Entre deux feux : à l'écoute des lycéens de Pantin

A la suite d'incidents dans les enceintes des établissements du secteur, témoignage d'une enseignante en lycée à Pantin (93) en ce jeudi 13 décembre.

Depuis quelques jours, des messages circulent sur les comptes Snapchat des lycéens du Val de Marne et de Seine-Saint-Denis. Ce ne sont pas des appels de syndicats lycéens contre la Réforme ou Parcoursup. Il s’agit simplement de tout brûler, de l’intérieur, dans les lycées : « On nique tout ». En fin de semaine dernière, des départs de feu ont eu lieu au sein du lycée où j’enseigne le Français à Pantin. Les CPE, les assistants d’éducation, les professeurs –certains de mes collègues sont venus sur des jours où ils ne travaillaient pas – se sont appliqués à guetter chaque couloir, chaque entrée et sortie d’élève : tous avaient peur d’un incident grave. Les objets inflammables, poubelles, etc., ont été retirés du bâtiment pendant le week-end. A 10h30, lundi dernier 10 décembre, je pensais même que les collègues qui avaient créé un groupe what’s app pour organiser des « rondes », s’inquiétaient sûrement trop. Je me trompais : à 11h, de l’essence était répandue dans les toilettes du hall. Une agente se précipite pour nettoyer, elle vomit du sang. Nous décidons d’évacuer, classe par classe, le bâtiment. Appel au rectorat. Sans proviseure depuis 10 jours, le lycée est géré par notre proviseure adjointe qui semble ne recevoir pour unique consigne que celle d’ouvrir l’établissement, coûte que coûte, tous les jours. Nous exerçons notre droit de retrait.

On se retrouve entre collègues, on se demande si l’on peut continuer comme ça ; l’équipe vie scolaire est à crans, confie sa détresse : la situation n’est pas tenable : « on ne va pas aller aux toilettes avec les élèves, non ? ». Alors on saisit plus que jamais l’urgence, non plus seulement de parler aux élèves, mais qu’eux aient un espace pour discuter, pour que leur colère, leur éventuel sentiment politique, prenne une forme qui ne nous mette pas tous en danger - élèves, professeurs, assistants, CPE et agents qui sont souvent les premiers exposés directement aux incidents. On organise des groupes de parole entre lycéens pour le jour suivant.

Je ne travaillais pas mardi 11. Dans de nombreuses classes, on m’a dit que la parole avait circulé facilement, et que la voix de la « sagesse » s’était répandue. C’est celle d’élèves qui ont des revendications claires (il s’agit de l’abrogation de Parcoursup et de la Réforme du bac). Pour eux le mouvement de contestation doit s’organiser pacifiquement. Une autre voix s’est aussi largement fait entendre : action pacifique ou violente, tout ça ne sert à rien, on le sait depuis longtemps ; « Vous croyez qu’il se soucie des lycéens du 93, le gouvernement ? » répètent certains.

Mercredi 12 au matin, dans une de mes classes de seconde avec laquelle je n’avais pas encore discuté des événements, la donne est différente. « Ils ont raison ceux qui font ça ! » : une bonne partie de mes élèves soutient sans tabou le geste de l’essence répandue dans les toilettes. D’abord ébranlée je me dis que c’est finalement une vieille chanson : « les cahiers au feu, la maîtresse au milieu ». Je mesure à quel point pour eux, pour moi aussi, la frontière entre fiction révolutionnaire et violente réalité est parfois ténue dans le flot d’images dont nous sommes abreuvés depuis quelques semaines. J’interviens ; c’est mon rôle. Je dis le danger, je dis l’absurdité. Je vais même chercher des élèves d’une autre classe de seconde. Je les avais entendus s’exprimer et ils me semblaient à même d’apporter un contrepoint au débat. Je ne voulais pas risquer d’incarner seule la bonne parole de l’institution– qu’ils écouteraient au mieux par politesse.

 La discussion continue. Pour la majorité, le gouvernement n’entend pas les manifestations pacifistes.

Mes deux élèves « appelés à la rescousse » protestent : ils évoquent la possibilité d’organiser un « blocus filtrant » - je me retranche dans mon devoir de réserve. Ils rappellent les autres au bon sens : « suicidés, on fera rien changer », et puis « en foutant le feu aux poubelles, on va encore passer pour la racaille du 93 ». A chaque fois, je ne peux pas m’empêcher de trouver ça incroyable, cette conscience et cette résignation qu’ont ces jeunes devant les éléments de langage auxquels on les a réduits. Il s’agit pour eux de déjouer la récupération immédiate qui est systématiquement faite de leurs mouvements. Un de ces élèves ajoute « et puis moi, mon but c’est de retourner en cours et de faire quelque chose de ma vie. ».

De l’autre côté en revanche, les postures sont moins scolaires, le langage moins policé ; on fait de grands gestes ; certains élèves avancent des « preuves » pour légitimer la violence : le président a bien attendu que les Champs Elysées brûlent pour faire un geste aux smicards. Et puis, les manifestations pacifiques, « elles se font taper dessus par les CRS ». Je pense aux flashball pointés sur nos élèves, aux bombes lacrymogènes lancées devant le lycée, au bord de la nationale ; à cette vidéo surréaliste de Mantes-la-jolie, dont je n’ai pu croire l’authenticité qu’au bout de quelques heures. J’essaye alors maladroitement de distinguer les combats, les types de violence, de faire des catégories ; de redire, encore et encore, la réalité, la gravité de ces appels à la violence où ils se mettent eux-mêmes en danger. Mais je sens bien que je me tiens dans une position acrobatique. Je dois assurer la sécurité de ces élèves à tout prix, c’est ma responsabilité, et appliquer les consignes d’une institution qui semble elle ne pas prendre la mesure de ses responsabilités, qui ne communique pas avec nous. Une institution qui feint de non recevoir les demandes faites depuis plus d’un an pour allouer les moyens nécessaires à la gestion des effectifs croissants d’élèves dans nos lycées du 93 ; qui laisse des personnels débordés (agents, assistants d’éducation, CPE) gérer des élèves à qui l’on doit apprendre à respecter un bâtiment sale, vétuste, trop petit (15 places en salle de permanence pour plus de 800 élèves chez nous), dont les professeurs eux-mêmes se demandent s’ils y enverraient leurs propres enfants. Alors oui, ce sentiment d’abandon qu’expriment ces jeunes, sans savoir bien comment y donner forme, je l’entends.

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