Technologie : l’envers du décor

Savez-vous que votre téléphone portable est composé de plus de 300 pièces distinctes ? Chacune d'entre elle est fabriquée aux quatre coins du monde : en Malaisie (l'étain des soudures), en Bolivie (le lithium de la batterie)... Pièces qui sont ensuite bien souvent assemblées en Chine par des mains plus petites que ce que l’on voudrait bien croire.

À l'intérieur de nos smartphones sont également dissimulés des condensateurs en tantale et des aimants, contenant une matière appelée néodyme. Deux « minerais de sang », dont la production occasionne d'irréversibles dégâts humains et/ou environnementaux. 

En République démocratique du Congo (RDC), où 80% des réserves mondiales sont contenues, l'extraction du tantale est confiée à des armées de mineurs, qui descendent au péril de leur vie au fond d'étroits boyaux creusés dans la roche. Les accidents mortels sont légion. Le « salaire de la peur » de ces forçats, souvent des enfants, est d'environ 5 euros pour 12 heures de travail par jour.

Dans le nord de la Chine, c'est à Baotou que sont réalisés 97% de la production de néodyme. 

Toute la ville est désormais polluée par les rejets de métaux lourds, d'acides et de soude, déversés à hauteur de 600 000 tonnes par an, dans un véritable « lac » de déchets, qui s'étend sur plus de 10 km2. Les victimes se comptent par centaines.

Les productions de tantale et de néodyme ne sont qu'un exemple parmi de – trop – nombreux autres. La plupart d'entre nous ne sait pas où, ni comment, et encore moins dans quelles conditions sont fabriqués la majeure partie des objets qui nous accompagnent au quotidien. Une ignorance savamment entretenue par certaines multinationales, pour lesquelles la quête du profit passe avant toute autre préoccupation. 

Esclavage, travail des enfants, catastrophes environnementales : la rançon du succès 

L'environnement est l’une des premières victimes de ce type de pratiques. Les habitants de Malaisie et d'Indonésie peuvent en témoigner, eux qui ont assisté, pendant des années, à l'extraction sauvage de la bauxite par des entreprises chinoises. Une production qui s'est opérée au mépris des plus élémentaires conditions environnementales, sans réglementation ni contrôles. Après des années de saccage de la nature, de ruissellements de boues rouges porteuses de métaux lourds toxiques, contaminant rivières, activités agricoles et aquacoles et populations locales, l'Indonésie a mis fin à ses exportations de bauxite et la Malaisie a décrété un embargo de trois mois. 

Il en fallait plus pour débouter les industriels chinois, à l’image de la société China Hongqiao Group et du conglomérat Chinalco, qui se sont alors mis à investir en Guinée. Le dernier vient notamment de faire son entrée dans la bauxite guinéenne en s’offrant « la bauxite abandonnée » par l’entreprise australienne BHP Billiton dans la ville de Boffa. Ainsi, la production guinéenne de bauxite devrait passer de 17 millions de tonnes par an à 40 millions d'ici 2024. Avec les inévitables conséquences sur l'environnement que cet engagement va favoriser. Les entreprises chinoises, connues pour fermer les yeux sur la manière dont sont produites les matières premières dont leur pays a besoin pour son développement, peuvent se servir ; en toute impunité, et dans un silence assourdissant.

Et si l’environnement souffre, l’humanité n’est pas en reste : les petits mineurs de RDC ne sont pas les seuls à risquer leur vie pour étancher notre soif de consommation. Dans certains pays d'Asie, comme au Bangladesh, le travail des enfants est une triste banalité. Selon un rapport publié par l'institut Overseas Development Institute (ODI), 15% des enfants âgés de 6 à 14 ans originaires de la capitale Dhaka ne fréquentent pas les bancs de l'école ; ils travaillent à temps plein dans les usines textiles – un « temps plein » qui signifie plus de 60 heures de travail par semaine. À partir de 14 ans, cette proportion concerne un enfant sur deux. Pas de quoi émouvoir l'industrie du vêtement bas de gamme, qui compte pour quelque 30 milliards de dollars dans l'économie bangladaise.

Promiscuité, rythmes de travail inhumains, absence de règles d'hygiène et de sécurité, violences diverses, pression familiale... Pour le mouvement « Made in a free world », ce sont pas moins de 29 millions de personnes de par le monde qui travaillent sous la contrainte, avec peu ou pas de rémunération et une soumission de fait à un « maître ». Une situation en augmentation (elles étaient 27 millions en 2012) et qui a tout à voir avec l'esclavagisme. À tel point que le mouvement a mis en ligne un site, « Slavery FootPrint », permettant aux consommateurs que nous sommes d'évaluer combien d'esclaves travaillent potentiellement pour nous et nos familles. 10, 20, 30 ? Le résultat fait froid dans le dos. Et nous interroge sur la consommation des plus « innocents » des produits.

Or quoi de plus « innocent » qu'un œuf surprise de la marque Kinder ? Si l'honnêteté de la mise en scène de son reportage a été questionnée à la suite de sa diffusion, la vidéo publiée, fin 2016, par le quotidien britannique The Sun a fait couler beaucoup d'encre : on y voit une famille roumaine, dont tous les membres, enfants compris, travaillent treize heures par jour à l'assemblage des petits jouets contenus dans les fameux œufs jaunes, qu'adorent décortiquer nos bambins. Tarif pour 1 000 pièces : 5 euros. 

Pour les entreprises responsables, le silence est d'or

Revenons à nos chers téléphones portables et autres smartphones. A 2,38 euros en moyenne, par téléphone, les frais de main d'oeuvre expliquent en grande partie les marges gigantesques réalisées par les multinationales de la communication mobile : Samsung gagnerait ainsi plus de 300 euros de marge pour son Galaxy S4 et Apple 340 pour l'Iphone 5S. Un business plus que rentable, qu'il ne s'agit pas d'éroder par une communication trop transparente sur la manière dont sont fabriqués ces concentrés de technologie.

Quant il s'agit de leur responsabilité sociale et environnementale, les grandes marques de téléphones ou de prêt-à-porter font la sourde oreille. Question d'image et...de rentabilité financière. Et ce ne sont pas les efforts de la Commission européenne, qui a proposé, sur la base du volontariat, aux entreprises de révéler si leurs produits sont entachés par les « minerais de sang », qui risquent de changer les choses d'ici peu. 

 

 

 

 

 

 

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