TOUS SAVAIENT: QU'ILS SE TAISENT !

Pendant une vingtaine d’années, j’ai enseigné les Lettres modernes en collège et lycée en Seine-Saint-Denis avant de terminer ma carrière en milieu rural dans l’académie de Caen. L’assassinat de ce professeur d’histoire - géographie est terrible, mais les réactions de certains sont également révoltantes.

Pendant une vingtaine d’années, j’ai enseigné les Lettres modernes en collège et lycée en Seine-Saint-Denis avant de terminer ma carrière en milieu rural dans l’académie de Caen. L’assassinat de ce professeur d’histoire - géographie est terrible, mais les réactions de certains sont également révoltantes.

On entend déjà que peut-être  ce professeur n’aurait pas dû « montrer » la caricature du prophète,  n’est-ce pas une provocation de sa part ? Quid de l’enseignement de la liberté d’expression si déjà le professeur  s’autocensure ? Ensuite, heureusement pour lui, pour sa famille, c’était un professeur « aimé ». Je n’ose pas imaginer les commentaires si certains élèves avaient trouvé leur professeur « trop sévère », « pas gentil »… mais que vient faire ce plan affectif (sollicité par les journalistes auprès d’élèves) dans le cadre strict de l’enseignement ? 

Y a-t-il deux poids, deux mesures dans la décapitation d’un professeur ?

Il est trop facile de la part de ceux qui nous ont gouverné depuis trente ans de faire les étonnés, les terrifiés et leurs interventions me semblent vraiment déplacées. Ont-ils été « naïfs » ? demandait un journaliste. Ils ont été lâches. Les « profs » (diminutif qui en dit long sur le mépris dont nous sommes victimes depuis les successeurs de Monsieur Chevènement ) ont tiré des sonnettes d’alarme, en vain. Aujourd’hui la meilleure chose à faire est qu’ils se taisent.

Dans les années 2000, tous : enseignants, recteurs, ministres, président  savaient que l’Islam radical essaimait, mais il ne fallait pas faire de vagues. 

Dans les années 2000, dans un lycée, j’enseignais Madame Bovary, dans une classe aux élèves, pour la plupart issus de l'immigration.  A ma grande surprise, pour la première fois, les plus véhémentes adversaires de Emma étaient les filles. Elles la condamnaient violemment, la traitant d’infidèle,  (mais pas au sens conjugal du terme), d’impure, de mécréante… Ce vocabulaire  spécifique ainsi que de nouvelles tenues vestimentaires entraient dans les cours…C’est à cette époque que deux de mes élèves ont fréquenté une école coranique, avant de partir pour un pays du Moyen-Orient, que des élèves insistaient pour entrer voilées dans l’établissement…

Peu à peu, nous, les professeurs, nous sommes rendus compte que l’école laïque était impuissante face à l’Islam radical et pouvait même être menacée tant  les écoles coraniques aliénaient leurs « fidèles » et ruinaient notre combat pour les valeurs de la République. Dans les établissements, nous avons collectivement résisté à certaines mesures, malgré un rappel systématique à notre statut : fonctionnaire de ladite République ! 

Pour tenter une meilleure intégration et non sans débat, il a été décidé de l’enseignement de la langue arabe dans l’établissement où j’exerçais, sans réel succès.

Il est assez navrant de constater que ces derniers temps, Monsieur J. Lang rappelle que l’enseignement de la langue arabe pourrait être une solution comme si nous ne l’avions pas déjà essayée… N'a-t-il pas compris que la langue arabe littéraire qui, certes, fait partie de notre patrimoine, laisse indifférent un islamiste radical et de toutes façons, cette proposition n’est-elle pas dérisoire par rapport à des actes criminels ?  Preuve que la France bobo est toujours bien loin du terrain…

Le Ministère nous a alors demandé d’enseigner les « textes fondateurs » pour palier le fanatisme. 

Dans une certaine hâte, les éditeurs de nouveaux manuels scolaires ont alors «"pondu" quelques textes et aux braves professeurs de se débrouiller, j’ai envie de dire  comme d’hab.! C’est certainement ce que faisait Monsieur PATY : expliquer, comme il pouvait, ce droit garanti par la constitution : la liberté d’expression. 

C’est évidemment bien la culture qui peut contrer le fanatisme, mais encore faut-il être en mesure d’enseigner à partir de la Bible, du Coran, de la Torah ? La plupart des croyants ont une vision impressionniste de leur religion et qui peut se targuer, y compris chez les professeurs d’avoir lu la totalité de ces textes ? Comment faire si l’on pense que ces textes représentent des mythes, inventés par les hommes pour se rassurer, pour espérer ? A-t-on encore le droit d’être professeur non-croyant ? Comment même choisir un texte en toute impartialité ? Comment l’analyser : fiction ? texte sacré ? texte littéraire ? Comment choisir une bonne traduction ?

Dans l’un des manuels à destination des classes de 6ème, il est question du sacrifice d’Abraham dans l’Ancien Testament et dans le Coran. Etude comparative de deux textes,  qui se voudrait neutre, mais bien évidemment qui ne l’est pas. Mais surtout, on demande à un enseignant d’expliquer à un enfant de onze ans que, pour prouver l’amour pour son dieu, ce dernier exige du père qu’il tue son fils ! Consternation !

Depuis des années, les professeurs « se débrouillent », pallient les lâchetés des gouvernants, sont en première ligne et certainement le dernier rempart de la République. Ils sont souvent les boucs-émissaires du mal-être de la société.

Aujourd’hui Monsieur Blanquer évoque une réflexion sur les nouveaux outils pédagogiques pour expliquer les valeurs de la République : il est temps ! Aujourd’hui Monsieur Blanquer dit qu’il faut soutenir les enseignants : il est grand temps !

Il y a quelques mois, il fallait soutenir les soignants, des solutions allaient être mises en place…

Ce professeur d’histoire- géographie a payé de sa vie l’achat scandaleux d’une fausse paix sociale.

Aujourd’hui, en France, on est décapité pour défendre la liberté d’expression, on est agressé pour le port d’une jupe courte, on est menacé quand on refuse une femme voilée dans un lieu public…

Et demain ? 

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