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Billet de blog 23 oct. 2015

JE EST UN AUTRE, l'AUTRE EST MOI, TEKITOI...

Alicia Deys
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 Billet faisant suite  au blog intitulé "Caméra perdue en territoire de la République"

http://blogs.mediapart.fr/edition/aggiornamento-histoire-geo/article/231015/camera-perdue-en-territoire-de-la-republique

J'ai regardé l'essentiel de ce docu-reportage, jeudi 22 octobre sur France 3. Je regrette de ne pas en avoir vu le préambule, manifestement déplacé mais souhaite néanmoins apporter mon regard sur ce doc et le billet publié par des enseignants (lien ci-dessus), enseignants qui ont toute légitimité à apporter leur critique, dont les arguments sont intéressants mais aussi partiaux car s'agissant des profs interviewés, j'ai entendu autre chose. En ces temps difficiles pour tous, le questionnement n'est pas un luxe, le débat non plus.

Vous avez raison de signaler et de dénoncer qu'en interrogeant que des profs du 93, on fait de ce département et donc de sa population jeune, une population ciblée. Sans doute si les médias s'intéressaient aux enfants des classes pauvres vivant en milieu rural ou en province, aurait-on un ressenti peu éloigné, compte-tenu de l'exclusion scolaire massive dont ils sont aussi victimes, de la virtualité qui eux aussi les rend addicts, (les isole bien souvent encore davantage et laisse la porte ouverte à tout. Un outil attractif mais où le pis côtoie le meilleur), de l'absence de projection dans le futur.

Revenant à votre énoncé fort juste regrettant le ciblage du département 93, je me demande pourquoi selon vous les témoignages des profs interviewés dans ce doc seraient-ils pour autant faux, orientés, auraient moins de pertinence que les vôtres? Je n'ai pas senti chez la plupart d'entre eux un jugement discriminatoire, un point de vue fermé, mais au contraire une inquiétude, une demande, un espoir car rien n'est jamais figé comme l'a rappelé l'un d'entre eux, une volonté de continuer à exercer leur métier. Ces témoignages qui au passage ne condamnent absolument pas les élèves, mais signalent des faits, interpellent les adultes (familles notamment mais aussi professeurs ayant aussi parfois des a priori  et devant apprendre eux aussi), remettent profondément en cause la ghettoïsation, s'inquiètent de voir certains élèves partir massivement depuis nombre d'années en raison de leur confession juive, et critiquent la politique des ministères successifs de l'Education nationale et de  l'Etat.  

Connaissant d'autres profs du 93, très investis, j'ai entendu depuis quinze ans, des remarques identiques sur la question de la violence entre élèves, la difficulté d'enseigner certains sujets au programme, la difficulté de nombre de jeunes à maîtriser le langage pour exprimer leur pensée, les relations hommes/femmes. Cela ne les a jamais empêchés, bien au contraire de se battre pour donner le meilleur à ces jeunes, les écouter, fustiger la (les) politique gouvernementale en matière d'éducation qui n'a pas eu pour premier objectif de donner le meilleur à tous. Mais écouter, laisser parler des enfants ou des adolescents ne doit pas impliquer de les mettre à la même place, dans le même rôle, que les adultes. Les jeunes eux-mêmes sont déboussolés face à cette confusion des rôles.

Ainsi de cette jeune fille qui récemment, me racontait amusée, comment les surveillants jouaient "copain-copain" avec les élèves de son lycée, les mettant dans le secret des frasques amoureuses des professeurs du lycée! En d'autres termes plus grossiers : qui baise qui? Normal? Autre exemple donné par un autre élève : voici plusieurs mois, leur professeur de français avait convié toute sa classe à se rendre à la Cartoucherie de Vincennes pour voir, tous les deux jours, le soir, une représentation donnée par la Cie d'Ariane Mnouchkine. Que du beau! Jusque-là on ne peut qu'applaudir. Reste qu'à chaque représentation, les jeunes se sont retrouvés quasi-seuls au théâtre, leur professeur étant venue elle aussi voir la représentation mais avec son petit ami et collègue et s'étant je cite : "mise dans un coin avec lui pour se bécoter toute la soirée". A la fin du spectacle, les jeunes ont dû rentrer tous seuls, de nuit, en portant plusieurs élèves sur leur dos, certains étant totalement "bourrés" depuis 17 heures sans que leur enseignant s'en soit aperçue. L'amour rend aveugle, mais tout de même! Ce mélange entre vie professionnelle et vie privée, comme si certains  professeurs se mettaient au même niveau que leurs élèves-  et cette absence de responsabilité, de rapport d'autorité -ce qui n'a rien à voir avec l'autoritarisme - (comment laisser des jeunes de 16/17ans, avinés pour certains, rentrer seuls de nuit depuis le bois de Vincennes?) sont consternants. C'est un exemple parmi d'autres entendus. Heureusement ces mêmes jeunes ont également des enseignants qui tout en sachant leur transmettre des savoirs savent nouer des relations saines et respectueuses avec eux, ce qui est décisif dans maints parcours, cela depuis toujours. Très déstabilisant également pour tout le monde, le fait qu'en cours d'année, un professeur soit remplacé au pied levé par un autre ...qui était surveillant l'année d'avant dans le même lycée et  à propos duquel le proviseur dit aux élèves qu'il fallait être compréhensif avec elle car elle débarquait dans la classe sans expérience. Comment un tel "enseignant" peut-il affronter toute la complexité d'une classe, des jeunes qui la fréquentent, -a fortiori dans des écoles où la mixité sociale est, soit compromise, soit remisée au passé- et assurer sa fonction d'enseignante, son rôle d'adulte, dans de telles conditions?  Ce genre de situation  n'est pas nouveau, mais est devenu de plus en plus fréqueunt. Et pas seulement en banlieue.  

Dans le document diffusé hier sur France 3, les profs interviewés disent -comme nombre de citoyens- la difficulté  pour tous les  jeunes des classes populaires habitant en banlieue**, pas forcément d'origine maghrébine ou africaine, d'aller à Paris, pour des raisons de contrôle social. Le nier serait s'aveugler sachant que de manière générale, cette relégation provient aussi du fait que Paris a rejeté toutes les classes populaires et se débarrasse également des classes moyennes, cela quelles que soient leurs origines ethniques. Devenue une vitrine pour touristes où il est impossible de s'y loger sauf à avoir de très bons revenus, où les enseignes de vêtements, restaurants ou bars chers ont remplacé les librairies, le petit commerce de proximité et les bars populaires, Paris s'est  fermé au peuple.

Nombre d'adultes y ayant habité pendant des années n'y logent plus et n'y vont plus non plus, sauf obligation. 

Hélas, cette discrimination par l'argent (logement notamment)  s'installe aussi en petite couronne où nombre de personnes impliquées dans leur quartier -faisant partie des classes populaires ou classes moyennes dites inférieures- ont dû quitter leur logement. Bientôt ne resteront plus que des cités HLM d'un côté et de luxueux lofts ou maisons de l'autre, sans aucune passerelle au milieu, sans aucune communication. C'est déjà le cas dans nombre de quartiers. Vous le savez fort bien, depuis quinze ans, de très nombreuses personnes ou  familles aisées ont "gentrifié", autrement dit embourgeoisé ces communes avec la bénédiction des élus, demandé des dérogations (avec fausse domiciliation) qu'elles ont obtenues! afin que leur progéniture poursuive ses études à Paris. Les responsabilités sont donc très partagées.

 S'il est une phrase cependant qui s'applique absolument à tout le monde  avec évidence, c'est celle de ce prof qui dit que son rôle (et plus largement celui de la société toute entière) n'est pas de renvoyer à tous ces  jeunes adolescents français une image permanente de victime, ce qui contribue à les enfermer davantage, à les empêcher de se construire, mais de les aider à se forger une image positive d'eux-mêmes, à acquérir une autonomie de pensée. Une autonomie tout court. Le reste de la société, - famille, milieu de l'entreprise et  politiques- ayant sa part de responsabilités à prendre.  

Le 'Eux et Nous' ou "Nous et Eux" doit cesser de part et d'autre.

NB : Je suis toujours attristée et en colère lorsque des ados mais aussi des adultes trentenaires, quadragénaires ou plus âgés (donc leurs parents ) se définissent comme Africains,  Algériens, Marocains,  alors qu'ils sont français. Et en effet, ayant depuis toujours eu des amis venant de tous horizons sans que chacun se définisse par sa religion quelle qu'elle soit, je m'étouffe quand j'entends quotidiennement l'une de mes connaissances -jeune ou moins jeune- dire "lui, c'est un Juif", ou  "c'est un Arabe" (systématique de la part des Kabyles, français ou non, hélas de plus en plus fréquent chez certains Français dits de souche), ou "Tu sais, c'est le Noir",  ou "Nous les Musulmans". Cette essentialisation devenue banale est notre cercueil commun.

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