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Billet de blog 16 oct. 2021

Gnelloye, victime d’une injustice post-dictature : il ne la mérite pas !

En dépit de l’insolence et de l’impudence qu’il fit preuve ces dernières années, Gnelloye est victime d’une injustice flagrante qui porte atteinte à nos «principes» dits « républicains », mais que personne n’ose dénoncer par peur de se voir associer à cette figure publique indésirable. J’ai réfléchi plusieurs fois avant de prendre ma plume pour dénoncer cette injustice dans une post-dictature.

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Je suis entièrement d’accord sur le fait qu’il ait abusé imprudemment de la garantie d’impunité que lui offrait la dictature d’Alpha Condé et de son gouvernement, mais de grâce questionnons les faits ! Ce n’est pas parce que DK est ma voisine directe à Mamou et que son respectueux et respectable père soit très d’accord avec le mien que je dois cautionner l’injustice dont est victime un citoyen. Ce n’est pas non plus parce que j’estime que Gnelloye subit une injustice que je cautionne les injures qu’il a adressées à un « sage de la République ». Cette histoire va donc au-delà de Gnelloye et de DK, mais aussi au-delà des familles Biro et Gnelloye. Elle questionne in situe le fonctionnement réel de nos institutions passées et actuelles, en contexte de dictature et de post-dictature.

1° Derrière son arrestation se cache une forme d’instrumentalisation des anciens procureurs de la terreur et une politisation d'une justice post-dictature

Le principe veut que la justice agisse en toute indépendance et sans aucune pression extérieure ou intérieure à l’institution. Lorsqu’elle agit sous une pression___ que celle-ci ait été orchestrée par des hommes politiques, par des journalistes, par des associations, par des militants, ou par des simples citoyens lambada,__ elle devient un instrument de règlement de comptes. Et c’est justement ce qui se passe en ce moment avec l’histoire de Gnelloye : c’est un journaliste célèbre (à qui je voue un grand respect) qui est, selon ses propres aveux publics, l’instigateur de toute cette cabale judiciaire et de toute cette pression mise sur la Justice pour qu’elle sévisse: lorsqu’une justice est obligée de subir une pression médiatique venant d'un journaliste avant d’agir, même "positivement", elle sort du cadre régulier d’une institution investie d’un « pouvoir d’action neutre ». Pendant ces dix dernières années nous avons passé tout notre temps à dénoncer la partialité et la dépendance de nos institutions judiciaires qui n’agissaient que sous une pression politique ou médiatique, pourquoi allons-nous maintenant cautionner de telles pratiques que nous avons combattues parce que nous estimons qu’elles nous arrangent, pour jeter en prison les "vaincus de la démocratie"sans aucun respect de principes dit "démocratiques"?

2° Gnelloye, est le premier bouc-émissaire d’une injustice post-dictatoriale en quête de légitimité dans un contexte de recomposition du champ politique

Attaqué de partout et sous les feux de critiques, pour avoir été laxiste mais aussi pour avoir été complice de la dictature, le système judiciaire de notre pays dans son ensemble a été discrédité et décrédibilisé à coup de scandales et de révélations faites par certains de ses sbires qui se désolidarisent de l'ancien système maléfique pour se positionner dans le futur système judiciaire en gestation. Dans cette recomposition du champ politique et de rapports de force, l’ancien insulteur de la République dictatoriale, Gnelloye, celui qui s’était autoproclamé sur les réseaux sociaux « ministre de la Défense du Pr. Alpha Condé », est devenu le bouc-émissaire parfait d’une justice qui se questionne sur son passé récent et sur son avenir : il faut faire plaisir à une catégorie de militants, de journalistes et de grandes familles qui revendiquent désormais sur les réseaux sociaux et dans les médias la légitimité de la chute du dictateur. Sinon, comment peut-on expliquer le fait qu’un ancien procureur qui a participé à la mise en place d’un système d’impunité ait accepté d’agir avec célérité pour ordonner l’arrestation de son ancien protégé, si ce n’est par sa volonté de se refaire une virginité républicaine. D’ailleurs, ce procureur, Si-dit, avait été félicité publiquement par le journaliste qui avait réussi à le manipuler à l'aune du contexte actuel où prévaut un climat de peur de la part des anciens procureurs de la terreur. Si la justice veut vraiment agir, il y a des dossiers plus importants que celui de ce fait divers qui porte sur des questions d’honneurs et d’injures publiques : l’histoire de Gnelloye c’est de la poudre aux yeux. Si vous voulez vous faire une nouvelle virginité, attaquez-vous de façon indépendantes et justes aux plus gros, c’est-à-dire à ses maitres d’hier, sans attendre une injonction venant d’un tiers.

3) Gnelloye, un coupable devenu victime d’une injustice privée et d’un réseau familial puissant   

Conakry, mars 2021, la plaignante déclare publiquement : « Gnelloye a insulté mon père sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook. Je viens au Haut commandement de la Gendarmerie pour voir Général Baldé, je trouve Gnelloye assis avec ses pieds superposés, avec un talkiewalkie et ses téléphones. Comme je ne le connais pas assez, j’ai eu l’amabilité de lui saluer et lui demander si c’est lui Gnelloye. Il dit oui. Je dis c’est vous qui avez eu l’amabilité d’insulter mon père sur les réseaux sociaux alors qu’il a 99 ans? Il me dit oui. Alors je lui ai donné une paire de gifles. Après on s’est bagarrés. Après, un gendarme, un certain Diallo, est venu me donner un coup sur ma joue gauche en me piétinant (…) »

Ce récit appelle trois commentaires. Il nous introduit d’abord la problématique de la justice privée et celle de la vengeance au sein de la République dictatoriale. Une sujette de justice, DK, a décidé de régler un litige qui l’opposait à un autre citoyen, Gnelloye, par la voie privée et par la vengeance, au lieu de saisir la justice étatique. On pourrait m’opposer que dans une dictature il ne sert à rien de saisir une justice sous l’ordre d’un dictateur, mais elle l’a finalement saisie quand même. Pourtant, nul n’a le droit de se faire justice soit même ; mais la victime a, au lieu de porter pliante directement, agressé physiquement Gnelloye dans l’une des plus hautes institutions judiciaire, sécuritaire et militaire du pays, et cela s’est passé devant des agents publics investis du pouvoir régalien. Forte de ses soutiens au sein de l’appareil sécuritaro-militaire, elle a donc troublé le fonctionnement normal d’un service public régalien. Ensuite, ce récit pose la question de la proportionnalité de la punition privée: aux injures publiques de Gnelloye elle a versé le sang d’un citoyen au sein d’une institution publique au nom d’une vengeance pour son père. Dans un État de droit que nous défendons, la vengeance doit être prohibée ; sinon, nous allons vivre dans une forme de société critiquée notamment par Hobbes, Lock, et tous les autres africanistes qui suivirent. Enfin, ce récit montre à quel point notre système pénal et le fonctionnement de nos institutions restent encore tributaire de certains intérêts privés incarnés par des familles, des hommes politiques et un réseau militant et journalistique qui les font et les défont au quotidien…

Pour terminer, sans donner l’injonction à la justice, je pense que celle-ci doit faire beaucoup attention pour ne pas refaire la même erreur qu’elle a faite pendant dix ans, c'est à dire rendre des décisions de justice sous pression ou au gré des rapports de force politico-médiatiques du moment. Elle doit s’affranchir cette fois du désir de vengeance de présumés vainqueurs d’une lutte contre l’ancien régime dictatorial. Sa crédibilité en dépend et sa légitimité est désormais tributaire de sa capacité à se réinventer pour, dans le futur, agir en toute indépendance et résister aux pressions d’où qu’elles viennent. Au cas contraire, nous reviendrons à la case de départ avec des nouveaux visages de la terreur et des nouvelles victimes de l'injustice. Et le cas Gnelloye en fait partie...

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