LES GILETS JAUNES ET NOUS

De notre confortable relativisme...

         Ce « nous », c’est cette part significative de la petite bourgeoisie urbaine qui incarne les dégâts sémantiques et politiques provoqués par 40 années d’idéologie néolibérale. En acceptant que notre pensée politique se fasse immobiliser dans une enclosure idéologique où plus rien ne peut être imaginé hors des barrières néolibérales mondialisées, nous sommes incapables comprendre cette insurrection des corps et des esprits que personnifient les Gilets jaunes.           

         Partout en France, dans des cahutes, sur des rond-points, des citoyens tentent de redonner cahin-caha un sens concret à des concepts (propriété, démocratie, pouvoir, lutte de classes, domination sociale, politique…) auxquels nous nous satisfaisons le plus souvent d’adhérer théoriquement, ou plus exactement, des concepts dont nous n’acceptons la pertinence que dans leurs définitions estropiées.
Le concept de politique devient synonyme de partis politiques, la démocratie se résume au droit de vote(1) et à la liberté d’expression - à condition qu’elle soit circonspecte et inoffensive- et la lutte des classes est une relique poussiéreuse dont on peut admettre, du bout des lèvres tout au plus, qu’elle fut, un temps, adéquate à décrire des rapports de domination sociale prétendument révolus…

Nous avons troqué notre exigence citoyenne pour le confort conceptuel.

Or, s’il est inodorant par temps calme, ce troc devient fétide lorsque remontent à la surface toutes les dimensions socialement subversives d’idéaux que nous nous complaisions à refouler. Et nous sommes gênés d’avoir à humer à plein nez ce que nous nous obstinions à rendre invisible : notre capitulation intellectuelle. Gênés d’admettre que la bulle de notre existence ondoie égoïstement dans une atmosphère tourmentée par la violence sociale d’institutions formatées par une classe dirigeante toujours plus cynique et prédatrice…

Pour rendre l’expérience supportable, le relativisme est alors appelé à la rescousse.« Les gilets jaunes comptent des fachos dans leurs rangs», « Si Macron est chassé, c’est Le Pen qui prendra sa place », « Les gilets jaunes sont trop violents »…

L’univers médiatique majoritairement vassalisé au pouvoir du capital offre à ce relativisme de défense une matière inépuisable.

Editocrates, "experts", et commentateurs de plateaux rabâchent, ressassent et réitèrent jusqu’à la nausée des argumentaires dont la partialité envers l’oligarchie et l’indulgence à l’égard de sa violence policière ferait vomir de honte n’importe quel citoyen.ne digne de ce nom. Certains gilets jaunes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en allant exprimer leur colère aux portes des studios médiatiques où est produite cette exhibition abjecte de l’asservissent sans fard d’une malformation journalistique.

 

         Dans les outils du relativisme de défense, l’épouvantail de l’extrême droite occupe une place de choix.

C’est en son nom que Libération, entre les deux tours de la présidentielle, enjoignait l’électorat(2) à voter Macron. C’est en son nom que l’abstention a été honnie. Et c’est aussi en son nom que nous acceptons lâchement le totalitarisme néolibéral(3).

Car le confort, qu’il soit matériel ou intellectuel, a tendance à rendre lâche. Il rend incapable de s’aventurer au-delà des délimitations morales, intellectuelles, et conceptuelles qui nous ont été assignées et derrière lesquelles l’Epouvatable menace des pires tourments.
L’univers néolibéral apparait alors comme un purgatoire, douloureux et pénible, certes, mais nécessaire pour échapper à l’enfer xénophobe. Ceux qui l’acceptent achèveront de se purifier par leur dur labeur et pourront (éventuellement) accéder aux plaisirs du confort bourgeois…et « se payer un costume ». De la pure orthodoxie religieuse parée d’oripeaux progressistes !

En réalité, lorsque ses privilèges sont pointés du doigt et ses intérêts menacés, le groupe dominant qui professe cette fable n’hésite pas une seconde à emprunter les mêmes lambeaux putrides de la bête immonde (déchéance de nationalité, évocation du problème (sic) de l’immigration lors d’une récente allocution d’E.Macron…).

 

         Petite bourgeoisie, sort de ton confort ouaté. Tu en as assez profité…

Ce n’est pas dans le « pouvoir d’acheter » que notre existence (et surtout celle de nos enfants et petits-enfants) retrouvera son sens politique et historique, mais dans la défense active et la construction d’alternatives au service du commun. Nous avons tout (et tous) à y gagner.

Ne pas se résigner à une vision atrophié de la vie de la Cité, arrêter de ne penser qu’emmurés dans l’enceinte lexicale de l’oligarchie, recouvrer notre exigence démocratique… C’est à cela que les gilets jaunes nous enjoignent de prendre part(4).

Altrame

 

(1) Elisée Reclus à propos de « l’exercice du droit de suffrage » - https://blogs.mediapart.fr/altrame/blog/091016/voter-cest-abdiquer

(2) Le sempiternel chantage électoral ne va d’ailleurs pas tarder à occuper les parlotries médiatiques à l’occasion des élections européennes.

(3) "La privation totale de liberté dans le fascisme est, à vrai dire, le résultat inéluctable de la philosophie libérale, qui prétend que le pouvoir et la contrainte sont le mal, et que la liberté exige qu'ils n'aient point place dans une communauté humaine. Rien de tel n'est possible; on s'en aperçoit bien dans une société complexe. Restent deux possibilités seulement : ou bien demeurer fidèle à une idée illusoire de la liberté et nier la réalité de la société, ou bien accepter cette réalité et rejeter l'idée de liberté. La première solution est la conclusion du tenant du libéralisme économique; la seconde celle du fasciste. Nulle autre, semble-t-il, n'est possible." K.Planyi - La grande transformation - 1945

(4) Deuxième appel des Gilets jaunes de Commercy - https://www.youtube.com/watch?v=GB1-Sg4jt7Y

 

 

 

 

 

 

 

 

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