«Mémoire de l'eau» et homéopathie: la guerre des sciences médicales est déclarée?

En marge de l'actualité du SRAS-Cov-2, j'ai enquêté sur l'histoire étonnante du docteur Jacques Benveniste, qualifié autrefois de gourou, comme Didier Raoult. Détour vers un article paru l'an passé à son sujet. Le début d'un travail que j'espère utile pour mes confrères, puisque je tire 100% de mes revenus du journalisme.

Je me suis récemment plongé, avec grand intérêt, dans un article paru en janvier 2019 au sein de la rubrique CheckNews du site Liberation.fr (disponible ici). Signé Olivier Monod, membre de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI), ce papier est consacré au chercheur Jacques Benveniste, ancien directeur d'une importante unité de recherche de l'Inserm - dont il était membre du conseil scientifique -, et célèbre pour avoir porté jusqu'à sa mort en 2004 ce que la presse a surnommé, dans les années 1980, la « mémoire de l'eau ».

Si j'en parle ici et maintenant, c'est parce que près d'un an après qu'Agnès Buzyn a annoncé le déremboursement des produits homéopathiques, les défenseurs de cette forme de médecine douce et honnie ont annoncé lundi 15 juin 2020 s'être rassemblés au sein d'une nouvelle association nommée HoméoFrance. Fondée en février, tout juste rendue publique, cette dernière est déjà sous le feu de twittos très énervés, à l'instar de Mathieu M.J.E. Rebeaud hashtag « WearAFuckingMask », dont je découvre au passage qu'il s'acharne sur l'IHU de Marseille depuis des mois.

Or, le docteur Jacques Benveniste a été accusé jusqu'à la fin de ses jours de faire lui-même la promotion de l'homéopathie par ses travaux. Il s'en défendait, d'ailleurs, mais peu importe ; voici l'occasion venue pour moi, à travers l'article de mon confrère Olivier Monod, dont les tweets ne sont malheureusement pas accessibles au public, de démarrer un nouveau travail sur le sort régulièrement réservé dans la presse aux médecins qui avancent des pistes naturelles et/ou non rentables pour soigner les patients. Comme Didier Raoult avec deux génériques, soit dit en passant.


Capture d'écran. Capture d'écran.


Quand l'artefact Benveniste remonte à la surface grâce à l'INA

L'article de Libé, à classer dans la rubrique « fact-checking », est très sévère. Il revient sur cette vieille controverse, l'une des plus violentes de l'histoire des sciences. À l'origine : la publication de haute lutte, le 30 juin 1988, d'une étude intitulée « La dégranulation des basophiles humains induite par de très hautes dilutions d'un antisérum anti-IgE », dans le numéro 333 de la prestigieuse revue Nature. L'œuvre d'une équipe de 13 chercheurs, sous l'impulsion de M. Benveniste, alors à la tête de l'unité 200 de l'Inserm. Un homme que l'on disait nobélisable.

Intéressé par les thématiques relatives à l'eau en général, j'ai découvert cet étrange objet de polémique : l'histoire d'un prestigieux médecin, un brin frimeur, qui disait avoir découvert que des molécules hautement diluées continuaient d'avoir une activité biologique, sacrilège ! Aussi, totalement étranger au monde de l'homéopathie, j'ai tenté d'y voir clair à l'aide de cette mouture de fact-checking a priori limpide. L'auteur l'aurait écrite en réponse à la question d'un internaute, comme cela se fait de nos jours, après la parution d'une rétrospective de l'INA sur le sujet.

Partons du principe que la question de l'internaute « AVL » justifiant la réponse de CheksNews, déposée le jour même - enquête express, donc -, est dans le titre : « L'INA vole-t-il au secours de l'homéopathie ? » Olivier Monod n'ayant pas pris la peine de mettre le lien du papier de l'Institut national de l'audiovisuel dont il parle, le voici. Son article commence bien, c'est factuel. Cela revient sur l'affaire, présentée à ses débuts comme une possible révolution, et reçue comme une base théorique pour commencer à comprendre l'homéopathie, qui date du XVIIIè siècle.


Capture d'écran Capture d'écran


La sommation peu confraternelle d'un journaliste de Libé hostile à la pluralité

Cela se gâte à la fin du deuxième paragraphe, selon moi : le phénomène défendu par Jacques Benveniste et son laboratoire de Clamart, à savoir une possible activité biologique de type moléculaire dans des tubes à essai contenant de l’eau désionisée, au sein desquels on a hautement dilué de l'anticorps anti-IgE, « n’a jamais été répliqué en 30 ans », écrit le journaliste. Nature a pourtant exigé, entre autres, que l'expérience soit reproduite avant même de la publier, ce qui fut fait en Italie, en Israël et au Canada, par des chercheurs qui ont finalement cosigné l'article.

De surcroît, cette expérience susceptible de bouleverser la chimie, la physique, la biologie voire la médecine, et qui conduira son auteur à se réorienter vers le quantique, les ondes électromagnétiques et ce qu'il nommera la « biologie numérique », au détriment de sa carrière, continuera d'être reproduite, sans que la presse scientifique de premier plan ne s'y penche. Pour prendre au mot le confrère, on pourrait d'ailleurs objecter qu'il fait lui-même mention de plusieurs reproductions dans son article, pour mieux les dénigrer à leur tour à l'aide d'un tweet partagé... une fois.


Capture d'écran Capture d'écran


Passons sur deux des liens utilisés ci-dessus pour démolir sans trop se fatiguer un prix Nobel de médecine français, certes controversé, à savoir Luc Montagnier, qui a lui-même dit avoir reproduit ces expériences, comme bien d'autres. Ils sont, ce n'est que mon avis, sans grand intérêt, contrairement à celui du Monde. Digne d'intérêt, en revanche : l'acharnement bien peu confraternel dont est victime l'INA dans ce fact-checking. Non sans rappeler le ton employé par d'autres journalistes scientifiques récemment, pour dissuader les confrères de s'aventurer sur leur terrain.


Capture d'écran Capture d'écran


De l'urgence de déconstruire des œuvres de déconstruction malhonnêtes

« Problème, écrit Olivier Monod, confrère contre lequel je n'ai pas la moindre animosité personnelle a priori, l'article de l'INA, essentiellement constitué d’extraits vidéos, en reste pour l’essentiel au stade des discussions d’époque, sans citer les remises en cause ultérieures. » Tout ce qui apparaît après la troisième virgule de cette phrase sonne assez imprécis dans mes oreilles, « pour l'essentiel ». Les remises en question qu'il produit s'étendent de 1992 à 2006, tandis que l'INA produit des archives allant jusqu'à 2010. Sans citer les mêmes sources, certes. Et alors ?

« Il présente ainsi Jacques Benveniste comme un homme seul subissant la pression du monde scientifique. » Non, il restitue des passages télévisés du chercheur et de ses contradicteurs ou défenseurs, comme c'est son rôle. « L'INA omet ainsi de rappeler qu’une enquête de Nature établira des liens financiers entre l’équipe de recherche et le laboratoire Boiron. » Il est pourtant question de ce financement dans le papier de l'INA, et Nature n'a rien établi, puisque Philippe Belon, directeur scientifique chez Boiron, est co-auteur de l'étude de Jacques Benveniste.

L'équipe de ce dernier répond d'ailleurs dès la parution de ladite contre-enquête expéditive de Nature, sur laquelle je reviendrai car elle le vaut, et qu'il est incroyable que M. Monod s'aventure à la citer. « Pourquoi les auteurs du rapport écrivent-ils avoir été "atterrés" lorsqu'ils se sont aperçus que deux des collaborateurs du Dr Benveniste étaient salariés de la société homéopathique française Boiron et Cie, le même Boiron et Cie qui a d'ailleurs réglé les notes d'hôtel parisiennes des trois "enquêteurs" de Nature ? », demandent en effet les chercheurs de Clamart.

Ils ne seront pas les seuls à se défendre d'avoir caché les financements de l'unité 200 de l'Inserm et des collaborateurs de Jacques Benveniste, puisque le journaliste Éric Fottorino, qui deviendra plus tard directeur de la rédaction puis directeur du journal Le Monde, le fera aussi dans les colonnes du quotidien du soir le 21 janvier 1997, à l'occasion du premier article d'une rigoureuse série de trois sur la question (voir ici, ici, et ). Notre confrère y parle d'un argument « spécieux », rappelant que « le financement de la recherche par les laboratoires est chose courante ».

Vite, de l'eau pour un journalisme « shooté » à on ne sait plus trop quoi

On en vient donc, par l'intermédiaire de cette pseudo-contre-enquête de Nature diligentée pour torpiller les travaux de Jacques Benveniste dès leur parution dans ses colonnes, après deux ans de vérifications multiples, aux « études plus sérieuses » mentionnées par Olivier Monod. Comme il s'intéresse aux journaux scientifiques de première zone, type The Lancet et Nature, prenons celle de Nature précisément (1993), à ne pas confondre avec celle mentionnée plus haut. Et laissons la parole à M. Benveniste, puisqu'il n'est plus là pour répondre à ses détracteurs.


Extrait du livre post mortem de Jacques Benveniste (1/4) :

 

Capture d'écran Capture d'écran


Cette réponse, issue du livre du chercheur paru après sa mort en 2004, va prendre quelques captures d'écran de plus. Car ce dernier, médecin et immunologiste, argumente longuement sur le sujet, qui l'a visiblement marqué. J'en profite pour dire, au nom du sérieux de l'enquête et du respect du contradictoire, qu'il est regrettable qu'Olivier Monod, en 2019, ait « omis » d'évoquer l'existence de ce livre, tout comme les qualifications de M. Benveniste au demeurant. Contrairement à ce dernier, nous autres journalistes ne sommes ni médecins ni immunologistes.


Extrait du livre post mortem de Jacques Benveniste (2/4) :

Capture d'écran. Capture d'écran.


J'ajoute, pour revenir à la première enquête publiée par Nature en 1988 dans le but de détruire les travaux de Clamart, y a-t-il un autre mot, qu'Olivier Monod « ne dit pas non plus » que les auteurs de cette dernière, tristement célèbre, sont le chef de la revue lui-même, non biologiste (le physicien John Maddox, sceptique a priori) ; l'un des referees très controversé de l'étude (Walter W. Stewart, connu pour son rôle dans l'affaire Baltimore, et qui a de surcroît validé la publication de M. Benveniste au préalable) ; et un magicien (James Randi, vous avez bien lu).


Extrait du livre post mortem de Jacques Benveniste (3/4) :

Capture d'écran. Capture d'écran.


Enfin, pour laisser à Jacques Benveniste le temps de terminer sa réponse post mortem à Olivier Monod, l'article que ce dernier mentionne émanant de la BBC ne permet en rien de savoir comment ses protagonistes ont tenté de reproduire l'expérience. Et, quitte à citer nos confrères britanniques, il aurait aussi bien pu citer ce documentaire de 1994, où il est notamment question d'un de ceux ayant reproduit ladite expérience, Alfred Spira. Enfin, la DARPA n'a pas travaillé sur « l'homéopathie » et les hautes dilutions, mais sur la biologie numérique, presque rien à voir.


Extrait du livre post mortem de Jacques Benveniste (4/4) :

Capture d'écran. Capture d'écran.


Le rôle du journalisme : rendre la parole aux scientifiques, et non se l'approprier

« La chute de l’article de l'INA, enfin, est des plus étonnante, ne représentant pas du tout l’état actuel des connaissances sur le sujet », conclut Olivier Monod, dans le strict respect du principe de modération dans l'expression qu'il a observé jusqu'alors, sans doute motivé par la légitimité du but poursuivi. Ce qui lui vaudra de se faire vider la piscine, dans une note de blog sur le Club de Mediapart, par un ancien chef de laboratoire en toxicologie et pharmacologie, Bernard Sudan. Où l'on apprendra au passage les autres faits d'armes de notre confrère au sujet du glyphosate...

« Pour voir l’évolution de la recherche actuelle, il faut savoir aller chercher les bonnes informations vers des chercheurs compétents », commente Bernard Sudan. Et de citer le livre d'un professeur de l'université de Strasbourg, Marc Henry, intitulé L'eau et la physique quantique - Vers une révolution de la médecine. Pour se faire une idée des travaux de ce dernier, deux vidéos : le documentaire « On a retrouvé la mémoire de l'eau », sur France 5 (2014), qui en a pris plein la tête, et cette interview du Pr Henry, où il est notamment question des travaux du CERN...

Ma vérité sur la « mémoire de l’eau », le livre de Jacques Benveniste paru aux éditions Albin Michel après sa mort sous l'impulsion de ses enfants, est lui-même préfacé par un autre physicien, le professeur Brian D. Josephson. Ce dernier, membre du prestigieux laboratoire Cavendish de l'université de Cambridge, est lauréat 1973 des prix Nobel et Holweck, n'en jetez plus. « Je suis persuadé que la contribution scientifique du docteur Benveniste sera un jour reconnue à sa juste valeur », écrit-il, affirmant clairement que l'intéressé aurait pu être nobélisé.

« Les scientifiques qui ne sont pas érudits en matière d’eau, ajoute le Pr Josephson, tendent à en avoir une vision naïve : un liquide composé de molécules H2O plus ou moins isolées, en mouvement. En fait, l’eau est bien plus complexe, avec des molécules individuelles s'agglutinant temporairement pour former un réseau. Que ces molécules puissent interagir de façon à produire un mécanisme permettant la mémoire de l'eau n’aurait rien d’inconcevable. Les scientifiques bien informés au sujet de l’eau prennent beaucoup plus au sérieux la proposition ».

De l'eau dans le moulin des pourfendeurs de la théorie du complot

Les derniers mois l'ont démontré, la « théorie du complot » est devenue le point Godwin de confrères voulant échapper à un échange contradictoire digne. On n'a même plus besoin d'invoquer Hitler ou le 11-Septembre pour se la prendre de volée. Les vérités de fait et l'humanisme de Hannah Arendt dans tout cela, ou la complexité du monde et la fraternité d'Edgar Morin : noyés. Sauf qu'il n'a jamais été aussi simple, de nos jours, de s'informer en contournant certains journalistes, dont je viens de laisser entendre qu'ils ne respectent même plus les bases de la loi 1881.

Il ne nous appartient pas, et ne nous a jamais appartenu, de dire si tel ou tel chercheur a tort ou raison. Ni d'ostraciser tel ou tel chercheur sur injonction de tel ou tel individu, parce qu'il ne faudrait pas leur donner la parole. Il est notable que la triple enquête signée Éric Fottorino en 1997, inattaquable, répondait d'ailleurs à de nouvelles injonctions de scientifiques ayant frappé Le Monde (voir ici et ), coupable aux yeux de certains d'avoir non seulement lancé l'affaire Benveniste, mais de l'avoir relancée avec une tribune de ce dernier - qui n'a pas pris une ride, et que voici donc.

Insupportable cette manie mondaine de réduire quelqu'un à sa réputation quand cette démonstration ne supporte pas l'examen approfondi. Insupportable de surcroît quand elle déforme le propos, parlant de téléportation au lieu de transduction, par exemple. La parole d'un scientifique est un témoignage et doit être pris comme tel, soumis à la contradiction et à un examen autrement plus rigoureux que cet article, à renvoyer à la religion, l'essentialisme ou, au mieux, l'opinion. Simpliste, ce dernier nous impose une Vérité unique, la sienne, là où seule la pluralité des subjectivités permet de rapprocher la communauté humaine de l'objectivité.

Qu'il ait eu tort ou raison, ce que des journalistes, chercheurs et médecins ont subodoré tout du long avec les expériences de Jacques Benveniste, des hautes dilutions en marge de ses recherches sur le fléau de l'allergie, jusqu'à la biologie numérique reprise à son compte par le professeur Montagnier à sa mort, c'est bien que des individus ne souhaitaient pas qu'il ait raison. Parce que si tel était le cas, non seulement des certitudes ancrées s'effondreraient, mais avec elles un monde tout entier. Celui d'une recherche médicale construite sur des intérêts matériels avant tout.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.