"Le Fouta-Toro, la crise de ses valeurs" par Amadou Bal BA

Le Fouta-Toro, un roman national du pays du Sénégal, et ses valeurs ancestrales de solidarité, d’entraide, d’honneur, de dignité, de probité, de fierté, de courage, de pudeur, de compassion, de tolérance et de bonne gouvernance, sont celles aussi de toute cette Afrique humaniste, sont en crise. Comment rebondir ?

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Le Fouta-Toro et ses valeurs ancestrales en crise : comment rebondir ?

Dans mon Fouta-Toro, au Nord du Sénégal, une terre d’histoire et de traditions assimilable à un roman national du Sénégal, les valeurs ancestrales de solidarité, d’entraide, d’honneur, de dignité, de probité, de fierté, de courage, de pudeur, de compassion, de tolérance et de bonne gouvernance, sont celles aussi de toute cette Afrique humaniste. Thierno Sileymane BAL (1720-1776), avec sa Révolution de 1776, n’a pas seulement qu’islamisé le Sénégal, adouci ses mœurs, introduit une bonne gouvernance, il s’est inspiré des valeurs traditionnelles du Fouta-Toro. Il existe bien un «Islam noir» suivant une expression de Vincent MONTEIL, les coutumes ont survécu à l’influence des Arabes. En effet, ces valeurs, contrairement à une idée reçue, ne sont pas héritées de l’Islam, mais elles viennent de la nuit des temps, comme l’hospitalité. Ainsi, Gaspard MOLLIEN (1796-1872), qui a traversé tout le Fouta-Toro en 1818, et notamment lors de son étape à Séno-Palél, dans le Damga, s’aperçoit que les Africains ne sont pas ces sauvages anthropophages que décrivent les coloniaux ; il est ébahi par l’humanisme des Peuls, une grande valeur que chantent souvent les griots : «Quel pays offrirait un tel exemple d’hospitalité ? Sans argent, sans ordre du souverain, sans recommandation, on est toujours sûr en Afrique de trouver une hôtellerie» dit Gaspard MOLLIEN. «L'hospitalité est pratiquée si généralement parmi les nègres qu'ils ne la regardent pas comme une vertu, mais comme un devoir imposé à tous les hommes; ils l'exercent avec une générosité qui n'a pas de bornes, et ne s'en font pas un mérite» précise Gaspard MOLLIEN. Un autre explorateur, Pierre SAVORGNAN de BRAZZA (1852-1905) décédé à Dakar, envoyé pour enquêter sur l’assassinat d’un administrateur colonial, découvre les crimes du colonial, et dresse une autre image de l’Afrique. Ce témoignage contredit les préjugés coloniaux, à savoir que l’Afrique serait «une race tristement et depuis longtemps déshéritée de qualités morales et intellectuelles les plus précieuses à l’humanité». En particulier, Mungo PARK (1771-1806) dans son «voyage  dans l’intérieur de l’Afrique», entre 1795 et 1797, mentionne que le premier signe d’hospitalité des Peuls, c’est qu’ils vous apportent à boire et vous invitent à vous asseoir sur une natte : «Je fus extrêmement touché. Emu jusqu’aux larmes d’une bonté si inespérée» écrit-il.

Dans l’Afrique Antique, les griots peuls enseignent la sagesse et l’histoire «étaient les conseillers des rois. Ils détenaient les Constitutions des royaumes par le seul travail de la mémoire ; chaque famille avait son griot préposé à la conservation de la tradition» écrit-il. En effet, «Djibril Tamsir Niane était très attaché au patrimoine africain, il était un gardien de la mémoire africaine. Parce qu’avec son ouvrage Soundjata ou l’épopée mandingue, un classique, il a fait connaitre à ceux qui ne connaissaient pas que l’Afrique avait une telle civilisation et une telle histoire» écrit Alioune Badara BEYE. Dans son «Soundjata», Djibril Tamsir NIANE a fait recourt à la caution morale du griot Mamadou KOUYATE (mort en juin 1991, à Ouagadougou, Burkina-Faso), pour réitérer que la parole du griot est pure «dépouillée de tout mensonge» ; car les griots, «dépositaires des serments que les Anciens» ont prêté, ou juré «d’enseigner ce qui est à enseigner et de taire ce qui est à taire». Il existe d’autres grands traditionalistes africains, comme Amadou Hampâté BA et Fily-Dabo SISSOKO qui ont bien décrit ces valeurs traditionnelles.

Si le Sénégal est un pays tolérant, ayant échappé largement au tribalisme, il le doit en grande partie aux valeurs traditionnelles du Fouta-Toro, un puissant Etat qui a diffusé ses principes positifs. Société fondée sur la diversité, dans la tolérance et le respect de l’autre, de cousinage à plaisanterie a été un puissant moyen, chez les Peuls, de créer du lien, d’assurer la cohésion sociale. Les Sérères, qui avaient vécu au Fouta-Toro, sont restés des cousins à plaisanterie des Peuls. De nos jours encore, une minorité Ouolof réside au Fouta-Toro, aux villages de Mogo et à Taïba, dans la région de Matam. A l’intérieur de la société, les cousins doivent, quand ils se rencontrent, plaisanter entre eux. Par ailleurs entre certains patronymes, notamment les BA et DIALLO, il est de bon ton d’entretenir cette tradition de convivialité, afin de renforcer la cohésion sociale. Par conséquent, la diversité n’est pas vécue comme un drame, mais une formidable richesse. Le cousinage à plaisanterie n’est pas totalement inconnu en Europe, notamment entre Français et Belges, entre Norvégiens et Suédois, les blagues sont nombreuses pour chambrer les autres.

La conception que les Africains ont de la place de la mère, et donc de la femme dans la société, est une philosophie éloignée des grilles de lecture des Occidentaux que peu, d’entre eux, en saisissent la portée réelle et sa profondeur : l’Afrique est maternelle. L’Africain jure par sa mère et ne peut accepter qu’on porte atteinte à son honneur. «La Grande royale», la sœur du chef des Diallobé, un personnage de l’aventure ambigu de Cheikh Hamidou KANE, incarne une femme foutankaise d’autorité, responsable, majestueuse, pleine de grâce et de générosité, et qui sait malgré tout qu’elle est une femme. C’est la femme, non pas soumise et craintive, telle que décrite par les préjugés occidentaux, la femme peule est restée libre et a voix au chapitre. En effet, sans responsabilité politique, «la Grande royale» a pris position dans ce débat entre tradition et modernité. Pour SEMBENE : «L’homme africain n’a aucune valeur intrinsèque. Il la reçoit de sa mère. La mère contient notre société». SEMBENE et Cheikh Anta DIOP ont compris cet héritage du Fouta-Toro, en valorisant, sans cesse, la Femme.

Dans la philosophie peule de la vie se trouve le concept de «Neddo» ou personne humaine. L’individu n’est digne d’avoir l’attribut de personne que s’il est porteur de ces valeurs traditionnelles, notamment d’entraide et de solidarité. La société étant agraire, musulmane, mais fondée sur l’entraide et la solidarité, le vrai concept de «Neddo Ko Bandoum». Pendant tous les événements de la vie, (culture des champs, toit de la case, décès, famine) tout le clan, tout le village reste solidaire dans la joie, comme dans la douleur. De mon temps, quand une personne décédait, et pendant toute une journée personne ne devait allumer sa radio et les pilleuses ne devaient pas chanter.

La société peule est stratifiée, une structure féodale, conservatrice, fortement hiérarchisée entre différentes castes, mais c’est une logique une division du travail, et non une hiérarchisation sociale, une spécialisation du travail. En effet, il y a deux sortes de castes : d’une part, les gens dits libres (Rimbés) que sont les Torodos (agriculteurs, clercs musulmans), les «Diawambé» ou conseillers du Roi, les «Sebbé» ou les guerriers, et d’autre part les «Gnégbé» artisans ou griots (Tisserands, cordonniers, forgerons, «Laobé» ou artisans du bois, les griots, chanteurs, musiciens ou généalogistes). Naturellement, on y compte aussi les esclaves de case.  Par ailleurs, les Peuls pratiquent l’endogamie avec des mariages entre cousins germains. Le droit d’aînesse (Maodo) est une sorte d’autorité morale veillant sur les intérêts du groupe.

Il apparaît que la vraie noblesse n’est pas celle de la naissance, chez les Peuls, mais celle de l’esprit. Ainsi, les héros des temps anciens, confrontés à une société de violence, de la raison du plus fort, ont comme Samba Guéladio Dégui BA, ce prince Déniankobé, évincé du pouvoir, qui s’est battu pour rétablir ses droits. Samba Guéladio Diégui a refusé la confirmation de son intronisation par le «Battou», l’assemblée des notables du Fouta-Toro, «Gniwa Alla Gaynako» en peul, ou «l’éléphant n’a pas de berger» dira-t-il. Les valeurs de courage, de dignité et de refus de servitude ont été portées très haut, non pas par des héros fabriqués de toutes pièces après les indépendances, mais par notamment El Hadji Omar TALL, Maba Diakhou BA et Moussa Mollo BALDE, ayant combattu le colonisateur, au péril de leur vie. D’autres grands guerriers, les «Djambérés», avaient combattu pour la dignité des Foutankais, comme Amadou Sam Pollel ou Yéro Mama.

Le concept de solidarité ou «Neddo Ko Bandoum» est l’une des valeurs cardinales de la société foutankaise, à la base même de l’exil des Peuls, pour venir en aide à leurs familles, par l’envoi, régulier de mandats au pays. Par ailleurs, les immigrants peuls, dans leur pays de résidence, hors du Sénégal, ont entretenu des associations villageoises en vue de projets sociaux, éducatifs ou  de santé au Sénégal. Ces immigrants ont remplacé les «Diambarébé» ou guerriers des temps anciens. Ils sont à mon sens les héros de notre temps. C’est cette piété familiale ou «Neddo Ko Bandoum», qui a sauvé après l’indépendance le Fouta-Toro, la contrée la plus défavorisée du Sénégal, de la famine. Pour sauver leur famille, de nombreux immigrants peuls ont pris le chemin de l’exil, pour envoyer chaque mois un mandat, sans lequel l’honneur, le déshonneur ou la mort auraient sévi sur le Fouta-Toro.

Les immigrants, ou ces héros du quotidien, à travers des associations ont bâti de solides solidarités avec leur village d’origine en termes notamment de santé, d’éducation ou d’accès à l’eau. De nos jours, on s’acharne à politiser et ridiculiser le noble concept de «Neddo ko bandoum» ou la solidarité ou piété familiale. Cependant, les actions quotidiennes des gens ordinaires ne sont pas retenues par l’Histoire. «Or, cette lutte souterraine, cette lutte du peuple, c’est ce que moi j’appelle l’héroïsme au quotidien, on ne leur a jamais édifié de statue», entonne SEMBENE. «Il s'agit d'une lutte dont le but n'est pas de prendre le pouvoir, et je pense que la force de l'ensemble de notre société repose sur cette lutte. Et c'est à cause de cette lutte que l'ensemble du continent est encore debout. Donc, j'ai essayé à ma façon de chanter les louanges de ces héros, parce que je suis aussi un témoin de cette lutte quotidienne», précise SEMBENE Ousmane, un écrivain au carrefour de plusieurs cultures.

La société peule, aristocratique, stratifiée et féodale est, de nos jours, considérablement bouleversée en raison de divers facteurs (éducation, émigration, argent). L’émergence de l’individualisme provoque cette forte tension entre la tradition et la modernité. Certaines valeurs fondamentales de la société peule, qui n’ont pas totalement disparues, sont en train de voler en éclats, l’argent ayant tout corrompu.  Nous sommes au milieu du guet, c’est une crise particulièrement profonde de la société foutankaise : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. La crise consiste justement dans le fait que l’ancien monde meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés» écrit Antonio GRAMSCI (1891-1937), un philosophe italien.

Les traces de cette crise sont anciennes. La société peule pendant longtemps a vécu dans l’économie du troc. L’éleveur échange son lait contre du mil, et les divers artisans (Tisserands, potiers, forgerons) pouvaient se procurer des denrées nécessaires. L’émigration était saisonnière dans les grandes villes, comme Dakar et Kaolack, juste de quoi payer ses impôts ou s’habiller, et le paysan revenait pendant l’hivernage cultiver son champ. Le colonisateur a introduit l’argent, l’alcool pour abrutir, et sa technique de corruption, à travers les cadeaux : diviser pour mieux régner.

Cependant, le Fouta-Toro, loin des cotes où étaient implantés les colons, avait conservé, pendant longtemps ses valeurs traditionnelles, et résisté contre l’occupant, tout en interdisant l’esclavage. Contrairement à une propagande savamment entretenue et créée de toutes pièces après les indépendances au profit de héros factices, c’est le puissant Etat du Fouta-Toro, d’abord avec Thierno Sileymane BAL (1720-1776) et les Almamy (1776-1890), puis sous El Hadji Omar TALL (1774-1864), qui avait opposé la plus longue et la plus acharnée résistance contre le colonisateur. En particulier, c’est Thierno Sileymane BAL qui avait rappelé ces grandes valeurs traditionnelles des Peuls, de démocratie et de bonne gouvernance, à savoir un Etat théocratique du Fouta-Toro, fondé sur des principes de démocratie, mais aussi inspiré de valeurs morales et éthiques, comme la probité, la prohibition du conflit d’intérêts, le critère de compétence, le sens du service public, de l’intérêt général et l’égalité de tous devant les charges publiques. En effet, c’est Thierno Sileymane BAL, lui-même qui a fixé ces règles de fonctionnement de l’Etat, fondées sur une action presque désintéressée. L’Almany, chef politique et religieux, étant désormais élu, n’est plus un simple héritage familial. Le titre d’Almamy devait revenir au musulman le plus noble, le plus intègre, le savant, et donc le plus méritant. On ne connaissait pas encore le système de déclaration de patrimoine, mais l’Almamy qui s’enrichissait de trop, est évincé du pouvoir et ses biens confisqués.

Le Fouta-Toro, dans ses valeurs ancestrales notamment de solidarité, est traversé par une profonde crise : l’argent, l’individualisme et l’assistanat ont tout corrompu. Les villageois attendent chaque mois le mandat et sont dans la consommation, sans aucune recherche d’autonomie. Les personnes restées au village se désintéressent des activités associatives des immigrants, et ne travaillent pour le village que s’ils sont rémunérés. Bref, l’argent a corrompu gouvernants et gouvernés, et les immigrés, héros du quotidien, sont devenus esclaves de leur famille. Bien des familles nobles ont perdu leur dignité et ne croient qu’au billet de banque. L’argent a tout pourri. Le phénomène WhatsApp a encore accru les sollicitations, les demandes d’une aide financière, venant de partout.

Par ailleurs, la valeur travail, notamment les activités agricoles ou pastorales, sont méprisées par les jeunes générations. Or, la première génération d’immigration est en train de disparaître et bien d’autres sont à la retraite, avec une forte baisse de leurs revenus empêchant d’envoyer des mandats substantiels au pays. Cette pandémie, avec la crise au sein des secteurs du bâtiment, de la restauration, de l’hôtellerie, bien des immigrants sont au chômage. Les enfants des immigrés, nés à l’étranger désertent les associations villageoises et n’enverront pas de mandats au Sénégal.

Que faire ? Faut-il désespérer de l’avenir ?

Mamadou DIA, président du Conseil de 1960 à 1962, un éminent Foutankais, avait prôné le retour à la terre qui ne ment pas. Le président Macky SALL, un pharaon des temps modernes, appelle à la résurgence de ces valeurs traditionnelles, comme le civisme, la culture et la fierté.

Il appartiendra avant tout aux Foutankais de se sauver eux-mêmes. Comment imaginer des projets solides afin de contribuer à l’autonomie des parents Foutankais restés au pays, mais englués dans la  consommation ?

Certaines expériences sont malheureuses, les fonds envoyés par les immigrés ont été soit dilapidés, détournés ou mal gérés. La probité, la fainéantise ou l’incompétence sont au cœur de ces désastres.

Paris, le 3 août 2021 par Amadou Bal BA -

 

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