"Abdelkrim (1882-1963) et sa guerre du Rif" par Amadou Bal BA

Abdelkrim AL-KHATTABI (1882-1963), un anticolonialiste, avait battu les Espagnols, et érigé sa République du Rif entre 1921 et 1926, avant d'être exilé à la Réunion de 1926 à 1947. Il s'y échappe et meurt en Egypte en 1963. Il est le premier à avoir secoué, vigoureusement, le système colonial.

Abdelkrim AL-KHATTABI (1882-1963), anticolonialiste et sa République du Rif

Abdelkrim, juriste, fils de notable, fut d’abord le premier journaliste marocain, enseignant et juge, et a pris les armes contre l’occupant espagnol. Avant, Abdelkrim, il y avait eu de nombreux résistants africains (El Hadji Oumar Foutiyou TALL et Maba Diakhou BA au Sénégal, Béhanzin au Dahomey, Samory TOURE et Alpha Yaya DIALLO en Guinée). Cependant, toutes ces révoltes ont été matées ; ce qui a conduit au triomphe du colonialisme entre 1890 et la fin de la Première guerre mondiale. Le Sénégalais, Lamine SENGHOR, contemporain d’Abdelkrim, ancien tirailleur sénégalais, avait théorisé le colonialisme, à Paris, sans lutte armée ; sa résistance étant purement idéologique. Par conséquent, bien avant les guerres d’Indochine et d’Algérie, c’est donc bien Abdelkrim, au début du XXème siècle, au Rif, qui a levé, seul, dès 1920, sans le Sultan du Maroc, l’étendard de l’indépendance contre la domination coloniale franco-espagnole. Abdelkrim est donc devenu le chef d’un mouvement de résistance contre la France et l’Espagne au Maroc, puis l’icône des mouvements indépendantistes luttant contre le colonialisme. «Quand un pays est occupé, l’essentiel est de coordonner n’importe quelles forces pour évincer la présence visible gênante» écrit Pierre FONTAINE, dans «Abdelkrim, origines de la guerre nord-africaine». Abdelkrim parcourt le Rif et sensibilise les populations contre l’oppression coloniale au Rif : «Nous devons, sauver notre prestige et éviter l'esclavage à notre pays» dit-il. En 1921, les Espagnols envoient une armée de 100 000 hommes commandée par le général SYLVESTRE. Le 20 juillet 1921, à la bataille d’Anoual, l'armée espagnole subit un véritable désastre : 15 000 à 20 000 soldats tués, plus de 5 000 sont faits prisonniers, toute l'artillerie lourde espagnole et un véritable arsenal (fusils et munitions) tombent entre les mains des Rifains. De victoire en victoire, Abdelkrim repousse les Espagnols sur les côtes. Le gouvernement espagnol, en raison de cette crise, tombe. Pendant deux ans, il a tenu les montagnes du Rif et mis en place une véritable «République du Rif» de 1921 à 1926, vécue comme un prélude à la libération de tout le Maroc. Homme de culture et d'ouverture, celui qui qualifie l'Occident de «civilisation du fer» par opposition au Maroc rural et sous-développé, est tout, sauf un fanatique. Abdelkrim a un projet politique : faire du Rif une République moderne, développer l'économie et l'éducation, et la faire reconnaître par la Société des nations (SDN). Il pense faire accéder le Rif à l'indépendance en bonne entente avec les Espagnols. Mais pour les puissances occidentales réclamant une soumission totale des colonisés, le pouvoir ne se partage pas : «Un petit Etat indépendant et sauvage sur la côte méridionale de la Méditerranée ne pourrait être que dangereux pour l’Europe» disait le général PRIMO de RIVERA. Espagnols et Français, s’allient en 1926, pour vaincre Abdelkrim qui est exilé à la Réunion.

Abdelkrim, un nationaliste irréductible, lettré, stratège et organisé, a secoué, violemment, l’ordre colonial au siècle dernier. Sa résistance, une tentative vaine de se libérer du joug de l’étranger, est devenue le premier épisode des guerres de libération nationale qui allaient survenir. Juste moins de 6 ans après la Révolution russe de 1917, un peu partout dans le monde, des «révolutionnaires» ont eu les yeux tournés vers l’émir Abdelkrim, dont les méthodes de guérilla auront inspiré, par la suite Che Guevara, Mao Tsé-Toung et Hô Chi Minh. En effet, Abdelkrim n’a pas inventé la guérilla, forme de résistance du faible contre le puissant, mais il l’a pensée et théorisée, et un redoutable art de la guerre :  «Ce qui se joue au Rif c’est toute la puissance coloniale de l’Europe occidentale et surtout le destin de l’Empire africain de la France» dira le Maréchal Hubert LYAUTEY. En effet, le mouvement d’Abdelkrim retentit jusqu’en Bolivie, en Inde, en Chine et même au Mexique, et donne des idées aux révolutionnaires et indépendantistes du Tiers-Monde. Des mouvements nationalistes et indépendantistes naîtront en Tunisie et en Algérie. L’Espagne, ayant déjà perdu Cuba et les Philippines, et se sentant concurrencée par la France, est tentée d’abandonner la région aux rebelles. 

La guerre du Rif est également le premier entraînement des forces antirépublicaines en Europe, et en particulier, l’apprentissage du fascisme pour le général Francisco FRANCO (1892-1975) en Espagne et Philippe PETAIN (1856-1951), pour la France. La République du Rif met en lumière des intérêts concurrents et convergents des différentes puissantes occidentales, une stratégie perverse : «Abdelkrim met tout le système en danger ; c’est pour cela que les alliances presque «contre nature», qui vont se constituer sont fondées sur l’idée que peu importe qui contrôle le Rif, pourvu que cela ne soit pas un Marocain, même Rifain !» écrit Bruno ETIENNE dans la préface  «Abdelkrim, une épopée d’or et de sang». La guerre du Rif entre 1917 et 1923 a provoqué 13 crises ministérielles en Espagne. En 1923, le général Miguel PRIMO de RIVERA suspend la Constitution espagnole et en 1931, le roi Alphonse XIII abdiquera. Ce sont les prémices du fascisme et la guerre civile en Espagne. En France, le maréchal Hubert LYAUTEY (1854-1934) demande l’élimination d’Abdelkrim. «Au cours de la Grande guerre, nos ennemis étaient intéressés à nous créer les pires difficultés» écrit J. ROGER-MATHIEU. Le gouvernement français mit fin au proconsulat de LYAUTEY ; ce qui contribua à provoquer, entre communistes et socialistes, la dislocation des Blocs de Gauche. En effet, la France redoute la contagion anticoloniale, la victoire totale d’Abdelkrim aurait changé le cours de l’histoire d’un pays colonisé depuis peu. En France, les conservateurs mènent une campagne d’une violence inouïe contre Abdelkrim, considéré comme un dangereux islamiste et un communiste. Charles MAURRAS demande de ne pas tenir compte de la Convention de Genève et de gazer les Rifains. Pour l’extrême-droite, on ne négocie pas avec les insurgés, on les écrase. Plus que les intérêts français, c’est la «civilisation occidentale» qui est menacée. Abdelkrim, soutenu par ses coreligionnaires musulmans et par l’Internationale communiste, est présenté comme l’enfant monstrueux de deux fanatismes. Les journaux rivalisent dans les descriptions des atrocités de ces «indigènes» retournés à l’état sauvage. 

Pour les milieux colonialistes, la guerre du Rif est censée être une action de «rétablissement de l’ordre». Il ne s’agirait pas d’une guerre coloniale pour s’accaparer du sous-sol des montagnes du Rif censés être riche en minerai, mais d’une bataille entre races, d’une guerre contre l’Islam «Il fallait faire triompher l’Europe contre l’Afrique et le Christ, contre Mahomet» dit le maréchal LYAUTEY. «Il s’agit d’une lutte de l’Europe civilisée contre une tentative de l’Orient» dira Paul PAINLEVE (1863-1933), président du Conseil. La France de l’époque est dirigée, depuis le 11 mai 1924, pourtant de gauche, de tendance colonialiste, avec Gaston DOUMERGUE (1863-1937), en président radical-socialiste de 1924 à 1931. Le Maréchal LYAUTEY, pour des raisons de santé et jugé proche des Marocains, retourne en France, le 10 octobre 1925. Cependant, au début du XXème siècle, l’Occident connaît une formidable effervescence d’idées et d’idéaux, en réaction contre le fait colonial à son apogée. Aussi, des intellectuels de gauche s’engagent à détruire ce système oppressif qui exploite et asservit l’homme africain. C’est dans ce contexte que seuls, les communistes naissant, ayant rompu avec les Socialistes depuis le Congrès de Tours de 1920, soutiennent Abdelkrim, à travers un télégramme de 1924 de Pierre SEMARD (1887-1942), Secrétaire général du P.C.F. et Jacques DORIOT (1898-1945), responsable des jeunesses communistes. Un comité d’action est mis en place sous la direction de Maurice THOREZ (1900-1964). Des intellectuels (Louis Aragon, André Breton, Robert Desnos, Paul Éluard),  lancent, à l’appel de Henri BARBUSSE (1873-1935), une tribune dans le journal l’Humanité du 2 juillet 1925. Une grève générale est décrétée le 12 octobre 1925. Les surréalistes (André BRETON, Louis ARAGON, Raymond QUENEAU), horrifiés par la Première guerre mondiale, se sont dressés contre les visées coloniales contre le Rif : «Pas un sou, pas une goutte de sang pour le Rif» ou encore «Hissez le drapeau rouge, n’embarquez pas de cadavres en sursis pour la terre africaine». Pour Louis ARAGON (1897-1982) «Abdelkrim fut l’idéal qui berça notre jeunesse».

Le passé devrait instruire le présent. L’action de résistance d’Abdelkrim reste en effet, d’une très grande actualité, 60 ans après les indépendances, l’esprit colonialiste et esclavagiste restent plus que jamais vivace. Abdelkrim, né dans un pays tiraillé entre plusieurs tribus, au début sans armes, sans guerriers aguerris, a résisté, vaillamment à deux puissances coloniales «Depuis des siècles, le Métropolitain a oublié, ou n’a pas tenu compte, que, s’il s’élevait chaque fois un peu plus, le niveau matériel et moral de l’indigène, celui-ci, dans sa simplicité, évoluait» écrit Jean RENAUD. Cela atteste donc, pour les pays africains luttant de nos jours contre des régimes préhistoriques et monarchiques, que la politique reste, essentiellement, une question de volonté. Si l’on veut, on peut . C’est légitime de se remémorer de l’action héroïque d’Abdelkrim, afin de combattre l’amnésie et rallumer la flamme  de la lutte contre toutes les forces de domination ou d’oppression. En effet, Abdelkrim a été un jalon important de toute une généalogie militante dont il faudrait perpétuer le combat. Si la guerre du Rif est aujourd’hui un peu oubliée, elle a été, pour deux générations nouvelles, un moment marquant, au point d’avoir été qualifiée par le grand historien Charles-André JULIEN de «plus difficile guerre coloniale qu’ait faite la France» avant la décolonisation. La France et l’Espagne, ont dû se coaliser et aligner près de 500 000 hommes. Le maréchal Hubert LYAUTEY, considéré comme «mou» est assisté de 42 généraux, dont le général Philippe PETAIN, ainsi que dix escadrilles aérienne pour venir à bout du Rif. En effet, la Guerre du Rif ne fut réprimée qu'à l'aide des troupes françaises et en particulier de l'aviation et des armes chimiques :  le gaz «hypérite» ou «gaz moutarde». Le Rif a été une guerre particulièrement meurtrière «De toutes les entreprises coloniales, elle est celle qui aura coûté le plus cher en hommes et en argent» écrit en 1927, Victor BARRUCAND.

Une littérature abondante, notamment en espagnol, en portugais et en arabe, dont je n’ai pas pu prendre connaissance, est consacrée à la guerre du Rif . Un agent secret français de 1924 à 1926, Léon GABRIELLI (1877-1950) a produit ses mémoires sur le Rif. Abdelkrim y est décrit comme commandeur des croyants et chef d’une République «Personnellement, je n’ai aucune ambition, je n’aspire ni au Sultanat, ni au pouvoir absolu. Si je suis une gêne, je suis prêt à disparaître pour laisser ma place à un autre» rapporte-t-il un propos d’Abdelkrim. Jacques LADREIT de LACHARRIERE (1881-1958), qui a sans doute consulté les archives secrètes françaises, est le premier à avoir écrit sur le Rif, un ouvrage rigoureux et documenté. En dépit d’un point de vue colonial, il dresse un portrait intéressant d’Abdelkrim qualifié de «moderniste». Walter Burton HARRIS (1866-1933), un correspondant du Times au Maroc, a écrit en 1927, «France, Spain and the Rif».

Cependant, l’action d’Abdelkrim demeure encore enfouie sous le tapis de l’oubli en raison de la puissante propagande coloniale, voulant camoufler sa retentissante défaite au début du siècle dernier : «Peu d’hommes politiques ont laissé, dans l’histoire de leur époque, une trace aussi fulgurante que celle de Mohamed Ben Abdelkrim dit Abdelkrim, ou encore l’Emir, et ont été, par la suite, autant volontairement occultés. Un homme étonnamment en phase avec son époque. Un homme dont la stratégie guerrière a ébranlé le système colonial alors à son apogée et dont la prescience politique de réformateur a jeté les bases d’un Etat pré-moderne et révolutionnaire pour son temps et ses moyens» écrit Zakya DAOUD dans «Abdelkrim, une épopée d’or et de sang». La guerre, en dépit de cette masse de documents, pose une question essentielle : comment interpréter cet événement majeur. Dans son obsession identitaire et de hiérarchisation des cultures, ne datant pas de nos jours, le colonisateur l’a présentée comme le conducteur de la guerre sainte contre l’Occident : «Sorte de Vercingétorix berbère, il (Abdelkrim) a d’abord personnifié, au milieu des siens la résistance contre l’envahisseur chrétien, devenant en même temps, par la contagion de l’exemple, le symbole de la vieille Berbérie anarchique hostile à la formation historique de l’empire chérifien» écrit Robert MONTAGNE. En fait, et en dépit des calomnies, Abdelkrim, un nationaliste et partisan de l’unité africaine, tout en  plaidant pour la renaissance de la culture islamique, admirait, tout autant, le progrès européen moderne sur le plan matériel et culturel. Abdelkrim était un penseur réformiste, loin de vouloir mettre en place un Califat islamique, mais adapté à un Etat républicain à l’européenne. Abdelkrim s’est lui-même défini, comme un héritage multiculturel : «Je suis de race berbère et j'ignore à quel point vous nous sous-estimez mais j'affirme cependant que les berbères sont des gens avancés, qui ont hérité de nombreuses civilisations. Vous ignorez par exemple qu'en tant que berbère, je suis d'origine juive. Mes ancêtres sont ensuite devenus chrétiens, puis musulmans. Maintenant nous parlons l'arabe, langue du Coran, nous nous entendons en berbère, langue de nos aïeux mais nous conversons aussi en français, langue de notre pays asservi» dit-il dans un entretien avec un journal égyptien, «Aker Saa» de 1952. Abdelkrim est un berbère européanisé en surface, qui fit ses études occidentales à Melilla. C’est un financier consommé et c’est de bonne guerre les calomnies des Occidentaux à son égard le qualifiant de «barbare». Abdelkrim, un esprit libre, a voulu réunifier diverses tribus : «Quand un peuple, épris d’indépendance, habitué à l’insurrection et entraîné aux razzias, a conscience de son éparpillement et de sa mobilité qui lui permettent de faire longtemps échecs aux armées modernes ; il peut, s’il y voit des avantages, tolérer des amateurs, mais il se révolte contre les huissiers» écrit ROGER-MATHIEU. Le colonialisme ne tolérait pas les rebelles : «La hantise d’Abdelkrim obsédait l’opinion. Le Rif semblait s’incarner dans une seule silhouette. Il ne s’agissait plus que de capturer le Seigneur de la guerre paysanne» écrit Victor BARRUCAND.

La révolte d’Abdelkrim en réalité, a secoué le monde occidental, tout autant que les  Etats musulmans de l’époque et a mis en lumière, les lignes de fracture du monde arabe après la dislocation de l’Empire ottoman. Moustapha KEMAL (1881-1938) voulant mettre en place une  République et des réformes dont le droit de vote des femmes, dans un pays musulman. L’ensemble musulman est donc fracturé par un autre partage annonciateur, entre les résistances tribales ou rurales et les monarchies arabes. Dans ses mémoires recueillis par un correspondant de guerre du «Matin», J ROGER-MATHIEU, publiés en 1927 on y décrypte cette pensée conciliant l’Islam et la modernité et ses  «confessions sincères» à bord du bateau, «l’Abda», le conduisant en exil, à la Réunion. La sincérité de ces mémoires attribués à Abdelkrim a été mise en doute, par certains chercheurs, notamment les auteurs espagnols estimant que ce texte est défavorable à leur pays. Cependant, ROGER-MATHIEU, dont la rhétorique, dans l’introduction, celle du colonialisme français, semble avoir laissé une grande liberté d’expression à Abdelkrim, qui comprenait le français, sans le parler. Abdelkrim a été assisté par son frère, lors des entretiens et la transcription des réponses en arabe. «Il faut reconnaître que nous y trouvons des données historiques qui, soumises à vérifications historiques, sont dignes de foi» écrit Mohamed TAHTAH. C’est donc un document historique, même s’il faut l’accueillir avec une distance critique, notamment dans sa deuxième partie. On y entend, de façon claire, la voix d’Abdelkrim qui se sentait investi d’une «politique africaine» en vue de protéger «nos nationaux dans le Maghreb» et de réagir «contre l’anarchie». Il existe deux autres mémoires d’Abdelkrim. Abdelkrim a rédigé d’autres mémoires, pendant son exil, de 1926 à 1947, à la Réunion.  Germain AYACHE mes a consultés, mais à l’époque il n’existait que des bribes de ces seconds mémoires d’une soixantaine de pages. En 2017, à Rabat ont été publiés les mémoires complets de 173 pages en arabe et en français, mais peu accessibles. Abdelkrim aurait écrit d’autres mémoires pendant son séjour en Egypte de 1947 à 1963, mais personne ne peut en administrer la preuve irréfutable. Le beau-frère d’Abdelkrim, son ministre des affaires étrangères et confident, Muhammad ARZQAN, a produit des mémoires, inédits, en arabe. Un texte donc peu accessible. Au moment où Ahmad SRIJ a recueilli le témoignage de Muhammad ARZAQAN, celui-ci, en résidence surveillée, n’était pas libre de s’exprimer. Ce document comporte un intérêt sur l’origine de la famille d’Abdelkrim, cependant, la chronologie est chaotique, et à bien des égards, il s’agit d’une biographie, largement romancée : «Les hommes, surtout les nationalistes de tous les pays, préfèrent bien souvent une histoire plus fausse que la vraie pour survivre ensemble» écrit Bruno ETIENNE. Toutefois, Germain AYACHE, un chercheur marocain, a exploité dans sa thèse, en 1981 «Les origines de la guerre du Rif», les mémoires d’AZARQAN. Germain AYACHE a pu démontrer que la société rifaine n’était pas «sauvage», anarchique et insoumise à l’autorité du Sultan du Maroc, comme le prétendait la propagande coloniale. Les relations ne sont détériorées qu’au moment où le Maroc avait perdu sa souveraineté et que le colonisateur voulait réduire au silence la rébellion des Rifains. Germain AYACHE, fidèle à l’orientation du Grand Maroc de son pays, dépeint Abdelkrim, un héros, comme un «pro-espagnol» et la résistance rifaine ne serait qu’un épiphénomène de la résistance marocaine, un haut fait national marocain : «Les Rifains n’étaient pas que des Rifains. Ils étaient des Marocains. Ils avaient la mission séculaire de défendre les côtes contre les invasions des Chrétiens» écrit-il. 

Qui était Abdelkrim ?

De son nom complet Mohamed ben Abdelkrim AL-KHATTABI, est né vers 1882 à Ajdir, près d’Al-Hoceima, au Maroc et décédé le 6 février 1963 au Caire en Égypte), de son nom complet Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi. Il est descendant direct de SI Mohammed Ben Abd-El-Krim, originaire du Hedjaz, de Yambo, sur les bords de la Mer Rouge. Sa famille est venue s’établir au Maroc vers l’An 900, entre la Baie d’Alhucemas et Targuirt. Il n’est ni descendant du Prophète Mohamet, ni arabe, mais un Berbère qui appartient à la tribu des Béni Ouriaghel, unie, forte et clairvoyante, et ayant donc une ascendance sur les autres tribus éparses. Le Rif oriental est un peuple de 3 millions d’habitants, 18 tribus berbères sédentaires, vivant sur un territoire long de 300 km et large entre 50 à 80 km. Abdelkrim est très attaché à l’histoire et la liberté de son peuple, qui a pendant longtemps refusé de se plier à l’autorité du Sultan du Maroc. Le Rif, appelé par les Phéniciens «Agrath», pour les Romains «Ad Ripam», pour les Arabes, «Er Rif», désigne, sous ce nom, la région limitée au Nord par la Méditerranée, à l’Ouest par le massif des Djébala, et au Sud par une chaîne montagneuse, dite du Rif. En effet, le colonisateur fait démarrer l’histoire de son pays avec les occupations espagnoles et françaises. Pourtant, l’Histoire indique le contraire ; ce sont les Africains qui avaient d’abord occupé l’Andalousie. En effet, à la fin du XIème, les Almoravides, venus de l’Adrar, avaient fondé un royaume éphémère  qui s’étendait de la Mauritanie à l’Andalousie, avec pour capitale Marrakech. Les Almohades, originaires de l’Atlas, renversent les Almoravides, et s’installent eux aussi en Andalousie et infligent une sévère défaite au roi Alphonse VIII de Castille et de Tolède (1155-1214), en 1195, à Alarcos. Tous les Etats chrétiens d’Europe, sentant la menace africaine, s’unissent pour battre le Calife abbasside de Bagdad, Abdou Al Abbas AN-NASIR (1158-1225), en 1212, à la bataille de Las Navas Tolosa. Bien que la présence des Espagnols soit ancienne au Rif, elle était limitée aux enclaves des villes de Ceuta, prise en 1305 et Melilla en 1497, et n’avait donc aucune prise sur l’intérieur du Rif. Ces possessions espagnoles ont été pendant longtemps contestées par le Portugal, mais aussi par le Maroc, les Espagnols ayant été délogés de la Marmora en 1861 et de Larache en 1689. Auparavant, le Sultan Moulay Ismail BEN CHERIF (1645-1727) a assiégé Ceuta, pendant 30 ans, sans succès. En 1804, une révolte dans le Rif, menace gravement Ceuta. En 1871 et en 1893, les Rifains encerclent et attaquent, sans succès, Melilla ; un traité du 5 mars 1894 sera conclu avec les Marocains. Ils se révoltent également en 1909. C’est la guerre hispano-marocaine de 1859-60 qui marque le début, non pas de la colonisation espagnole, mais de sa réelle présence économique. A la conférence d’Algésiras (Espagne), la France qui avait des visées sur le Maroc, un Etat jamais colonisé, lui consent «une liberté économique sans aucune inégalité». Cependant, la France met sous tutelle le Maroc, un Etat encore indépendant, à travers «le droit de venir en aide au Sultan dans l’organisation de la police». La Banque d’Etat du Maroc est également sous tutelle des puissances occidentales (Allemagne, Espagne et Angleterre). En raison de troubles internes, le général LYAUTEY occupe Oujda le 29 mars 1907. Il faudra attendre l’année 1912 par 2 traités (Franco-marocain du 30 mars et franco-espagnol du 27 novembre) pour que le Maroc soit partagé en deux protectorats, l'essentiel du Rif revenant aux Espagnols, une terre montagneuse, jugée presque infranchissable et hostile aux étrangers. Si l’Espagne est restée retranchée dans Ceuta et Melilla, la France entrepris de soumettre le Maroc à un régime, non pas de protectorat, mais de colonisation, de fait. Les tribus du Rif, sans sultan du Maroc, essayèrent de combler ce vide, en se remettant à l’autorité de la famille AL-KHATTABI. Le Maroc sera indépendant le 2 mars 1956. Le 14 novembre 1975 l’Espagne rendra le Sahara espagnol au Maroc. Or, Léon L’Africain ou Hassan AL-WAZZAN (1496-1548), historien, géographe et philologue, avait déjà décrit le Rif au XVIème siècle : «Les Guméras font semblablement leur demeurance aux monts de la Mauritanie, c’est-à-dire aux monts regardant la mer Méditerranée, tenant et occupant toute la rivière qui s’appelle Rif» écrit-il dans «De l’Afrique contenant la description de ce pays». 

Abdelkrim AL-KHATTABI dit Si Zian (1860-1920), son père, un jurisconsulte a été nommé Cadi, par le sultan du Maroc, Moulay Al-HASSAN, le 10 juin 1879. La famille AL-KHATTABI respectait l’autorité du Maghzen, du Sultan du Maroc, aussi longtemps que ses tribus seront libres. Jouissant d’un prestige incontestable, en raison de sa droiture, de sa sagesse et de son aménité, il avait eu deux fils : M’hammed (1872-1967) et Abdelkrim, qui passent leur jeunesse chez leur oncle, Abdelsalam AL-KHATTABI à Ajdir. Abdelkrim se rend, par la suite, à Tétouan et à Fès aux universités de Attacine et Saffarine, pour préparer l’entrée à la grande université de Karaouine, pour le droit islamique. Abdelkrim étudie le droit espagnol à l’université de Salamanque, en Espagne. «Ma jeunesse est semblable à celle de mon frère. J’ai commencé mes études auprès de mon père ; puis, je me suis rendu à Tétouan et à Melilla. A la fin de mes études primaires, nous sommes désignés comme titulaires d’une bourse du gouvernement pour aller continuer à Mogador, nos études, dans une école normale, où je devins professeur au bout de deux ans» écrit Abdelkrim dans ses mémoires. Après le baccalauréat, il regagne Madrid, pour préparer son admission à l’école des Mines. Durant son séjour en Espagne, Abdelkrim a rencontré de hautes personnalités politiques, dont le Sous-secrétaire d’Etat des affaires du Maroc, ainsi que le Roi d’Espagne qui voulait l’inciter à une politique de collaboration avec son pays. Cependant, Abdelkrim jugera que les conceptions des hommes politiques espagnols étaient radicalement incompatibles, avec les principes de son père, qui voulait, pour le Rif, non seulement la prospérité, mais aussi la liberté, et son indépendance.

Homme d’une intelligence vive et souple, Abdelkrim a été nommé professeur et traducteur dans une école indigène à Melilla, après trois années de professorat, il fut nommé Cadi, juge musulman, à Melilla. Entre 1906 et 1915 il fut journaliste au quotidien de Melilla, «El Telegrama del Rif», section langue arabe, où il préconisaient la laïcité et la coopération avec les occidentaux afin de libérer la Oumma de l’ignorance et du sous-développement. Abdelkrim rendait des visites fréquentes à son père, «un partisan de l’unité africaine» précise-t-il. Son père était chef politique et chef de guerre : «J’étais entraîné au «baroud », au jeu du fusil et de la poudre» dit Abdelkrim, dans ses mémoires. Au retour, à son village, son père l’initie à la politique et lui confie une mission qui consistait à renseigner le Maghzen sur la politique et sur les intentions de l’ensemble du Rif, à son égard. Son père envisageait un regroupement dans le Rif, composé de 18 tribus et 3 millions d’âmes, de toutes les forces indigènes, pour battre  Jilali Ben DRISS, alias Rogui Bou Hamara (1860-1909), inféodé au Sultan du Maroc : «Les luttes intestines dans les villages y sont si constantes, si implacables, que nul n’ose construire sa maison près de celle du voisin, si bien que chaque regroupement humain se compose de fermes isolées, jalousement entourées de figuiers de Barbarie. L’anarchie est telle qu’il y a vingt ans, de véritables guerres d’extermination se livraient entre les clans rivaux» écrit Hubert MONTAGNE. Tribus batailleuses et grandes pillardes, elles savaient aussi s’unir devant un grave danger venant de l’extérieur. Abdelkrim, un homme lettré et en raison de sa science religieuse, avait suffisamment de prestige pour circuler dans ce monde de chaos et négocier avec les différentes tribus. Son père, suite à cette mission, obtint l’alliance de tous les chefs rifains. A cette époque, le Maroc était en proie aux pires dissensions, Moulay Hafid venait de battre son frère Abdel-El-Aziz. Son père s’allia donc avec Moulay Hafid pour battre Bou Hamara au Rif. Il mourra dans des conditions atroces à Fès.

En 1915, alors qu’il est Cadi, les Espagnols emprisonnent Abdelkrim, à la demande du maréchal Hubert LYAUTEY «en raison de relation que j’avais entretenues avec un certain Francisco Farle, un individu d’origine allemande, habitant à Melilla» dit Abdelkrim. C’est en effet, à ce moment que l’Espagne entre dans la danse. L’Allemagne, dans un jeu trouble, incitait les Marocains à l’indépendance : «Tout était confus, au début de la Grande guerre. La propagande contre la France était active et hostile. L’Allemagne flattait les ambitions nationales et locales» écrit Abdelkrim.  En effet, en 1944, Francisco FARLE lui avait promis des armes et de l’argent, s’il se révoltait contre le Maroc : «Le rêve de l’affranchissement de l’étranger se dressait devant moi» écrit Abdelkrim dans ses mémoires. Abdelkrim ne voulait pas se lancer dans une guerre contre le Maroc, mais voulait seulement l’indépendance du Rif : «Nous n’en voulons qu’à l’Espagne. Elle n’a pas su nous comprendre ; elle a révolté tous nos sentiments» disait Abdelkrim. Homme fier et énergique ne supportant pas les injures et les vexations, il tente de s’évader et se casse la jambe. Il sera libéré après 11 mois de détention ; les Espagnols voulaient l’armer contre la France, ce qu’il refusa.

Pendant l’incarcération d’Abdelkrim, son père avait entretenu, tout de même, des relations normales avec les Espagnols, jusqu’au moment ils voulaient établir au Rif un régime de protectorat, une sorte de colonie déguisée : «c’est faire preuve d’une étrange méconnaissance de l’âme musulmane, et particulièrement rifaine, que de croire qu’on peut triompher par le mensonge et la calomnie» dit Abdelkrim. Entre 1912 et 1920, son père voulait rester neutre, mais la persécution des Espagnols s’accentuait sur le Rif «Il n’existe pas assez de mots forts pour qualifier leur cruauté, sans exemple, à l’égard de nos populations» écrit Abdelkrim. L’Espagne a essayé de séduire la famille KHATTABI, en 1920, en proposant de réintégrer Abdelkrim dans ses fonctions d’enseignants et d’octroyer une bourse à son grand-frère pour Madrid : «Mes fils ne retourneront vers vous que si l’Espagne est décidée à collaborer, réellement, avec nous» dit son père. Un agent secret est alors envoyé par l’Espagne, pour surveiller la famille AL-KHATTABI. Une campagne de calomnies, propagande et de discrédit est engagée à l’encontre des AL-KHATTABI, présentés comme des «ennemis» de l’Espagne. En riposte, le père d’Abdelkrim organise, non pas une action violente, mais pacifique et politique de résistance à l’occupant espagnol. Son père tombe malade, et meurt dans des conditions suspectes, probablement empoisonné. Avant de mourir, le père d’Abdelkrim recommanda à ses enfants de «ne pas laisser asservir, honteusement» le Rif, et si cette mission se révélait impossible, de se mettre sous la protection de la France, un «pays juste et humain». La mort du père d’Abdelkrim n’a pas de révolte, mais un débat, dans les différentes tribus, sur la stratégie à adopter «Si vous ne pouvez pas défendre le Rif ; si vous ne pouvez pas en faire un pays libre et fortement organisé, évacuez-le» dit Mohammed TAHAN, un notable. A cette époque, Abdelkrim voulait éviter la guerre à son peuple ; il recherchait une solution négociée avec l’Espagne «Nous décidions d’écrire aux Espagnols pour les conjurer de renoncer à cette politique belliqueuse, et d’organiser, avec notre collaboration loyale, un régime profitable à leur pays, comme au nôtre» dit Abdelkrim. Cependant, l’Espagne ne jugeait pas nécessaire de négocier avec des tribus jugées arriérées, divisées et faibles.  En raison de cette démarche modérée de Abdelkrim à l’égard des Espagnols, sa famille est considérée par les nationalistes rifains, comme suspecte, «vendue» aux espagnols. 

 A l’époque, Abdelkrim n’avait ni armes, ni argent, ni armée fiable et disciplinée, mais il connaissait son pays et a engagé une guérilla contre les Espagnols : «Les Rifains avaient un avantage important sur leurs adversaires : ils combattaient dans leur pays qu’ils étaient seuls à connaître dans ses moindres méandres ; ils avaient repéré les passages, les endroits propices pour engager la lutte. Ils savaient que, lorsque dans certaines parties de leurs montagnes le combat au fusil n’était pas efficace, il était préférable de recourir à une avalanche de rochers qui, bien préparée, offrait le double avantage d’obstruer les défilés tout en décimant l’adversaire» écrit Pierre FONTAINE. C’est à ce moment que le général Manuel SYLVESTRE, un militaire très brave, mais dépourvu de tout sens politique, décide d’attaquer le Kelatès et Porto-Nuevo, pour chasser Abdelkrim de son pays. Pourtant, Abdelkrim refuse l’offre d’Etchevarieta, de 20 000 pesetas, pour attaquer le Maroc. Le nationaliste rifain a toujours rejeté la cupidité et le mensonge. Les Espagnols occupent alors Dar-Abara, en pays Tensamane ; ce qui donna l’occasion à Abdelkrim d’engager son premier combat de résistance d’envergure. La partie était pourtant risquée «Je disposais, à cette heure, de 300 guerriers. Je reviens me mettre à leur tête. Et malgré une pauvreté en munitions, je déclenchais la contre-attaque. Après un combat des plus durs, ma troupe réoccupa Dar-Abara» écrit Abdelkrim. Au cours de cette bataille, l’Espagne a perdu 400 soldats, dont 2 capitaines et 4 lieutenants et surtout un lot important d’armes. 9 morts rifains. Abdelkrim vient de gagner son premier galon de chef de guerre : «c’est un métier facile que de commander devant l’ennemi. Il suffit du bon sens et de la décision» dit-il. Abdelkrim saisit cette nouvelle gloire pour renforcer l’unité du bloc rifain, ainsi que ses positions acquises, tout en s’abstenant de toute contre-attaque. A Sidi-Boyane, le général SYLVESTRE y laisse 317 morts ainsi que des armes, contre 17 Rifains. Les canons sont mis en sûreté.

Abdelkrim a eu vent que le ravitaillement des Espagnols est défectueux ; il décide en conséquence de couper leurs communications avec Tizi Aza, leur base. Le général SYLVESTRE décide alors de contre-attaquer et à chaque fois, Abdelkrim récolte un important butin en armes et munitions, dont 15 canons. Le général SYLVESTRE donne alors l’ordre d’évacuer : «L’armée espagnole battait en retraite, littéralement, affolée, dans le désarroi si complet que nos guerriers eux-mêmes avaient de la peine, en progressant si rapidement, à croire à la réalité de leur victoire, à la catastrophe où sombrait l’ennemi» dit Abdelkrim. Plus de 100 postes militaires, tombèrent aux mains des rifains. Le bilan est lourd pour les Espagnols : 200 canons, 20 000 fusils, des obus, des milliers de cartouches, des vivres, des médicaments, 700 prisonniers, 15 000 morts et blessés espagnols, dont le général MORALES. Abdelkrim qui avait de l’estime pour ce général, fit transporter son corps à Melilla. A Mont-Arruit, le général NAVARRO et 2 colonels furent prisonniers. Estimant que son organisation militaire était encore embryonnaire, Abdelkrim s’arrêta aux portes de Melilla, il voulait éviter des «complications diplomatiques». Abdelkrim a regretté cette décision qu’il a considérée comme une grosse erreur : «J’ai manqué, ces jours-là, de clairvoyance politique nécessaire» dit-il.

En 1921, comme une retombée inattendue de leurs efforts pour détruire la puissance de Raisuni, un brigand local, les troupes espagnoles approchent des secteurs inoccupés du Rif. Abdelkrim envoie à leur général Manuel Fernández SILVESTRE Y PANTIGA (1871- 22 juillet 1921) un avertissement : s’ils franchissent le fleuve Amekran, il le considérerait comme un acte de guerre. Fernández Silvestre aurait ri en prenant connaissance du message. Le général installe un poste militaire sur le fleuve à Abarrán. Le même jour au milieu de l’après-midi mille rifains l’avait encerclé ; 179 militaires espagnols furent tués, forçant le reste à la retraite. Les jours qui suivirent après plusieurs escarmouches sanglantes pour les troupes de Fernández Silvestre un événement inattendu se produisit. En effet méprisant Abdelkrim, Fernández Silvestre décide de le défier, et avec 3 000 hommes Abdelkrim parvient en deux jours grâce à la ruse à vaincre l’Espagne. Pour l’Espagne, la bataille d’Anoual a été un véritable désastre. Elle y a perdu près de 16 000 soldats, récupéra 24 000 blessés 150 canons et 25 000 fusils. En outre, 700 soldats espagnols ont été faits prisonniers. Il s’agit aussi de la première défaite d’une puissance coloniale européenne, disposant d’une armée moderne et bien équipée devant des résistants sans ressources, sans organisation, sans logistique ni intendance. La victoire d’Anoual a eu un immense retentissement non seulement au Maroc mais aussi dans le monde entier. Elle a eu d’immenses conséquences psychologiques et politiques, puisqu’elle allait prouver qu’avec des effectifs réduits, un armement léger, mais aussi une importante mobilité, il était possible de vaincre des armées classiques.

Le 1er février 1921, Abdelkrim proclame la première République dans le monde maghrébin, et se proclame Emir, une fonction religieuse et politique. Il créa un parlement constitué des chefs de tribus qui lui vota un gouvernement. «Nous venons d’assister à la victoire d’un peuple, considérée par plusieurs, comme anormale, alors qu’il a souffert de l’hégémonie espagnole, dont l’armée a été chassée. L’équilibre des forces au Maroc a changé au détriment des impérialistes qui l’occupaient. Nous ne sommes plus face à une petite guerre de libération de trois millions d’hommes, mais nous sommes confrontés à des nations musulmanes, dont les peuples se comptent en dizaines de millions» dit Abdelkrim, lors de sa déclaration d’indépendance. AL-KHATTABI «n’est ni un rebelle qui cherche à atteindre le Roi, ni un avocat, ni un messager pour réformer. C’est un patriote qui libère sa terre et s’oppose à l’hégémonie étrangère. De nouvelles forces sociales ont émergé et réalisé des révolutions pour l’Equité au sein de la société, l’unification du pays et la modernisation des pouvoirs» écrivait déjà, en 1925, un Rapport du 2ème bureau français, Etat-major de guerre. Abdelkrim, un nationaliste, était un rénovateur. Il abolit le droit coutumier berbère, lutta contre le maraboutisme et les confréries, notamment salafistes, et voulait enraciner un Etat moderne au Rif, précurseur de l’action de Moustapha KEMAL en Turquie. C’est un Etat moderne soucieux des questions de justice et de réformes agraires. Chaque tribu, à sa tête avec une Douma (assemblée) élue, avait pour chef un caïd dont les attributions se révélaient assez semblables à celles des maires de France, à la seule différence qu’il possédait le pouvoir absolu, administratif et militaire d’un cercle délimité. Le caïd était chargé de l’état-civil, tenait des livres de naissances, de mariages, de décès. Le pouvoir législatif est confié à 80 députés directement élus par les tribus.

L’Espagne a été profondément traumatisée par la bataille d’Anoual et mobilise 200 000 hommes, en vue de récupérer les positions perdues jusqu’à Tizi-Aza et voulait racheter ses prisonniers. Abdelkrim en réponse, offre une proposition de paix négociée, mais que les Espagnols déclinent. En 1922, Abdelkader part à Londres, afin de rallier Edouard CHAMBERLAIN à sa cause, en vain. En 1923, il se rend à Paris, et descend à l’hôtel Terminus, à Saint-Lazare, et voulait rencontrer le président Raymond POINCARRE, afin d’assurer l’essor et l’industrialisation du Rif, et acheter des avions français, pour impressionner les tribus. Avant son départ de France, sans être reçu par le gouvernement, il apprendra que les troupes françaises avaient déjà envahi l’Ouergha, en vue de provoquer des soulèvements en masse des différentes tribus. Les Français considéraient que le Rif devrait être rattaché au Maroc : «Ils sont dans l’erreur s’ils considèrent que le Rif fait partie du Maroc. Géographiquement notre République fait partie de l’Afrique. Notre langue est si singulièrement différente des autres» dit Abdelkrim.

Abdelkader devant ces échecs attaquera les troupes françaises dans le Rif «une grande effervescence régnait dans les tribus du Rif, mais elle se calma un instant, à notre égard, la rébellion des tribus montagnardes. Le fait, pour nous, d’avoir mâté en partie cette rébellion, retrempa notre courage» dit Abdelkrim. Abdelkrim ne voulait pas vraiment engager une guerre frontale avec les Français, mais ces derniers n’acceptaient pas une République du Rif entre le Maroc et l’Algérie. Aussi, dès 1925, la France incite le soulèvement des tribus en s’appuyant sur les Beni Zéroual. En décembre 1925, Abdelkrim sentait sa cause perdue, il rêvait de l’indépendance du Rif, dans la modernité et l’unité «Je sentais un certain flottement des tribus qui m’avaient juré fidélité, et qui, jusque-là, ne s’étaient point départis de leur loyalisme. L’activité de nos officiers de renseignement avait été considérable parmi les tribus» dit-il. Toutes les tentatives d’Abdelkrim pour négocier la paix ont échoué. Les Français avaient exigé qu’il capitule, sans conditions, et être exilé au Maroc. Or pour lui, les Rifains «s’étaient battus pour leur indépendance, j’avais personnifié leur lutte, une lutte pour leur liberté. Ce n’était pas à moi d’abdiquer. C’eût été trahir» dit-il. Alors, le maréchal Philippe PETAIN vint avec 200 000 hommes, des avions et de l’armement lourd. En 1926, Abdelkrim allait perdre immanquablement «J’ai repris la lutte désespéré, par devoir, sans aucune lueur d’espoir, prévoyant ce qui ne tardait pas à s’accomplir : le lâchage progressif de mes guerriers, la soumission rapide des tribus» écrit Abdelkrim. Après la menace de génocide, Abdelkrim se rend comme prisonnier de guerre, demandant à ce que les civils soient épargnés : «Votre civilisation est celle du fer. Vous avez de grosses bombes, donc vous êtes civilisés ; je n’ai que des cartouches de fusil, donc je suis un sauvage» dira Abdelkrim, le jour de sa capitulation. En dépit de cette reddition, les puissances coloniales ne peuvent tolérer qu’un tel soulèvement reste impuni. Ainsi dès 1926 des avions munis de gaz moutarde bombarderons des villages entiers faisant des marocains du Rif les premiers civils gazés massivement dans l’Histoire, à côté des kurdes iraqiens gazés par les britanniques. On estime à plus de 150 000 le nombre de morts civils durant les années 1925-1926, mais aucun chiffre crédible ne peut être avancé.

Le 14 juillet 1926, sous l’Arc de Triomphe, le général fasciste Miguel PRIMO de RIVERA, entouré du président Gaston DOUMERGUE, d’Aristide BRIAND et, pour faire bonne mesure, du sultan Moulay YOUSSEF, célèbrent ensemble cette «victoire de la civilisation sur la barbarie». Mais que faire d’Abd El Krim, un prisonnier bien encombrant, trop célèbre pour être éliminé, danger potentiel par son charisme auprès des populations colonisées. En 1926, Abd el-Krim est exilé à la Réunion, où on l’installe d’abord jusqu’en 1929 au Château Morange, dans les hauteurs de Saint-Denis. Quelques années passent. Il devient habitant de la commune rurale de Trois-Bassins, dans l’ouest de l’île, où il achète des terres et construit une belle propriété. Il y vit douze à quinze ans. En mai 1947, ayant finalement eu l’autorisation de s’installer dans le Sud de la France, il embarque à bord d’un navire des Messageries Maritimes en provenance d’Afrique du Sud et à destination de Marseille avec 52 personnes de son entourage et le cercueil de sa grand-mère, le Katoomba. Arrivé à Suez où le bateau fait escale, Abdelkrim réussit à s’échapper et passa la fin de sa vie en Égypte, où il présidera le «Comité de libération pour le Maghreb arabe». Il a donc conseillé tous les leaders arabes en lutte pour l’indépendance, dont les Tunisiens et les Algériens. Il a reproché aux Marocains de pactiser avec la France au moment où l’Algérie menait sa guerre d’indépendance. Il fallait, selon lui, unir tous les pays africains. Il a rencontré d’autres combattants en lutte, comme Che GUEVARA (1928-1967), afin que «naissent un, deux, trois Vietnam». Abdekrim, au Caire, a repris le ministère de la parole : «Des milliers de personnes mourront si la France n’accorde pas l’indépendance à l’Afrique du Nord» déclaration reproduite par «le Monde», 20 septembre 1949. Au sortir de l’indépendance, la répression d’une révolte du Rif fait plus de 8 000 morts entre 1958 et 1961.

Dans son sommeil  et pendant le mois du Ramadan, Abdelkrim meurt, le 6 février 1963, d’une crise cardiaque au Caire. Gamal Abdel NASSER (1918-1970) lui accorda des funérailles nationales. De son vivant, Abdelkrim avait refusé de rentrer au Maroc après l’indépendance, et cela en dépit d’une visite de Mohamed V en 1960, au Caire. La situation, à ses yeux, manquait de clarté : «Je ne mettrai pas les pieds au Maroc tant qu’il y restera un soldat français» avait-il dit. Sa fille, Aïcha avait demandé, vainement, en 2013, que sa dépouille soit ramenée au Rif mais le Roi du Maroc, avait opté pour Raba.

Les méthodes de guérilla d’Abdelkrim ont inspiré les révolutionnaires du monde entier «Abdelkrim Al-Khattabi a été l’un des piliers des stratégies dont j’ai les bases de la guérilla» dira Mao ZE-DONG (1893-1976), devant une délégation de l’OLP. Mais la guerre du Rif a un tel retentissement que le nom d'Abdelkrim est devenu le symbole de la décolonisation. Abdelkrim avait de son vivant, sur la période (1920-1925), avec quelque amertume : «Je suis venu trop tôt».

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Paris, le 2 août 2020, par Amadou Bal BA

 

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