne aura traversé les grands tourments du XXème siècle. Ayant côtoyé le côté sombre de l'espèce humaine, elle n'a cessé de se battre pour sa face lumineuse.

Combattante infatigable, rebelle éternelle, révolutionnaire, charismatique, grande gueule du féminisme, femme de tête ayant un sens aigu de l'intelligence politique, depuis son décès les mêmes mots se bousculent, tous plus justes les uns que les autres, dans la bouche des politiques, syndicalistes et militants ayant croisé l' incroyable parcours de cette grande féministe. Pour plusieurs générations de femmes, d'hommes aussi, Maya Surduts, présidente et co-fondatrice de la CADAC et du CNDF aura été l'incarnation du combat pour le droit et la dignité des femmes. Engagée à fond dans le mouvement  féministe au début des années 70 via la création du MLAC ( Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) , alors que l'IVG était encore un délit, que les femmes mourraient d'avortements clandestins et que la loi Neuwirth sur le droit à la contraception, votée en 1967 avec de larges réserves (1)  n'était toujours pas appliquée sur le terrain, Maya n'aura jamais baissé la garde, tout au long de sa vie, face au machisme et au patriarchat légitimant la violence faite aux femmes.

Entrée en féminisme "par hasard" selon les déclarations qu'elle avait faites en forme de clin d'oeil dans un très bel entretien à Libération, en 1995 (2), alors que des milliers de femmes défilaient dans la rue pour contrer les commandos anti-IVG, ces intégristes catholiques qui s'enchaînaient aux portes des hopitaux et dans les services de gynécologie pratiquant les IVG,  Maya Surduts aimait la vie et la vie l'aimait. Petite fille d'une famille juive née en mars 1937 en Lettonie sous l'avènement du nazisme, Maya avait échappé de justesse à l'holocauste, ses parents étant parvenus à rejoindre la France en 1938. Dès 1940, avec l'arrivée de Pétain au pouvoir, son enfance sera sous le signe de la clandestinité, à Nice, où elle et ses parents resteront cachés. Sans doute cette mémoire du bruit des bottes inscrit profondément en elle dès sa prime jeunesse contribuera-telle à forger sa résistance à l'oppression, sa persévérance, sa rébellion contre la barbarie visible et invisible, où qu'elle s'exerce. Féministe, Maya était avant tout une femme de bonne volonté, une amie du genre humain, qui ne croyait qu'aux actes pour faire avancer le monde. Ici en France au travers de son combat pour les femmes, contre l'extrême-droite et le racisme, mais aussi aux Etats-Unis, en Afrique du Sud où très jeune elle participa aux mouvements anti-apartheid dans les années 60.

Derrière sa rugosité et son ton tranchant, souvent mis en avant par les tenants du conservatisme patriarcal, Maya recelait une vrai pudeur, une grande tendresse et une fidélité à toute épreuve comme l'attestent ceux qui l'ont côtoyée, au quotidien, année après année. "Elle m'a toujours renvoyé un fort sentiment d'égalité, témoigne L. Bonnet, un ancien militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), organisation à laquelle Maya adhéra en 1970. "Elle s'adressait aux hommes de façon directe, instaurait une confiance, une aisance immédiate." Elle  nous taquinait souvent sur notre propre  détresse, notre rôle et notre comportement en société, et en même temps elle avait avec tout un chacun un côté protecteur. Elle aimait créer des moments de complicité, propices à l'échange."Ces dernières années, alors que ses jambes la portaient plus difficilement, elle m'appelait vers 18 heures pour que je la ramène chez elle en voiture. C'était devenu comme un rituel. A peine installée dans l'habitacle du véhicule, elle me faisait son rapport de la journée, confiait ses indignations, ses inquiétudes, ses doutes et ses espoirs, le tout enveloppé d'un parfum de secret. On riait beaucoup. C'était l'un de ses jeux à elle. Ces secrets de polichinelle que l'on aime à partager entre vieux amis."

Un hommage, public celui-là, lui sera rendu mercredi à 13heures 30 au cimetière du Père-Lachaise.

 

 

Doucha Belgrave fut quant à elle compagne de lutte et l'une des amies très proches de Maya dès le début des années 70. Elle a souhaité écrire ce texte très personnel pour témoigner de ce qu'elle fut, au-delà des apparences. Il y est question de résistance, de vie et d'amitié. Trois mots qui résument bien ce qu'elle fut, ce qu'elle reste. 


MAYA SURDUTS ET NOUS ET NOUS,



"C'est si loin. C'est si proche. Le MLAC rue Vieille du Temple à Paris, en 1972. En mon premier « lieu de féminisme », c'est Maya d'abord que j'ai vue. On ne pouvait guère la manquer. Elle était déjà incontournable. Et si formidablement efficace qu'il ne fut pas question pour moi de la contourner. Cheveux flamboyants qui tombaient jusque sa taille, superbe, impressionnante, lionne en cage marchant de long en large. Est-ce que je savais "écrire à la machine et vite"? Bon, je fus engagée d'office pour les sacro-saints "communiqués de presse" sur la liberté de l'avortement, communiqués impérieux dictés ensuite au téléphone à ceux des (rares) journalistes qui voulaient bien "noter".

Et tout a continué. Pour moi, à ses côtés d'abord. Dans le courant « Lutte des classes »  du féminisme, évidemment, venant moi-même des quartiers « neuf-trois » comme on le dit maintenant et qui étaient à l’époque  tout simplement la Seine et Oise. Puis  j’ai milité  juste à côté d’elle. Puis pas loin. Jamais loin.


 Inscrite depuis mes 16 ans dans les groupes communistes de banlieue parisienne, le parcours de Maya à l’extrême-gauche (après son expulsion de Cuba), son inscription au groupe « Révo »  puis à  la Ligue Communiste  Révolutionnaire  - m’intéressait . Et puis n’avait-elle pas, comme moi pour le PC, quitté  la LCR pour « entrer chez les femmes » ? « Chez les femmes »,  « Pour les femmes », « Au sujet des femmes  », « Les femmes demandent que ». « Les femmes exigent que ». Elle parlait comme ça.

Bien d'autres que moi évoqueront son parcours politique, sa personnalité publique. Sa pugnacité. Son indignation si productive. Et son combat incessant pour les droits des femmes, droits qu'elle a si grandement contribué à obtenir pour le bénéfice de toutes.


 Cependant, dans le domaine plus privé,  il y a deux ou trois choses que je sais d'elle, et que je voudrais dire. 
Elle fut, comme juive, une « enfant cachée » en France pendant la seconde Guerre mondiale. Elle en parlait peu. Je ne peux rien transmettre des « Justes » qui l’ont accueillie à ses 5 et 6 ans. Elle avait  toujours été très liée avec sa mère (décédée en  fin des années 70). Elles parlaient russe entre elles, riaient beaucoup, s'entraidaient pour  tout.


 Et si l'on voyait bien que Maya était "entrée en féminisme" comme d'autres entrent en religion, elle avait un quant à soi, fréquentait musées, théâtres et cinémas, voyageait, "voyait" régulièrement des ami(e)s qui n'étaient pas (ou plus) des militant(e)s. Et puis, comme tout un(e) chacun(e) d'entre nous, elle vivait des amours. Des bonheurs et des chagrins. Elle en parlait avec confiance. Je m’en rappelle. Les relations qu’elle développait en privé, en tête à tête, étaient paisibles. Elle décidait vite « d’avoir à  relire »  tel ou tel passage d’un roman  quand nous l’évoquions. Et je me souviens de « tournées » d’expos et de « cinés » qu’on prolongeait jusque tard, en marchant dans les rues.


Parallèlement à toutes les actions féministes communes, je l’ai rencontrée aussi dans les réunions et lors des actions des groupes antifascistes « Ras l’Front » dans les années 90, formation dont je viens d’apprendre qu’elle fut l’une des fondatrices. Elle ne m’en avait jamais rien dit. Elle est venue rejoindre aussi le « Collectif  Marina Petrella » en 2007. J’ai appris alors qu’elle s’était préoccupée et se préoccupait aussi, (au nom de « la Parole donnée » par Mitterrand en 1981), du sort des Italiens réfugiés en France et menacés d’extradition.


Au cours des années, à ses invitations à nous voir venir ou revenir à telle ou telle réunion  (Oh non ! pas une énième réunion, non !), on répondait présentes le plus souvent. Je sais pas pourquoi. Ou plutôt si : je sais. Parce ce qu’elle nous y attendait. Dès qu’on apparaissait, un peu en retard et en traînant quelque peu les pieds, elle envoyait de main en main la « feuille de présence » à signer. Et le retour de cette feuille de présence, après signature d’un groupe supplémentaire à son appel, provoquait chez elle un sourire content quand elle remisait la feuille sur sa pile de dossiers, devant elle . C’était bien.


Je l’ai vue  pendant des années assister à domicile ou à l’hôpital des camarades malades. Elle  fut, nuit et jour (comme elle l’avait fait avant et l’a fait après pour d’autres camarades) aux côtés de Giselle Donnard, notre camarade des « Femmes en Noir pour  la Paix », décédée en 2006).  Et j’ai toujours su que, si elle n’était pas « dans la tendresse », elle était compassionnelle jusqu’à l’oubli d’elle-même (sa lassitude, ses soucis, son sentiment, comme nous tous, d’insuffisance à rassurer l’autre comme elle/il  en avait besoin).

 

 

Lorsque s’est constituée l’Union Juive Française  pour  la Paix ( UJFP) , en 2001, groupe revendiquant son ascendance juive pour s’inscrire dans la lutte pour les droits du peuple palestinien, elle a décliné ma proposition de nous rejoindre. Hors le fait qu’elle était si occupée (et préoccupée) par la  Cadac (Coordination des Associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) et par le Collectif national pour les droits des femmes (CNDF) , je crois que la troublait (comme il en était - et en est toujours d'ailleurs pour nombre d’entre nous à l’UJFP) cette revendication plus qu’étrange d’une ascendance, juive en l’occurrence, pour servir une cause politique (une judéïté que nous avions d’ailleurs peu évoquée, Maya et moi, pendant toutes nos années de luttes communes). Je sais, cependant, qu’elle pensait que cette revendication « En tant que Juifs » s’inscrivait utilement dans une lutte qu’elle considérait juste.


Mais elle rejoignait de temps en temps notre groupe de « Femmes en Noir » à la Fontaine des Innocents, à Paris, rassemblant des femmes de tous horizons et travaillant également sur les droits du peuple palestinien. Ce groupe de femmes  (constitué à l’exemple du collectif des « Folles de la Place de Mai » en Argentine et à la suite du groupe créé à Jérusalem par des femmes israéliennes, juives et arabes ensemble) lui semblait plus « œcuménique », et de surcroît féministe. Nos rassemblements étaient décidés silencieux. Et, bien sûr, Maya, quand elle passait nous voir,  remplissait le silence de la Place des Innocents de ses commentaires. Nous en étions agacées. Mais nous lui « passions » cela. C’était tout elle.


Oui. Maya était d'une intransigeance difficile à vivre. Mais quand je la voyais, au cours de toutes ces années et jusqu'à sa fin, continuer à être accompagnée comme elle l'était, je me disais que cette femme n'était pas qu'une guerrière intraitable mais continuait à transmettre de l’amitié, aussi. Et que son entourage présent - comme nous l’avions su et vu - le savait et le voyait parfaitement. Et serrait les dents, parfois, sans doute. Mais serrait surtout et encore les rangs, autour d’elle. C’était bien. C’était juste."

Maya était des nôtres. 

Elle fut LA nôtre.
Merci, grand merci, Maya. Spassiba bolchoï !
 

Doucha Belgrave                                                   Nuit du 13 Avril 2016 - Lorient (Morbihan)


 

(1) autorité parentale requise pour délivrer la pilule aux  jeunes femmes de moins de 21 ans, publicité de la contraception très limitée, loi votée pourune période de 5ans seulement.

(2) http://www.liberation.fr/portrait/1995/11/28/a-58-ans-maya-surduts-est-l-ame-de-la-manifestation-pour-le-droit-a-l-avortement-samedi-a-paris-de-r_148766

 

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