"Christine SITCHET dans le Noir, Harlem" par Amadou Bal BA

Christine SITCHET et son roman, commencer dans le noir. Impulsions de Harlem. Un récit de voyage et de rencontre avec nous-mêmes. Une plongée dans le Harlem d'autrefois, son Jazz, les mutations de notre temps à travers la gentrification. Un espoir nous invitant à entrer en contact à l'autre et ne pas abandonner nos rêves.

cs-harlem

Christine SITCHET et son roman, commencer dans le noir. Impulsions de Harlem

Mme Christine SITCHET, docteure en sociologie, critique littéraire et journaliste, a publié un roman, «Commencer dans le noir. Impulsions» de Harlem. Cette œuvre a été qualifiée, de "récit de voyage" par la professeure à l’Université de New York, Mme Sylvie KANDE, de «promenade littéraire engagée», une ville où art et résistance se mêlent.

Christine SITCHET, dans un monde parfois envahi par les forces du Chaos, a choisi, quant à elle, dans ses chroniques au «Monde diplomatique», de porter constamment un regard d’altérité et de bienveillance envers les autres, et notamment les Noirs. Ainsi, Christine SITCHET a déjà fait deux comptes-rendus sur Maya ANGELOU (1928-2014). «Je sais pourquoi l’oiseau chante» est un roman de la géographie d’une enfance douloureuse, dans un Sud rural et raciste, et donc la confrontation à la discrimination raciale génératrice d’une dépréciation de l’image de soi avec le désir d’être autre. «Tant que je serai noire», après avoir croqué la vie à pleine dents, et diverses pérégrinations, May ANGELOU viendra s’installer à Harlem, en pleine Renaissance et rencontre des personnalités de premier plan, dans la lutte pour les droits civiques (Billie Holiday, Abbey Lincoln, Martin Luther King, Malcolm X). Les deux livres de Maya ANGELOU «donnent à voir le cheminement d’un destin qui se cherche, affirme sa dignité, clame sa liberté» écrit Christine SITCHET.

C’est un roman d’une rencontre avec soi-même et avec les autres. En effet, Christine SITCHET incarne le métissage culturel franco-britannique, avec parfois des allures autobiographiques : «Je suis une entre-deux. Française par ma mère, britannique par mon père. Mais j’ai grandi en France. D’où mon anglais teinté d’une petite touche exotique» écrit-elle. De nombreux dialogues, en langue anglaise, avec une traduction immédiate ou différée, sont une des originalités de ce roman. En effet, Christine SITCHET, avec son accent français, navigue d’une langue à l’autre, avec une grande aisance «Elle parlait. Je parlais. Français et anglais se chevauchaient» écrit-elle au sujet de l’une de ses rencontres.

Ce roman est avant tout une histoire prégnante, celle d’une ambition littéraire, de se raconter et de raconter «A priori, rien n’a commencé. Elle est là. Toute nue. Immaculée. Silencieuse. Devant soi le possible d’un chemin en devenir, à tracer au bout de la plume, avec la transpiration et la chair des mots. Devant soi, une page blanche» écrit Christine SITCHET. L’auteure est venue rencontrer la ville du Jazz, «L’inattendu. L’inopiné. L’improbable. Les croisements» écrit-elle, avec son style saccadé, où un mot, à lui seul, résume une pensée complexe. Christine  SITCHET est donc décidée, plume à la main, d’aller à la rencontre de cette ville mythique, de la démesure, avec ses folies de grandeurs «Je me sens prête à commencer dans le noir, plume à la main. Je ferai mien l’incertain et l’imprévisible» écrit-elle.

Christine SITCHET évoque, dans ses flâneries, et sous sa plume, cet Harlem, au passé glorieux ; un lieu où différents artistes (Langston Hugues, James Baldwin, Maya Angelou, Louis Armstrong, Alex Haley, etc.), au début du XXème siècle ont choisi de se rassembler, à travers le mouvement «Harlem Renaissance», afin de défendre leur identité culturelle, pour mieux lutter contre la ségrégation raciale.

New York est une ville-monde, «il est possible de voyager, sans même se déplacer. Car la planète entière y est présente» écrit-elle. Aussi, le Harlem que décrit Christine SITCHET, et dont elle fait l’éloge, est celui de la diversité ethnique et culturelle, et en particulier du Sénégal. En effet, pour le président-poète sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001), Harlem est ce pays noir, mis à distance d’un Manhattan de verre et d’acier par le violent préjugé «Ecoute New York ! ô écoute ta voix mâle de cuivre, ta voix vibrante de hautbois, l’angoisse bouchée de tes larmes en gros cailloux de sang» chante-t-il dans son poème «New York». La 116ème avenue, où l’on peut consommer des plats sénégalais (Yassa ou Thiébou Dieun) a été baptisé «Little Sénégal».

Dans sa thèse de doctorat, en 2007, Christine SITCHET avait déjà fait observer que l'afrocentrisme inscrite dans un projet de contre-acculturation, prenait la forme d'une africanisation. Ainsi, son ami, Kuofo de Brooklyn, amateur d’art et artiste, marié à une ivoirienne, puis à une argentine, refusant tout mariage mixte, en dépit du racisme, «malgré la blessure béante, malgré la soif de guérison inassouvie, est parvenu à une profonde métamorphose de conscience. A transmué, peu à peu sa souffrance en puissance. A présent, il aime à cultiver une identité fluide, inscrite dans l’ordre de l’impalpable» écrit Christine SITCHET. Les Noirs américains sont en quête de leurs origines «Si tu es Noir, ou métis, difficile d’oublier que tu es aussi défini par les autres», écrit-elle. Aussi, Aminata, mariée à un  Sénégalais, sans doute influencée par les idées de Marcus GARVEY (1887-1940), est une Américaine, revendiquant ses racines africaines. «Nier la culture et le passé est une meilleure façon, très efficace de dévaloriser un individu» écrit-elle. En revanche retrouver ses racines donne de la force, c’est une question d’estime de soi. «La chose la plus difficile est de comprendre l’autre. D’arriver à dépasser les préjugés qu’on a de lui» dira Aminata

Harlem, comme le dirait WEB du BOIS (1868-1963), c’est cette «ligne de couleur» raciale. «Il ne se passe pas de jour sans que cette discrimination ne me rende fou de rage, et comme je ne peux être constamment furieux, je me sers de ma musique pour vider ma rage» dit Miles DAVIS (1926-1991), que cite, d’emblée, Christine SITCHET. Aussi, Christine SITCHET évoque cette tendance lourde à la gentrification de ce quartier mythique noir de New York. Résidante au départ au quartier de Greenwich, Christine SITCHET a l’opportunité de déménager sur Harlem «J’ai la bonne couleur de peau. L’agence m’accepte» dit-elle. Sa nouvelle voisine, une ancienne institutrice, aimant la lecture lui fait cette recommandation «Il ne faudra pas oublier de parler de Harlem. Et de donner la parole à ses habitants. A son allégresse. A sa souffrance et ses humiliations. A la trace indélébile de ses blessures. A sa force et sa résilience» écrit-elle. Harlem, comme le quartier du Château Rouge, à Paris, est en pleine mutations. Une voisine américaine blanche lui dit «Ce coin de Harlem est relativement tranquille. Il y a de plus en plus de Blancs» dit-elle. Sous prétexte de rénovation urbaine, les loyers flambent, pour des Noirs installés à Harlem de longue date, et qui sont obligés d’aller vers le Bronx, avec ses bavures policières, comme le cas de Amadou DIALLO (1975-1999), abattu, «par erreur» de 19 balles.

La musique de Jazz est consubstantiellement liée à l’histoire des Noirs. Il s’agit de ne pas oublier, se souvenir et témoigner : «Des privations, humiliations, vexations, oppressions, offenses, blessures, fêlures, déchirures, meurtrissures, séquelles, traumas. Ne jamais oublier. L’arbre macabre. Les fruits étranges (Strange Fruit de Billie). La récolte amère» écrit Christine SITCHET. En effet, écouter John COLTRANE (1926-1967) en plein quartier du Times Square, c’est donner à sa musique «toute sa sapidité. Le jeu de Coltrane suspend le temps, concentre les sens, les fait chavirer» écrit-elle. Harlem, en particulier, ce sont non seulement ses avenues (125ème devenue Martin Luther King, Lenox Avenue Malcolm X), les grandes boites de nuits (Cotton Club, Apollo Theatre, Love Supreme) tous les fantômes des grands musiques de Jazz qui planent dans l’atmosphère (Charlie Parker, Billie Holiday, Duke Ellington, John Coltrane, Nina Simone, etc.). A Harlem, Christine SITCHET «respire» la musique qui prend son envol : «Très vite, je ferme les yeux. Le flot continu de mes pensées s’amenuise. Laisser la page blanche se remplir de notes et de silences. Ecouter. Recevoir. Léviter aux côtés du jazz. Le jazz. L’acuité de son énergie m’éclabousse l’âme. Une énergie suprême. Ineffable. Immarcescible» écrit-elle.

En définitive, et en dépit des défis et des incompréhensions, Christine SITCHET, en philosophe, est d’un pessimisme ensoleillé : «L’important dans la vie, c’est ne pas contrarier nos rêves. (…). Le mieux est de faire comme les arbres. Continuer de déployer nos branches et nos racines. Et s’efforcer de vivre au plus près de nos rêves. Même si la terre ne tourne pas rond. Même si elle est traversée et secouée par un incommensurable tumulte. Fais comme si de rien n’était. Continuer à mettre un pied devant l’autre» écrit-elle.

 Références

SITCHET (Christine), Commencer dans le noir. Impulsions de Harlem, postface de Sylvie Kandé, Le Plessis-Trévise, Tahem éditions, 2019, 248 pages, prix de 15 euros.

 1 - Chroniques au Monde diplomatique

SITCHET (Christine), «A la dérive, Haïti rêve toujours)», Le Monde diplomatique, octobre 2008, page 26 ;

SITCHET (Christine), «Ahmadou Kourouma, Jean-Michel Djian)», Le Monde diplomatique, avril 2011, page 25 ;

SITCHET (Christine), «Appel aux jeunes générations, d’une Afrique à l’autre)», Le Monde diplomatique, octobre 2003, page 35 ;

SITCHET (Christine), «Autobiographie d’une militante. Combats civiques d’une Noire américaine (Maya Angelou)», Le Monde diplomatique, avril 2009, page 26 ;

SITCHET (Christine), «Coulisse d’un retour au pays (Théo Ananissoh, Ténèbres à midi, Togo)», Le Monde diplomatique, janvier 2011, page 28 ;

SITCHET (Christine), «Croyances et valeurs chez les jeunes maghrébins», Le Monde diplomatique, janvier 2004, page 30 ;

SITCHET (Christine), «Le rebelle (Mongo Béti, Cameroun)», Le Monde diplomatique, novembre 2008, page 28 ;

SITCHET (Christine), «Le trophée de capitaux de Guy Régis Jr, Debout dans le feu», Le Monde diplomatique, mars 2012, page 25 ;

SITCHET (Christine), «Ma grand-bantoue et mes ancêtres les Gaulois, Henri Lopès», Le Monde diplomatique, décembre 2002, page 13 ;

SITCHET (Christine), «Passeur d’âme rebelle (Etienne Ebodé, la transmission, Cameroun)», Le Monde diplomatique, juillet 2003, page 30.

 2 – Autres contributions

 TULLY-SITCHET (Christine), Pratiques et représentations afrocentristes chez les Africains-Américains : usages sociaux des origines et de la différence ethnoculturelle dans un itinéraire collectif de revalorisation, de ré-enchantement et d'affirmation, thèse sous la direction de Dominique Desjeux, Paris, Université Paris Descartes, 2007, 2 vol, 427 pages ;

 TULLY-SITCHET (Christine), «Noirs américains, rêve d'Afrique et invention du retour», Hommes et Migrations, janvier-février 2002, n°1235, pages 72-81.

 Paris le 13 juin 2021 par Amadou Bal BA -

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.