"Mamadou DIA, un nationaliste intransigeant" par Amadou Bal BA

Mamadou DIA (1910-2009), un ancien président du conseil du Sénégal, un nationaliste intransigeant, voulait émanciper les paysans redonner au Sénégal sa pleine souveraineté, mais ils s'est heurté aux intérêts des marabouts et des colons. Son message reste donc d'une grande actualité.

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Mamadou DIA, un nationaliste intransigeant

Issu d’un milieu rural, des profondeurs du Sénégal, enseignant, journaliste, Secrétaire général du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS), Sénateur, député à l’assemblée nationale française et du Sénégal, maire de Diourbel, Mamadou DIA a été le premier président du Conseil du gouvernement sénégalais de 1957 à 1962, l’histoire de Mamadou DIA se confond avec celle du Sénégal, à l’aube de l’indépendance. Intransigeant, il refusait toute compromission : «Je préfèrerais mourir  libre en prison, que de sortir de prison en devenant prisonnier d’un engagement contraire à mon devoir de citoyen et de patriote africain et sénégalais» avait-il dit à SENGHOR, qui voulait le libérer, sous réserve de renoncer à ses droits politiques. En effet, arrêté en décembre 1962, emprisonné à Kédougou de 1963 à 1974, il n’a été gracié qu’en 1976. Témoin majeur des soubressauts de la Fédération du Mali, des acquis fragiles de l’indépendance, Mamadou DIA était un nationaliste et mystique, homme de rigueur et d’austérité, intransigeant sur les objectifs fixés par son parti, il ne savait ni ruser, ni tricher. Le destin de Mamadou DIA se dessine dans ses années de jeunesse. «Il sentait qu’il était porteur du destin de son peuple, avec résolution, sans compromission. C’est un Peul, et les Peuls ont le sens de la dignité, la dignité de l’homme qui est intégralement dans ses gestes, dans ses prises de position ; il n'en démord pas» dit Roland COLIN.

En décembre 2013, les amis de Mamadou DIA regrettaient le fait qu’au Sénégal «aucune rue, aucune impasse ne porte le nom de Mamadou DIA. Cela surprend». Compagnon de route depuis 1946, puis concurrent de SENGHOR en 1962, victime d’une conspiration du silence depuis sa destitution, son histoire oubliée ou occultée mériterait un hommage, car Mamadou DIA, un authentique Foutankais, un nationaliste engagé pour la ruralité. «La décolonisation, imparfaite et douloureuse, a été marquée par une double falsification de l’histoire. Les anciens maîtres tout comme les nouveaux se sont souvent attachés à travestir, voire détruire, les traces des événements et des acteurs qui pourraient porter atteinte à des légitimités usurpées ou contestables, au passé comme au présent» écrit Roland COLIN, son Directeur de cabinet et biographe. Issu de la profondeur rurale du peuple sénégalais, accédant à la force du poignet à la première « élite enseignante » de son pays dans les années 1930, le jeune Mamadou DIA anime, avec Abdoulaye SADJI et quelques autres, un «mouvement de l’authenticité» qui revendique le droit à l’identité culturelle et à la justice sociale, au sein de la nuit coloniale. Suivant l’historien Mamadou DIOUF, le président DIA porteur du «seul projet de construction politique, économique et social du Sénégal indépendant» méritait d’être mieux connu. En effet, Mamadou DIA, l'un des principaux artisans de l'indépendance du pays, a joué un rôle capital dans la construction du Sénégal moderne, même si l'histoire l'a souvent laissé dans l'ombre de SENGHOR. Deux visions de la politique du Sénégal indépendant se sont affrontées : SENGHOR défendait des relations privilégiées avec la France et composait avec les intérêts en place notamment l’économie arachidière (bourgeoisie nationale, lobby des marabouts) et Mamadou DIA prônait une diversification de la production, l’autogestion à partir des communautés de base, en voulant, à travers les coopératives, libérer les paysans de ce système de la traite arachidière au cœur du système colonial.

En 1959, dans le cadre de l’autonomie interne, Mamadou DIA est le premier chef de l’Etat sénégalais. La fédération du Mali a été éphémère : «Le rôle de la France dans la rupture de la Fédération du Mali, c’est tout à fait clair : la France a pris position contre parce qu’effectivement c’était l’option de diviser pour régner» écrit Roland COLIN. En 1960, à l’indépendance, la Constitution prévoit un «régime parlementaire rationalisé», avec un exécutif bicéphale, Léopold Sédar SENGHOR, président de la République et Mamadou DIA, président du Conseil. SENGHOR, un animal politique, finira par liquider son ami Mamadou DIA, pour tentative de «coup d’Etat» et  régnera, sans partage, sur le Sénégal de 1962 à 1980. 60 ans après les indépendances, le projet politique de Mamadou DIA est finalement reconnu de nos jours, comme inspiré d’un authentique nationalisme ; il voulait sortir les «Badolos», les déshérités de leur misère, de ce système de traite qui les maintenait dans la servitude. Il contestait en particulier, la légitimité des Sociétés Indigènes de Prévoyance (SIP) qui, «en écartant les intéressés eux-mêmes de la gestion de leurs propres affaires, leur enlevaient la possibilité d’acquérir l’expérience nécessaire au progrès humain, au mépris le plus complet de toute œuvre d’éducation. En fait, le but réel de ces SIP n’était pas l’éducation mais le dressage» écrit Mamadou DIA. Pour lui, l’indépendance devrait permettre de libérer le monde rural de cette situation d’assujettissement à l’Administration coloniale et au commerce colonial, exercée par le biais des SIP, pour promouvoir un mouvement coopératif, comme stratégie de sa libération économique et sociale et de modernisation de l’agriculture. Elève à Paris, du professeur d’économie, François PERROUX (1903-1987), et s’appuyant sur le père Louis-Joseph LEBRET (1897-1966), la volonté de Mamadou DIA est de substituer une agriculture vivrière à l'économie arachidière développée par les Français avec l'appui des marabouts mourides ; ce qui froisse de nombreux intérêts et va provoquer sa chute.

Cet article se fonde, en partie, sur les écrits de Mamadou DIA, peu étudiés à ce jour, et en particulier ses mémoires, non rééditées, que j’ai dû acheter chez Amazon au prix de 95 €. La contribution de Roland COLIN, son Directeur de Cabinet de 1957 à 1962, est majeure ; elle est enregistrée et écrite. En effet, en 1975, faisant œuvre d’historien, Roland COLIN, un breton ayant fréquenté SENGHOR, qui lui enseignait le Poulaar, et d’autres Africains à Paris (Joseph KI-ZERBO), est l’auteur d’un ouvrage «Sénégal, notre pirogue, au soleil de la liberté». Roland COLIN a fait interviewé Mamadou DIA sur son parcours, et Valérie NIVELON, avec les témoignages de Mamadou DIOUF, historien et professeur à l’université de Columbia, et Etienne SMITH auteur sur les instituteurs en AOF, les a diffusés sur RFI, dans «La Marche du Siècle». Mamadou DIA, outre ses ouvrages, a été chroniqueur dans la presse sénégalaise de l’époque, notamment Paris-Dakar. Ce ne sont pas les documents qui manquent, mais leur accessibilité et leur exploitation.

Mamadou DIA est né, officiellement, à Khombole, le 18 juillet 1910, entre le Baol et le Cayor, en milieu rural et arachidier. Mamadou DIA grandit en milieu populaire, s’imprégnant des valeurs et de la culture de son terroir et de sa famille. Les origines familiales de Mamadou DIA marqueront profondément sa personnalité «Mamadou DIA avait une véritable fierté de son origine paysanne. Le poids de l’influence coloniale a joué, très peu, pour dénaturer le «sentiment d’appartenance» à son milieu. Tout au long de sa vie, quand il a émergé à la vie d’homme, Mamadou Dia était porteur de cela, jusqu’à sa mort. Il a défendu son identité paysanne, comme une valeur en partage» dit Roland COLIN. Son père, issu d’une famille de marabouts-paysans, est originaire de Sinthiou Bamambé, dans le Département de Kanel, dans la province du Damga du Fouta-Toro. Son père est marqué par un climat de rigueur morale et d’austérité ; orphelin, très tôt, il a dû garder les vaches et labourer les champs. En raison de ce dénuement, son père a quitté, au début du XXème siècle son village, pour Dakar, où il trouva un emploi dans les chemins de fer, en qualité de chef de train. Il se marie d’abord avec Fatoumata DIARRA, d’origine malienne, mais ils n’ont pas eu d’enfants. C’est à Thiès qu’il rencontre la mère de Mamadou, une Sérère originaire de Bambey, de la lignée des N’GOM, les Tègne du Baol. Par conséquent, sa mère n’était pas initialement, musulmane, mais fétichiste «Ma mère était marquée par ses origines ; elle était superstitieuse. Mais sous l’influence de mon père, elle a abandonné complètement toutes les pratiques fétichistes, pour épouser, complètement, la religion de mon père» dit Mamadou DIA. Son père quitte son métier d’agent des chemins de fer, à Thiès, pour celui de policier ; il est alors affecté à Khombole, c’est là que Mamadou va naître. En revanche, sa sœur Fatou DIA et son grand-frère El Hadji DIA ont vu le jour à Thiès. «La disparition prématurée de mon père m’avait vivement affecté : je l’aimais beaucoup. Il était illettré : il ne savait ni lire, ni écrire en français. Pour devenir chef de train, il avait appris à parler en français, sans savoir écrire » dit Mamadou DIA, dans ses mémoires. Son père, brigadier de police, courageux et plein de dignité, était un contestataire avant la lettre. «Il m’a raconté ses démêlés, la façon dont il refusait des consignes qu’on lui donnait, ce qui lui valu beaucoup de retard dans son avancement» écrit Mamadou DIA. C’est en raison de sa bravoure et de son abnégation que son père va disparaître dans des circonstances tragiques : «Il est mort parce qu’il poursuivait un voleur qui avait tenté de s’échapper. Le voleur, en désespoir de cause, s’est jeté dans un puits de ferrailles. Mon père, entrainé dans son élan, alors qu’il l’avait saisi par les vêtements, est tombé dans le puits. Tous deux, broyés, n’ont pu survivre à leurs blessures» dit Mamadou DIA. Ce drame, en 1920, est le premier choc de la vie de Mamadou DIA «J’ai été marqué par la disparition de mon père, parce que je l’aimais beaucoup. C’était un ami avec qui je parlais, je discutais. Il me racontait toute sa vie, ses démêlés avec l’administration de l’époque» dit Mamadou DIA. La mort du père a une dimension psychologique importante chez le jeune Mamadou DIA. Ce rapport au père est central dans la vie du futur président du Conseil : «L’imitation de son père est devenue une dimension importante : c’est exercer la justice et protéger les populations» dit Mamadou DIOUF.

Comme les enfants de son âge, il commence par fréquenter l’école coranique. Enfant brillant, il a appris, par lui-même à écrire le Coran sur une tablette. Pendant la saison des pluies, il allait cultiver les champs de sa famille «Né dans une famille de gens simples, j’ai  connu tôt le prix du labeur ; j’ai connu le dénuement et le calvaire du besoin insatisfait. J’ai appris les vertus de l’austérité» dit Mamadou DIA. Il devra, par la suite fréquenter l’école française «C’était passionnant ; j’ai découvert là un autre univers. J’ai été séduit ; je savais réciter une petite grammaire classique de l’époque, d’un bout à l’autre, comme le Coran. C’est pour cela que j’étais fort en orthographe. Je ne faisais pas de fautes» dit Mamadou DIA. Il est dans la phase de conquête des savoirs, des sensibilités, la découverte du monde extérieur, comme la mer, la ville, la société. Poussé par un élan d’enthousiasme, il veut aussi plonger dans les autres aspects de la vie : «Mon premier contact avec la mer, ça été quelque chose d’extraordinaire. C’est après mon certificat d’études, en 1924, que pour la première fois, je sortais de l’univers paysan, pour aller prendre contact avec Dakar. J’étais content, j’étais heureux, fou de joie, sortir de mon bled, pour aller à la ville, prendre le train, vers la mer. La où j’ai eu mon émerveillement, c’est quand le train a dépassé Sébikhotane. J’étais à côté de la fenêtre. Puis, le train roulant, je vois sur une nappe d’eau immense. Je me lève, je me mets à la fenêtre. Je dis «qu’est-ce que c’est cela ? ». On me répond « tu ne sais pas ce que c’est ? C’est la mer ». Alors je n’arrêtais pas de répéter « Ah, c’est cela la mer ? ça a été un émerveillement, quelque chose d’extraordinaire» dit Mamadou DIA.

En 1925, Mamadou DIA entreprend des études secondaires à Saint-Louis, l’ancienne capitale coloniale, loin de sa famille et fait l’expérience de l’autonomie. Il n’a pas encore conscience de l’oppression coloniale «Pendant cette période, je n’avais pas le sentiment d’être colonisé. J’étais un enfant, un écolier. J’avais ma bourse ; elle était d’ailleurs modique. Il fallait que ma mère, quand elle avait vendu ses arachides, qu’elle m’envoie un peu d’argent pour me soutenir. A Saint-Louis, on restait 3 ou 4 jours sans tambouille, sans feu, sans repas, sans rien. Il fallait se débrouiller pour trouver un morceau de pain dans une boutique, un peu de pistache. Pour étudier, le soir, si on avait de quoi se payer les bougies ; si on n’en avait pas, il fallait aller dans la rue, sous les lampadaires, pour apprendre nos leçons. On avait un costume, le «Sabador», sur le dos pendant toute la semaine, et il fallait attendre le jeudi ou le dimanche, pour aller au fleuve, se mettre nu, laver son «Sabador», le laisser sécher, pour le remettre. C’est comme cela que nous avons vécu à Saint-Louis» dit Mamadou DIA. A l’école Blanchot de Saint-Louis, l’expérience de la pauvreté n’empêche en rien Mamadou DIA de devenir un excellent élève, et en dépit de son jeune âge, son instituteur, en 1926, en raison de sa vive intelligence, décide de le présenter à l’Ecole Normale William Ponty, pour devenir enseignant. L’historiographie a souvent retenu pour sa naissance la date de 1910, alors, expliquait-il, que : «les papiers de mon père que j’ai retrouvés indiquent que je suis né en juillet 1911». C’est, en fait, une ruse d’un enseignant qui l’a fait vieillir d’un an sur les documents officiels. «J’ai passé le concours, je n’avais pas l’âge requis, on m’a demandé qu’on me vieillisse de 1911 ; on a mis né en 1910. Je suis entré à Ponty major de ma promotion, premier de l’A.O.F.» dit Mamadou DIA.

En 1927, Mamadou DIA entre à l’école normale William Ponty, dans la fabrique des élites africaines, les futurs pères de l’indépendance. Il goûte à une vie plus agréable, c’est un changement de vie plus radical pour Mamadou DIA qui découvre l’internat et le réfectoire. «Après cette vie difficile à Blanchot, c’était l’internat plus confortable. On changeait complètement de vie. On était habillé. On avait l’uniforme, avec un képi, un réfectoire. C’étaient des choses formidables. Là aussi, j’ai fait de bonnes études» dit Mamadou DIA. L’histoire de Mamadou DIA est celle d’une vocation : «Mamadou Dia s’est voulu instituteur, au sens fort du terme. Pour lui, l’éducation est le processus par lequel on s’approprie pour comprendre le monde et pour agir dans le monde. C’est une école d’émancipation, à la condition qu’elle traduise le vécu réel des gens, et non pas un imaginaire projeté de l’extérieur. Partout, où il a été instituteur, il s’est intéressé tout de suite à la condition des paysans, et il enseignait aux fils de paysans. Il s’est placé dans la position de conseiller des parents d’élèves. Il a lancé des coopératives agricoles à cette époque. Cela faisait partie de sa vocation et de son métier d’instituteur, d’être aussi instituteur de coopératives paysannes enracinées dans le terroir. Cela va le propulser, au meilleur et au plus fort, de la définition des politiques qu’il mènera lorsqu’il va gouverner le Sénégal» dit le professeur Mamadou DIOUF.

C’est à Gorée que Mamadou DIA entre vraiment en contact avec la culture française et sa littérature. Il commence à lire Alphonse de LAMARTINE et Anatole France et aime la littérature française et la belle phrase. Mamadou DIA «est un homme du terroir, en contact avec les populations, mais il a aussi cette extraordinaire admiration pour la langue française, et cela explique aussi son admiration pour Léopold Sédar Senghor» dit le professeur Mamadou DIOUF. Dans sa carrière politique, et face à Lamine Coura GUEYE (1891-1968), Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001) a prétendu être le représentant des masses rurales. Même s’il a grandi dans un monde paysan, SENGHOR est un intellectuel qui a fait ses études en France. En revanche, Mamadou DIA né à Khombole ayant fait des études à Saint-Louis et à Gorée, puis devenu instituteur, est fortement enraciné dans le terroir.

C’est à Saint-Louis que Mamadou DIA démarre sa carrière d’instituteur, une période à la fois marquée par la discrimination du système éducatif, mais aussi par la joie intense d’enseigner «Pour moi, être un bon instituteur, il ne faut pas commencer par les classes supérieures ou moyennes ; il faut commencer par les cours préparatoires. C’est là vraiment que l’on découvre les joies d’enseigner quand tu prends des élèves à zéro, ne sachant ni lire, ni écrire, et trois mois après, tu les vois, progressivement, lire et écrire. C’est quelque chose de formidable». Devenu instituteur stagiaire, à Saint-Louis, c’est à l’âge de 22 ans, en 1932, que Mamadou DIA se marie à Fatou DIOP, une saint-louisienne qui lui donnera deux enfants (Oulimata et Tidiane). Mamadou DIA se mariera aussi à Oulimata BA, une fonctionnaire de l’UNSECO, décédée en 2016. Mamadou DIA a connu deux divorces : avec Clotilde BA, sage-femme catholique qui s’est convertie à l’Islam et avec Salam MOURAD, une institutrice libanaise. En 1936, il est affecté à Fissel, où réside son beau-frère, Serigne LEYE, un chef de canton. Mamadou DIA a pu ainsi entrer en contact avec les Sérères et les Diarafs. Ce qui lui donnera une bonne connaissance des structures paysannes villageoises.

En 1943, admis comme cadre supérieur, Mamadou DIA est nommé Directeur de l’école de Fatick. La politique peut changer les mœurs et introduire un nouveau souffle dans la vie. Mamadou DIA continue d’étudier les revendications et les problèmes des paysans, leur organisation et émancipation (accès à l’eau potable, terres salées empêchant le développement des rizicultures).

I – Mamadou DIA son rêve de justicier et de protecteur des paysans

 A – Mamadou DIA : L’éducateur et le chronique de la presse

Mamadou DIA se révèle être un des meilleurs instituteurs et un grand pédagogue. Mais du point de vue social, la vie d’un instituteur n’est pas aisée, les soldes étant modiques. Mamadou DIA découvre, subitement, ce qu’est le système colonial et ses injustices «Nous étions les fonctionnaires les moins bien payés. Nous étions les parias de l’administration. C’est à Ponty que j’ai découvert également le fait colonial, ressenti comme racisme à la suite de l’affaire du brevet» dit Mamadou DIA. Les instituteurs sont une élite africaine, mais une élite qui ne se situe pas au même niveau que les Européens «Le système colonial avec ses hiérarchies, avec ses injustices et ses inégalités, a fait comprendre à Mamadou DIA, et à toute sa génération, le problème colonial fondamental qui est celui de la hiérarchie raciale qui est entre le colon et l’indigène. Tous les futurs instituteurs, dans leur immense majorité, ne sont pas des citoyens français ; ils restent des indigènes. Une fois devenus instituteurs, les entraves à leur carrière professionnelle vont être ressentis comme la manifestation de ce racisme et de cette dualité du système colonial ; il y a deux cadres : un cadre européen supérieur et un cadre indigène inférieur ; ce qui institutionnalise cette discrimination» dit Etienne SMITH, auteur «Les hussards noirs de la colonie, instituteurs africains». Ces discriminations vont provoquer une crise de vocation des instituteurs africains. Beaucoup d’instituteurs veulent passer le baccalauréat pour échapper à ce cadre colonial brimant les indigènes, mais Albert CHARENTON (1893-1980), l’inspecteur général de l’AOF de 1929 à 1937, un conservateur et raciste, oppose un plafond de verre aux Africains, une élite de plus en plus vindicative. Mamadou DIA, Abdoulaye SADJI (1910-1961) écrivain, Ousmane Socé DIOP (1911-1974), écrivain, et Fara SOW, s’insurgent alors de ce blocage de leur carrière, et contestent de ce fait la légitimité du système colonial, son système assimilationniste. Les instituteurs avaient l’obligation de porter des habits européens et un casque, symbole de l’aliénation culturelle, qu’ils jettent ostensiblement, à Saint-Louis, dans le fleuve Sénégal et sont sanctionnés, pour cette rébellion. Ils entrent donc en politique. Enseignant, c’est le réveil de la conscience politique. Mamadou DIA passe aussi son baccalauréat en contrebande, malgré les interdictions qui lui sont faites, et cela lui vaut immédiatement sanction. Mamadou DIA se retrouve donc affecté disciplinairement dans cette petite école du pays Sérère, dans un village qui s’appelle Fissel. Les conditions de vie y étaient très dures et, en même temps, il était complètement immergé dans le peuple. C’est au moment, en septembre 1937, à la chambre de commerce de Dakar, sur le problème culturel en AOF, que Léopold Sédar SENGHOR s’insurge contre la politique d’assimilation. Mamadou DIA a adhéré, pleinement, à cette vision «assimiler, sans être assimilé». Le colonisé a le droit de choisir d’accepter ce qui vient de l’autre « nous revendiquons notre authenticité, notre identité nationale, identité africaine » dit Mamadou DIA. Pour lui, le temps est venu de repenser l’Histoire africaine, mais aussi émanciper les sociétés africaines, dans le cadre de ce qu’il appelle «l’authenticité», qui n’est pas un retour au passé, mais un puissant moyen pour entrer dans la modernité. Mamadou DIA «a compris le monde rural et les déshérités, parce qu’il est profondément enraciné dans le terroir, le monde paysan. C’est grâce à cet enracinement, qu’il a pu vivre et théoriser son socialisme africain» dit le professeur Mamadou DIOUF.

L’instituteur Mamadou DIA se jette à corps perdu dans son métier d’enseignant et se trouve bien loin, à l’époque, de la politique : «Je ne faisais pas de politique, parce que je détestais la politique», confiera-t-il plus tard. Au départ, Mamadou DIA exerçait des activités de chroniqueur dans la presse «J’écrivais des articles dans la presse, non seulement dans Paris-Dakar, mais également dans les journaux politiques, des articles qui étaient remarqués, axés sur les problèmes économiques ; c’est ce qui a attiré l’attention de Senghor sur moi» dit-il. Initialement, contestataire et réticent à l’engagement politique, Mamadou DIA est cependant engagé dans le combat d’idées. Il écrit pour des journaux «Dans mes articles de presse, je présentais de plus en plus les problèmes et les revendications des paysans. Je décrivais la misère qui régnait chez eux». Ses articles portent souvent sur les questions économiques. Il y explique notamment que la voie idéale pour l’émancipation des paysans est leur organisation en coopératives, une idée qui marquera durablement sa pensée politique. A l’époque, Mamadou DIA est en réaction avec la SFIO (la Section française de l’internationale ouvrière, l’ancêtre du Parti socialiste français), qui n’a, selon lui, «de socialiste que l’étiquette». Léopold Sédar SENGHOR s’intéresse par conséquent à Mamadou DIA, il a une personnalité qui résonne dans l’espace public et qui a de l’influence sur l’opinion publique. SENGHOR remarque Mamadou DIA parce qu’il est directeur d’école à Fatick, dans le milieu arachidier, il s’intéresse aux coopératives et aux conditions des paysans. SENGHOR est fasciné par le monde rural, mais c’est un intellectuel, il n’en pas les codes. Quand Léopold Sédar SENGHOR vient à Fatick pour présenter sa candidature à la députation, il l’interpelle sur la place du marché : «Je ne comprends pas que vous, jeune agrégé, au lieu de vous soucier de prendre la direction de l’enseignement en Afrique, vous vous préoccupiez d’avoir un mandat politique». Mamadou DIA révolté contre l’injustice, détestant les magouilles politiciennes, voulant réinventer la vie, pour défendre le monde paysan, entre en politique «J’avais les meilleurs rapports avec la population. C’est la population de Fatick qui va m’entraîner dans la politique. Moi, j’avais toujours dit que la politique, c’est la gangrène, c’est de la pourriture. Mais quand j’ai vu que les politiciens risquaient d’exploiter des paysans, si je peux faire quelque chose, je vais le faire. C’est ça le début de mon entrée en politique et ma collaboration directe avec Léopold Sédar Senghor. Nous étions élus sur la même liste au Conseil général» dit Mamadou DIA.

B – Mamadou DIA : La complémentarité avec SENGHOR

La rencontre entre Mamadou DIA et Léopold Sédar SENGHOR est fondée sur la complémentarité et les avantages mutuels : «Si on me dit Mamadou Dia, ce qui me revient à l’esprit, c’est à la fois celui qui a été le complément de Senghor ; Senghor fait partie d’une conversation qui est à la fois une conversation avec les intellectuels et les politiques, avec les membres de la diaspora africaine ; ce qu’il appelle son royaume d’enfance. Senghor est un polyglotte. Mamadou Dia est plutôt enraciné dans le terroir, de la région où il est né et il a grandi (Thiès et Diourbel). Il a eu une vie rurale. Cette complémentarité entre lui et Senghor était très importante» dit Mamadou DIA, professeur à l’université de Columbia. Pendant longtemps Léopold Sédar SENGHOR et Lamine GUEYE ont dominé la vie politique sénégalaise, mais la SFIO n’avait de socialiste que son étiquette ; ce parti défendait l’assimilation. En effet, la SFIO, en collusion avec les milieux d’affaires colonialistes, obligea SENGHOR à prendre ses distances avec ce parti. Mamadou DIA accompagne SENGHOR au moment de sa démission de la SFIO, annoncée par lettre le 27 septembre 1948. Les dissidents créent le BDS, au congrès des 15-17 avril 1949 à Thiès, une ville des cheminots et un acte de défi à la SFIO de Lamine GUEYE. SENGHOR, qui reçoit le soutien des marabouts, des syndicalistes et des ruraux, sort victorieux aux élections du 17 juin 1951, contre son mentor Lamine GUEYE. En 1952, les premières sections s’implantent donc à Thiès, avec l’appui de Ibrahima SARR, un cheminot syndicaliste et ami de Mamadou DIA.  Le 8ème congrès du BDS envisage même de créer «un parti ouvrier et paysan». Au Fouta-Toro, Abdou Salam  KANE est viscéralement hostile au BDS. Baba Dédé NIANE, Diawando, tiendra tête à Abdou  Salam à Kanel. Mais DIA obtiendra l’adhésion, à Matam, de Cheikh Fadel KANE et son neveu, Issa KANE. Mamadou DIA et Léopold Sédar SENGHOR seront les deux têtes du nouveau parti. Ils le conduiront au pouvoir, au fil du temps et des mutations (BDS, BPS, UPS en 1958). C’est une rencontre que Roland COLIN qualifie de «miraculeuse». Les deux hommes sont complémentaires : «Quand Dia était au pouvoir au Sénégal, en première ligne, aux responsabilités, j’aime autant vous dire que dans la vie politique sénégalaise l’image et la position de Dia étaient extrêmement fortes. Tout à fait aussi fortes que celles de Senghor ! Dia avait une grande présence vis-à-vis des paysans. Il était doué d’une éloquence très remarquable et remarquée lorsqu’il s’adressait aux foules, notamment en wolof. C’était un excellent orateur. Alors que Senghor ne se risquait que rarement à employer les langues africaines, dont il avait une connaissance, disons, plus théorique» écrit Roland COLIN. Mamadou DIA, fils du peuple, instituteur dans la brousse profonde, artisan de la mise en place des premières coopératives paysannes, musulman, mais musulman ouvert, très spirituel, possédant vraiment à fond la quintessence de cette culture historique des paysans sénégalais. Léopold Sédar SENGHOR, c’est l’intellectuel chrétien, issu d’une famille aisé, qui a théorisé la Négritude et la francophonie. Pour Mamadou DIA cette rencontre c’est le métissage de l’authenticité et la Négritude.

En 1956, et dans le cadre de la loi-cadre, nommé vice-président du Conseil du gouvernement, Mamadou DIA déclare sa détermination pour une gestion claire et efficiente : «Nous ne devons pas confondre la dignité de la fonction avec le luxe et le gaspillage, inadmissibles chez des représentants d’un peuple aussi démuni que le nôtre» dit-il. Les colonialistes manipulent les Lébous de Dakar pour revendiquer le détachement de la Presqu’Ile du Cap-Vert, pour en faire un département français. Pour contrer ce projet, Mamadou DIA décide de transférer la capitale de Saint-Louis à Dakar. 

Mamadou DIA s’associe avec vigueur à SENGHOR dans sa lutte contre la «balkanisation». Lorsqu’en septembre 1958 De GAULLE propose par référendum le choix entre le statut d’Etat membre de la Communauté ou l’indépendance, le parti sénégalais avait d’abord adopté la seconde option. SENGHOR, lui, avait promis officieusement au gouvernement français de voter pour la Communauté. Le parti risque d’être fracturé. Le premier accroc majeur se produisit au moment du choix crucial édicté par le référendum de septembre 1958 : l’indépendance immédiate ou l’intégration dans la Communauté française. Dia, qui pensait comme la majorité du BDS, tomba des nues lorsque SENGHOR, lors d’une entrevue dramatique à Gonneville-sur-Mer en Normandie, lui avoua qu’il avait déjà pris l’engagement d’accepter la Communauté et l’indépendance c’est dans 20 ans. «Dia s’était trouvé en position extrêmement délicate : ou bien il rompait avec Senghor, et c’était une catastrophe pour le Sénégal ; ou bien il s’alignait sur ses positions et il se mettait en porte-à-faux avec tout un courant avec son parti et aussi avec ses propres convictions. On ne peut pas renoncer à l’indépendance, mais si nous y allons tout de suite et sans que les conditions ne soient réunies, on risque de  tomber dans les dépendances les plus graves» écrit Roland COLIN. Après une discussion âpre, DIA accepta de se ranger à la position de son interlocuteur, mais en obtenant que la perspective de l’indépendance soit préservée à échéance maximale de cinq ans. Mamadou DIA obtint le ralliement du parti, au prix du départ d’un groupe de jeunes intellectuels comme Abdoulaye LY, Assane SECK, Mahtar M’BOW et Jean COLLIN, qui créent le parti du regroupement africain (PRA). Le 10 octobre 1958, il y eut à Rufisque un Comité national de l’UPS : «Dia, qui était un homme de grande cohérence, de forte volonté politique et de grande conviction, y exposa, en effet, les objectifs pour aller vers l’indépendance en détaillant toutes les conditions économiques, sociales et politiques qui permettraient concrètement de l’atteindre. Ceci signifiait le lancement d’un plan de développement qui mettrait à bas l’économie de traite et qui mettrait en place l’économie rurale. Dia voulait un socialisme africain du réel, c’est-à-dire qui puisse s’enraciner dans les communautés de base, qui soit fondé sur une véritable autogestion paysanne mettant en première ligne l’économie sociale et notamment ce qu’il appelait les «coopératives de développement» écrit Roland COLIN.

Mamadou DIA obtient de SENGHOR un acquiescement à l’indépendance à moyen terme, le délai permettant de démanteler l’économie de traite. Le Sénégal adhère ainsi à la Communauté, DIA étant élu premier Chef de l’Etat autonome, qui se joint au Soudan pour fonder la Fédération du Mali, en 1959, rapidement compromise sous les menées anti-fédéralistes. Initialement un projet de fédération à quatre Etats, le Dahomey et la Haute-Volta, s’étant retirés, la gestion de ce couple à deux a été difficile. Dans le schéma des négociations SENGHOR devait être le président de la fédération et Modibo KEITA le chef du gouvernement de celle-ci, et Mamadou DIA cantonné aux fonctions de chef du gouvernement du Sénégal. Mais très vite, c’est la crise, Modibo, par un volte-face, voulant un pouvoir unique et un seul chef. Le comportement de Lamine GUEYE, né à Médine, jugé pro-soudanais n’avait pas facilité les choses. Par ailleurs, le Sénégal sera secoué par d’importantes grèves à partir du 5 janvier 1959, le PRA,  considérant le régime de l’autonomie comme un régime néocolonial, s’est engouffré dans la brèche. Mamadou DIA va procéder à la dissolution des différentes factions de l’UGTAN, à la base de ces grèves. C’est ainsi que le président du Conseil n’avait pas hésité à radier massivement des syndicalistes de la fonction publique, pour faits de grève pour l’augmentation de leurs salaires, et avait profité des «incidents violents» (11 morts) marquant les élections municipales de St-Louis en 1960, pour interdire le parti africain de l’indépendance (PAI), d’obédience communiste.

La France ayant reconnu le droit à l’indépendance, la République du Sénégal est proclamée, au lendemain de l’éclatement de la Fédération du Mali. Le Sénégal indépendant est dirigé par un tandem : SENGHOR Chef de l’Etat et DIA Chef du gouvernement, dans un régime parlementaire.

II – Mamadou DIA et son projet politique de gouvernance vertueuse et d’émancipation des paysans

Initialement, Mamadou DIA s’est «positionné comme disciple de SENGHOR, et il se sentait pleinement à sa place comme le lieutenant par excellence. Il n’était pas le numéro trois, mais le numéro deux. A chaque fois qu’il était question de désigner un leader de premier rang, Mamadou DIA, inconditionnellement, réclamait que SENGHOR s’y mette» écrit Roland COLIN. Mamadou DIA a accepté avec réticence de prendre la tête de la première équipe gouvernementale sénégalaise parce qu’il pensait que c’était SENGHOR qui devait le faire. L’indépendance proclamée, Mamadou DIA met en place le premier plan de développement du Sénégal, s’efforce de mettre en place une administration modernisée, ou de faire avancer un islam éclairé. Il veut liquider l’économie de traite, rendre le pouvoir aux paysans, promouvoir une décentralisation administrative, un ordre social et politique plus juste. Cependant, cette orientation politique lui vaudra des inimitiés, qui précipiteront sa chute. Ce qui domine aussi sur la scène interne et  internationale, c’est l’atmosphère exacerbée de la Guerre froide. Par ailleurs, il lutte pour l’indépendance de l’Algérie et demande des négociations avec la France, et se rapproche de la Yougoslavie de Josip Broz TITO (1892-1980). Le monde étant divisé entre deux camps radicalement antagoniques : SENGHOR a choisi le camp modéré de l’Occident et Mamadou DIA a été suspecté d’être en connivence avec les communistes, et d’être «un antifrançais». Sa conception du socialisme africain est jugée trop révolutionnaire par la France. Le régime constitutionnel bicéphale, avec deux fortes personnalités, à l’indépendance, conduira à la crise de décembre 1962. Le professeur Babacar KANTE a bien pointé les faiblesses du régime constitutionnel de l’époque confinant le Chef de l’Etat à un rôle symbolique, l’essentiel des pouvoirs étant détenus par le Premier Ministre. Les préséances, les rivalités de pouvoirs ainsi que la propension à étaler sur la scène publique les ambitions personnelles redoublèrent.

En réalité, il s’agit d’une crise essentiellement politique. En effet, Mamadou DIA fut inspiré par un nationalisme et un patriotisme ardents, comme alternative à la domination coloniale et néocoloniale. Dans sa radicalité, Mamadou DIA se définit, dans ses mémoires comme un «militant du tiers-monde». Avec SENGHOR, homme modéré et acquis à la cause de la France, ils mirent fin à l’hégémonie de la SFIO sur la scène politique sénégalaise. Le combat politique axé sur la revendication de l’indépendance a pendant longtemps occulté les divergences de point de vue entre SENGHOR et son allié Mamadou DIA «Ils n’étaient pas d’accord, sur le plan politique, sur les orientations, qui, pourtant, avaient été définies par le Parti : la radicalisation de notre système économique. Et il s’y ajoute que ma politique commençait à susciter des craintes, du côté des milieux capitalistes» écrit Mamadou DIA, sans ses mémoires.

Le président SENGHOR, un artiste de la politique, sachant que Mamadou DIA s’appuie sur les rouages du Parti, a contourné la difficulté, en ralliant à sa cause, discrètement et finement, les nombreux ennemis du Président du Conseil : «Dia avait affronté le Léviathan de l’économie de traite, si vous voulez, et tous les intérêts économiques et politiques qu’il y avait derrière. Il était en toute première ligne et il y eut un déchaînement contre lui. Il y avait trois composantes dans le complot contre Dia : 1) les intérêts économiques, la chambre de commerce de Dakar, qui avait en arrière-plan Unilever et les «huiliers», avec son président Charles Gallenca qui a mis de l’argent en jeu dans l’affaire, 2) les marabouts, seigneurs de l’arachide, et les traitants (les talibé-traitants étaient les complices des premiers), 3) et puis le personnel des politiciens, style IIIe République, qui étaient clients des deux autres. Se nouait ainsi une triple coalition qui mesurait très bien que, pour ses membres, si le projet de Mamadou Dia passait, c’était la fin d’un monde. La fin de leur monde en tout cas !» écrit Roland COLIN. Le président SENGHOR a basculé, navigué à travers ces contradictions, et finalement la part la plus sombre de son personnage a pris le dessus. Il n’a pas soutenu Mamadou DIA alors qu’il aurait pu le faire. SENGHOR a reçu l’appui de députés que Mamadou DIA considérait comme corrompus, avec prise illégale d’intérêts, et menacés, de ce fait, de poursuites judiciaires : «Certains députés avaient contractés des dettes importantes des anciennes SMDR, dix millions, vingt millions, qu’ils ne payaient pas. J’ai exigé le paiement de ces dettes. D’autres avaient pris des participations, des actions dans des sociétés anonymes qui venaient de se constituer. Quelquefois par personnes interposées : leurs femmes, leurs enfants. J’ai dit que ce n’était pas normal. J’ai exigé que ces sommes soient restituées» écrit Mamadou DIA, dans ses mémoires. Mamadou DIA défendait donc une gouvernance sobre et vertueuse «J’ai voulu que la classe politique donnât l’exemple de sérieux, de l’austérité. J’ai exigé que cet argent qui appartenait aux paysans soit remboursé. J’avais tout un dossier et j’avais dessein d’engager des poursuites contre tous ceux qui avaient des dettes et ne voulaient pas rembourser» écrit Mamadou DIA.

Mamadou DIA considérait que l’indépendance politique du pays ne suffisait pas. Il fallait une politique nationaliste, un vrai réformisme, pour garantir la souveraineté du Sénégal «Il faut, maintenant, préparer l’Indépendance. Et pour cela, il faut mettre en place des structures et, aussi, les institutions nécessaires» dit-il. Au cœur de son projet politique, Mamadou DIA veut mettre en place l’animation rurale, une école paysanne, de paysans adultes, formés aux techniques modernes de développement, dans un esprit autogestionnaire, et une relation contractuelle avec l’Etat, transformer le Crédit du Sénégal, en crédit populaire. Il voulait la fin de l’économie de traite en vue de mettre en place une économie socialisée, mais celle-ci menace gravement les intérêts français et ceux des marabouts mourides, vivant la traite arachidière. «Certains marabouts recevaient du pouvoir des prébendes. L’administration coloniale les y avait habitués. Evidemment, avec moi, tout cela n’existait plus. Je prêtais à ceux des chefs religieux, qui étaient vraiment travailleurs, c’était le cas d’un homme comme Falilou M’Backé, et qui remboursaient leurs dettes. C’étaient des prêts à la production, que je refusais d’accorder aux mauvais payeurs» écrit Mamadou DIA dans ses mémoires. Par ailleurs, on a fait croire aux Marabouts, qu’avec le projet de Mamadou DIA, les talibés ou disciples n’iront plus accomplir la corvée du mercredi ; ce qui va davantage les appauvrir.

Par conséquent, les désaccords politiques s’approfondissent, notamment sur les orientations à donner au pays : «Malgré certaines explications superficielles sur la rivalité Parti, Assemblée nationale, cette crise semble bien avoir été le fruit de la résistance des notables locaux, en particulier les députés partisans du libéralisme économique, aux efforts de Dia pour établir, dans les faits, son socialisme africain. Au moment où l’animation rurale s’attaquait au leadership des députés et des marabouts, le président Senghor mit un frein à ces réformes de structures» écrit Gabriel GAGNON. En effet, Mamadou DIA envisage de diversifier l’économie sénégalaise en vue d’améliorer le sort des paysans producteurs d’arachides. Il veut supplanter l’économie de traite en lui enlevant son monopole extérieur et intérieur sur la commercialisation de l’arachide et des produits vivriers essentiels que sont au Sénégal le riz et le mil. Il créé un Office de commercialisation agricole et installe l’animation rurale. «SENGHOR lui-même ne disait rien sur ces réformes ; il n’exprimait pas son hostilité, mais je sentais qu’il n’était point enthousiaste : il restait froid. Cependant, il se faisait de temps en temps l’écho d’amis qui se plaignaient que ma politique était en train d’apeurer les capitaux et qu’à la limite elle les ferait fuir». Entre 1958 et 1962, 750 coopératives sont créées, et l’année 1963 allait créer une situation irréversible avec 75% de coopératives couvrant le territoire. Il a une démarche de rigueur, de probité, punir et récompenser en fonction des résultats. Mamadou DIA persiste dans cette voie nationaliste et le prouve dans un discours qui va pousser ses détracteurs à l’action. Le 8 décembre 1962, il prononce à Dakar l’allocution de clôture d’un colloque international intitulé «les politiques de développement et les diverses voies africaines du socialisme». Il y réaffirme ses thèses. Dans son plan de 1959 à 1962, la «dialectique du développement du système coopératif a été établie de façon à ce que la structure coopérative exerce l’ensemble des fonctions économiques et sociales du monde rural. Ses domaines d’activités devraient être successivement étendus à la production, l’équipement, la commercialisation des produits agricoles, à la fourniture des denrées de consommation courante, au crédit, au secteur industriel, aux opérations de prévoyance et d’assistance sociale, et enfin à la gestion publique dans le cadre de «Communautés de Développement» avait dit Mamadou DIA. Un tel programme mettait déjà le président du Conseil en conflit, non seulement avec les commerçants libanais de détail et de demi gros dans l’approvisionnement du monde rural en marchandises de première nécessité, mais aussi avec les «traitants» que constituent les intermédiaires entre les paysans et les industriels et autres exportateurs de la production d’arachides. Il le mettait également en conflit avec les autorités coutumières et religieuses qui avaient fait main basse sur les SIP, avec le soutien du pouvoir colonial.

Mamadou DIA est un partisan du socialisme africain, un socialisme démocratique ; ce qui a profondément, en pleine guerre froide, inquiété la Françafrique, dont SENGHOR, est l’un des éminents défenseurs. Pourtant, Mamadou DIA, un nationaliste, rejette le communisme, «un outil d’analyse du système capitaliste, qu’un instrument d’édification d’une économie du genre humain» écrit-il. Il rejette aussi violemment le capitalisme, le marché,  fondé sur des «règles du jeu de rapine et de fraude». DIA, refusant la domination, en appelle à une révolution économique, à de nouvelles règles du jeu, à un socialisme authentique, «seul capable d’ouvrir l’ère d’une Afrique rénovée dans un climat de paix» écrit-il. Mamadou DIA a pour ambition de provoquer une révolution paysanne en réalisant une synthèse où «les vieilles catégories d’idéalisme, de marxisme, de matérialisme, de libéralisme perdent leur sens et leur intérêt ; ainsi la négritude cesse pour nous d’être l’étendard de la révolte pour venir féconder notre révolution» écrit-il. Reprenant à son compte les travaux de François PERROUX, le président du Conseil estime que l’indépendance politique ne suffit pas pour assurer une véritable décolonisation, le maintien du système économique antérieur, c’est du néocolonialisme. Par conséquent, Mamadou DIA, un idéaliste, a toujours pensé que les structures coopératives et autogestionnaires du monde paysan, inspirées de la Chine et de la Yougoslavie, peuvent sortir le Sénégal du sous-développement. En effet, Mamadou DIA s’est donné comme mission fondamentale de protéger les paysans, de réaliser la justice dans la société, et pour lui, le BDS doit être le parti des «Badolos», des exclus et des paysans. Il a mesuré le poids de la traite arachidière, un savant système d’exploitation des paysans,  devenus consommateurs et passifs, incités à produire de l’arachide, et contraints de racheter du mil et du riz, à prix plus élevés, et donc vivant, de ce fait, dans un endettement chronique.

Nationaliste intransigeant, d’autres diront imprudent, Mamadou DIA proclame notamment la nécessité du «rejet révolutionnaire des anciennes structures». Le président DIA appelle à «concevoir une mutation totale qui substitue à la société coloniale et à l’économie de traite une société libre et une économie de développement». Selon le Moniteur Africain du Commerce et de l’Industrie du 22 Décembre 1962, Mamadou DIA, avec sa fameuse circulaire 32, avait évoqué la «possibilité de l’octroi aux coopératives, d’un monopôle d’importations des marchandises de première nécessité. Une telle option entrait en contradiction avec les efforts entrepris par les Maisons de Commerce Européennes traditionnelles (Françaises dans les faits), pour promouvoir le Commerce Africain jusqu’aux activités import – export». Les Français et les Libanais s’inquiètent de cette politique de Mamadou DIA et commencent à organiser, massivement, la fuite des capitaux. En effet, Mamadou DIA a engagé la diversification des relations internationales du Sénégal, tout en restant ami avec la France. Il veut défendre la dignité et la souveraineté du Sénégal, en se rapprochant des pays de l’Est «Ami de la France, partenaire loyal, nous n’avons jamais accepté d’être, cependant un partenaire inconditionnel, encore moins, un agent de la France» écrit Mamadou DIA, dans ses mémoires. Il voulait donc se libérer de la domination française. De retour à ses voyageurs de l’extérieur, il refusait de repasser par Paris, pour un compte-rendu à la France «Je n’ai pas à rendre compte au Général de Gaulle. Président d’un pays qui tient à sa souveraineté, je réserve, comme il se doit, la primeur de mes déclarations à mon gouvernement, à mon pays» dit Mamadou DIA à un journaliste français. Mamadou DIA avait demandé l’évacuation des bases militaires françaises installées à Dakar. Par ailleurs, Mamadou DIA était hostile au Franc CFA, qu’il voulait remplacer par une monnaie ouest-africaine, incluant la Guinée-Bissau et les Iles du Cap-Vert. Mamadou DIA voulait sénégaliser l’administration trop dominée, à l’époque, par les assistants techniques français.

II s’est, dès lors, révélé nécessaire de sacrifier le président du Conseil, à l’autel des exigences du pouvoir colonial français qui percevait dans ses options, une menace réelle sur ses intérêts au Sénégal et dans la sous-région. Si SENGHOR était attaché aux relations avec la France, Mamadou DIA, en pleine guerre froide a été président comme un ennemi dangereux de l’Occident. Naturellement, en stratège politique SENGHOR ne dévoilait pas ses intentions de destituer son Président du Conseil devenu encombrant. Mamadou DIA affirme avoir rencontré à Paris, dans le bureau d’André GUILLABERT, à l’ambassade du Sénégal, le président SENGHOR pour dissiper le malentendu. Mamadou DIA était prêt à démissionner, mais SENGHOR affirme qu’il n’a rien à lui reprocher, mais lui demande de congédier Obèye DIOP et de changer de ministère Joseph M’BAYE et Valdiodio N’DIAYE. Ce qu’a fait Mamadou DIA. Lors d’une visite à Michel DEBRE, premier ministre, celui-ci le met en garde contre un complot qui se trame contre lui, et orchestré depuis Touba, la capitale des Mourides, à l’instigation du président SENGHOR. Le président SENGHOR affirme de n’être pas au courant de cela, mais Mamadou DIA demande une réunion du Bureau de l’UPS, qui validera ses orientations politiques. En réalité, SENGHOR, Secrétaire du Parti, avait tenu une réunion secrète, avec les députés partisans de la motion de censure, en vue d’instaurer un régime présidentiel, et donc de liquider Mamadou DIA.

En politicien aguerri, SENGHOR en toute discrétion, mobilise la machine de guerre contre son président du Conseil : «Il y a eu des personnages un peu troubles en effet, y compris ce fameux homonyme Jean Collin qui a joué un rôle extraordinairement contestable et nocif, notamment comme ministre de l’Intérieur, dans la période où Dia a été mis brutalement à l’écart. Il faudrait faire des thèses sur Jean Collin, parce qu’il a été l’un des protagonistes de cette histoire et de ce qui s’ensuivit. Il a joué par rapport à Senghor, puis par rapport à Abdou Diouf par la suite, un rôle vraiment néfaste» écrit Roland COLIN. Les conseillers de SENGHOR, comme Michel AURILLAC, ont jeté l’huile sur le feu : «En ce qui concerne l’histoire de Dia et de Senghor, c’est très simple aussi. Senghor avait comme conseiller Michel Aurillac qui est devenu ensuite ministre de la Coopération. Aurillac était au cabinet de Senghor et moi j’étais au cabinet de Dia. Quand la situation a commencé à se tendre beaucoup, on a discuté assez régulièrement Aurillac et moi dans l’esprit qu’il fallait que l’on tente de faire en sorte que l’on n’aille pas jusqu’à l’explosion. Mais Aurillac allait dans un sens tout à fait accordé aux intérêts français. Moi, j’avais délibérément décidé de me positionner dans la vision et dans les options de Mamadou Dia. Je quitte le Sénégal brutalement parce que je tombe malade, un mois avant l’aboutissement. Mais tout était déjà en place. Au cabinet, il y avait Babacar Ba, qui en avait pris la direction à ma place. Aurillac va voir Babacar Ba pour tenter de dialoguer avec lui : il essuie une fin de non-recevoir. Babacar Ba lui dit en gros ceci : «Vous, les Européens, ce n’est pas vos affaires» écrit Roland COLIN

Mamadou DIA est un Soufi, et il n’est pas partisan d’aucune des grandes confréries musulmanes (Tidiane ou Mouride) et il va se heurter au pouvoir maraboutique, qui soutient Léopold Sédar SENGHOR. Il était à distance aussi bien des Mourides que des Tidjanes, tout en les respectant, et n’a jamais voulu accorder des faveurs à la classe maraboutique. En conséquence, il s’est heurté, en particulier, aux intérêts des Mourides qui profitaient, aux côté des colons, du système de la traite arachidière qu’il voulait abolir : «Le mouridisme est, au départ, une structure de protestation et de résistance, qui est devenue une structure de refuge, qui s’est ensuite en quelque sorte constituée en réseau à la fois de protection des adeptes et de mise au travail au bénéfice des dignitaires, se chargeant eux-mêmes d’une mission redistributrice dissymétrique. Elle le reste d’ailleurs encore assez largement. Le phénomène religieux s’est pour ainsi dire dissous dans ce système complexe où le spirituel et l’économique s’imbriquent de diverses façons, souvent déroutantes. Jusqu’à Abdoul Ahad, ils avaient une vocation spirituelle prééminente. Au moment des indépendances, Senghor, surtout après la chute de Dia, avait vraiment l’obsession de pouvoir être adoubé comme chef d’État. N’étant pas musulman, il était quand même reconnu par l’islam, les mourides représentant vraiment un bloc très important à ses yeux. Il a donc beaucoup cédé aux marabouts» écrit Roland COLIN. Curieusement, Mamadou DIA a été aussi renversé avec la complicité de El Hadji Saïdou TALL, saisi par le député Moustapha TOURE. Le marabout El Hadji Saïdou Nourou TALL avait également joué un rôle peu glorieux, lors de l’affaire du Camp de Thiaroye, en décembre 1944, le colon redoutant des réactions de la population avait fait appel à lui, pour calmer la colère de la population. Depuis lors, un accord non écrit, entre le pouvoir religieux et l’Etat organise, en retour du soutien politique des gouvernants, d’importantes subventions, non contrôlées par l’Assemblée nationale et bien d’autres avantages, comme les passeports diplomatiques et les voyages gratuits à la Mecque.

Mamadou DIA n’était pas rompu à l’art de la Politique ; c’était un homme trop pur qui avait un fétichisme de l’amitié pour l’amitié pour SENGHOR. Or, les sentiments occupent parfois une faible place dans le jeu politique. Dans ce combat pour le leadership, SENGHOR, une fois élu président avait mis une distance avec Mamadou DIA et s’entourait de comploteurs et d’intrigants. Les Députés votèrent l’augmentation de leurs salaires, en l’absence du Président du Conseil. Le président SENGHOR venait de confectionner un piège à DIA, dans lequel il est tombé, tête baissée, en exigeant, dès son retour au pays, de l’Assemblée nationale, de revenir sur sa décision pour permettre au Bureau politique de leur Parti d’examiner la question. Le lundi 17 décembre 1962, Mamadou DIA fait évacuer l’Assemblée et déploie un cordon de gendarmerie autour du bâtiment. Quatre députés sont arrêtés. Mais la motion est tout de même votée dans l’après-midi du 17 au domicile du président de l’Assemblée, maître Lamine GUEYE.  

Le prétexte légal fut ainsi trouvé par SENGHOR pour accuser Mamadou DIA de tentative de «Coup d’Etat». Cette éviction de Mamadou DIA du pouvoir a été salué par les milieux colonialistes : «Disons sans hésiter que la nouvelle équipe gouvernementale redonne totale et entière confiance aux investisseurs (français)» écrit le «Moniteur africain». Le 18 décembre 1962, Mamadou DIA et ses compagnons sont arrêtés par un détachement de paras-commandos, pour tentative de coup d’Etat «On fait un coup d’Etat, pour prendre le pouvoir, moi j’avais tous les pouvoirs» écrit Mamadou DIA. Une partie de la population, notamment les Mourides, jubile. Mis en accusation, Mamadou DIA est jugé du 9 au 13 mai 1963 par la Haute Cour de justice, présidé par Ousmane GOUNDIAM, un magistrat professionnel, mais composée de députés qui avaient voté la motion de censure, et un procureur général, Ousmane CAMARA. Il est défendu par plusieurs avocats, que sont maîtres Robert BADINTER, Abdoulaye WADE, Oumar DIOP, Assane DIA et Ogo KANE DIALLO. Maître Abdoulaye WADE ne se décidera qu’après une longue hésitation, il finira par obtenir l’aval préalable de Falilou M’BACKE, calife général des Mourides, au cœur du complot et de SENGHOR. Mamadou DIA est condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée et transféré à Kédougou. «Mamadou Dia s’est retrouvé en prison, sans avoir du tout préparé ce qu’on a qualifié de «coup d’État». Parce que s’il avait fait un coup d’État, il aurait constitué les moyens de le gagner. Il n’a pas du tout voulu qu’il y ait de sang versé. Ses adversaires avaient ourdi un piège imparable en déposant une motion de censure à l’Assemblée pour le destituer, sans avoir réuni, comme le demandait Dia, le comité national du parti qui les avait investis les uns et les autres» écrit Roland COLIN.

Commence alors entre 1962 et 1974, une période de «glaciation». François PERROUX, le grand économiste, qui était un ami de Mamadou DIA, a écrit au président SENGHOR à ce moment-là en lui disant en gros que les conditions de détention étaient vraiment très dures. Et le président SENGHOR de lui répondre : «Mais non ! Ils sont dans des petits pavillons climatisés». Le poste de Premier ministre est supprimé, les opposants pourchassés ou contraints à l’exil (Cheikh Hamidou KANE et Amadou Mahtar M’BOW). En 1968, une répression sévère s’abat sur les étudiants contestataires et conduit à la mort de Oumar Blondin DIOP (1946-1973). Les proches compagnons de Mamadou DIA sont emprisonnés dont Valdiodio N’DIAYE (1923-1984), ministre, maire de Kaolack, Abdoul Baïla WANE, Joseph M’BAYE et le syndicaliste Ibrahima SARR (1915-1976), ancien Secrétaire général des cheminots de l’Afrique Occidentale française et ayant refusé les grâces présidentielles. Ibrahima SARR meurt en détention, des suites d’une longue maladie. C’est Ibrahima SARR qui avait conduit la grande grève du 10 octobre 1947 au 19 mars 1948, un mouvement de grève ayant inspiré un roman de SEMBENE Ousmane. Une autre vague de répression, peu étudiée, va s’abattre sur le Sénégal, avec l’attentat manqué du 22 mars 1967, de Moustapha LO. Revenant sur ses premières déclarations, selon lesquelles il avait agi seul et de son propre chef, l'auteur de l'attentat, Moustapha LO, aurait finalement avoué à la police judiciaire, suivant Pierre BEARNES, un journaliste du Monde, qu'il avait reçu l'arme dont il a tenté de se servir de la main de M. Amadou Moustapha DRAME, ancien député et ancien chef de cabinet de l'ex-ministre de l'intérieur de M. Mamadou Dia, M. Valdiodio NDIAYE. Le président SENGHOR, de ce fait, a envoyé, plusieurs partisans de Mamadou DIA, dont Amadou Moustapha DRAME, Mody NIANE, inspecteur de l’enseignement élémentaire (père de Souleymane Nasser NIANE) et son frère Thierno NIANE, Directeur de la Caisse des dépôts et consignations, commandant SAOURO, Aboubacry KANE, N’Diogou Wakaba BA. Il faut rappeler un fait troublant, la motion de censure a été rédigée dans la chambre de Moustapha LO, un neveu de Cheikh Tidjane SY de Tivaoune, l’un des grands adversaires de Mamadou DIA. En récompense de ses services, Cheikh Tidjane SY recevra les cimenteries de Rufisque, sans délier un seul centime.

Dans cette crise, certaines personnalités ou forces religieuses en ont tiré grand profit en se rangeant derrière le président SENGHOR. Ainsi, Abdou DIOUF, dont le mentor a été Mamadou DIA, au début de la crise de 1962, a hésité. En effet, c’est sur recommandation insistante de Mamadou DIA que le président SENGHOR encore dubitatif sur son inexpérience, que Abdou DIOUF a été nommé gouverneur du Sine-Saloum à 25 ans. «Les jeunes d’aujourd’hui seront les futurs dirigeants de demain» avait dit Mamadou DIA. Dans ses mémoires, il reconnaît qu’à la chute de Mamadou DIA, le président SENGHOR avait demandé aux gouverneurs de région de lui faire acte d’allégeance. En bon républicain, il avait refusé, «estimant qu’étant soumis aux institutions de la République, je n’avais pas à faire acte d’allégeance personnelle». Il cite même une recommandation d’une amie de sa mère «Mon fils, ne te mêle pas de cela. Ce combat ne concerne que SENGHOR et DIA. Ne sacrifie pas ton avenir». Pour cette hésitation, lors de la crise de 1962, Abdou DIOUF a été relevé de ses fonctions de gouverneur du Sine-Saloum. Cependant, reçu en audience, par le président SENGHOR, Abdou DIOUF a fini par céder ; il est nommé, fin décembre 1962, Directeur de cabinet de Doudou THIAM (1926-1999), ministre des affaires étrangères. Il sera promu en 1970, premier ministre et SENGHOR le choisira comme son dauphin, et lui demande de se présenter à la population comme un métis Sérère et Peul.

Réhabiliter Mamadou DIA ?

En raison de son isolement et de ses conditions d’incarcération, Mamadou DIA perd un œil. En 1972, SENGHOR décide de réduire à 25 ans la peine de Mamadou DIA. Par la suite, le président SENGHOR accepte de le libérer à condition de renoncer à la vie politique. Après avoir dirigé la prière de ses gardiens, Mamadou DIA refuse cette humiliation et préfère «vivre libre en prison plutôt que prisonnier dehors». De nombreuses personnalités réclament la libération de Mamadou DIA. Ainsi, François MITTERRAND a déclaré qu’il ne remettra pas les pieds au Sénégal, tant que Mamadou DIA sera détenu. René CASSIN, François PERROUX et Aimé CESAIRE plaident en sa faveur «une masse de gens n’admettent pas cette injustice» disent-il. L’abbé Albert GAU (1910-1993) dénonce «une injustice qui a trop duré» dans le journal «La Croix» du 27 septembre 1970. SENGHOR peut dire adieu au Prix Nobel de la paix qu’il convoitait. Au Sénégal, Cheikh Anta DIOP, sera tous les opposants, le défenseur le plus inflexible de la cause de Mamadou DIA. Il sera libéré douze ans plus tard, le 28 mars 1974. Mamadou DIA a été soutenu pendant ses années de détention par sa foi de croyant. Mamadou DIA n’est pas inspiré par la haine. Il a pardonné. Musulman rigoriste, il avait tenté de fermer les bars et interdire la prostitution. Sur le plan spirituel, comme musulman soufi et non pas intégriste, Mamadou DIA avait tout à fait réussi à procéder à une démarche intérieure de pardon et d’apaisement vis-à-vis du président SENGHOR. Sans jamais retrouver l’importance politique qu’il avait lors de l’indépendance, Mamadou DIA a continué depuis à jouer le rôle d’intellectuel et de figure morale, de grand Sage, de «Maodo» (aîné en Peul). Le vieux sage, jusqu’à ses forces ultimes, se voudra le champion de la démocratie participative et d’une mondialisation à visage humain.

Mamadou DIA disparaît le 25 janvier 2009. Une cérémonie émouvante, lui a été rendu à Sciences Politiques, rue Saint-Guillaume, à Paris, en présence de nombreuses personnalités, dont Cheikh Hamidou KANE, Moustapha NIASSE, Babacar SALL et bien d’autres éminents universitaires. Le building administratif, siège du palais du gouvernement à Dakar, porte désormais le nom de Mamadou DIA.

 Comment peut-on évaluer l’héritage de Mamadou DIA ?

60 ans après les indépendances, les Sénégalais ont pris conscience de la justesse de la ligne politique suivie par Mamadou DIA : «La vérité finit toujours par triompher, mais sa victoire est lente et difficile : comme les déesses antiques, elle prend son temps, le temps des Dieux n’est pas celui des hommes» disait William SHAKESPEARE. Sur bien des points les revendications de Mamadou DIA ont pu aboutir, notamment la sénégalisation des postes de la fonction publique, ainsi que le départ de certaines bases militaires à partir du 4 avril 2010 (Bel-Air et Ouakam). Cependant, depuis le 1er août 2011, suite à un traité signé entre la France et le Sénégal, les 400 militaires et civils, des éléments français au Sénégal (EFS) constituent, à Dakar, un «pôle opérationnel de coopération» à vocation régionale, et pour défendre les civils français. Par ailleurs, des facilités d’escale sont accordées au port et à l’aéroport militaire Léopold Sédar Senghor, pour les forces armées françaises.

En revanche deux questions majeures sont persistantes et la situation semble même s’aggraver. C’est, d’une part, la place de la ruralité et notamment de la paysannerie. Les centres urbains, avec toutes les difficultés, se sont renforcés au détriment de la campagne. En 2014, la région de Dakar concentre, à elle seule, une population de 3 233 460 habitants, sur une superficie représentant 0,3% de la superficie totale du pays, soit près du quart (23,2%) de la population du Sénégal se chiffrant à 13 925 802 habitants. La paysannerie reste, pour l’instant, absente des grands projets gouvernementaux depuis l’indépendance. Les barrages et les forages n’ont pas eu les effets escomptés. En dehors de la saison des pluies, ne durant qu’au maximum 3 mois, les 9 autres mois, les paysans sans accès à l’eau sont désœuvrés. Il s’y ajoute des questions majeures du foncier, objet de graves spéculations. D’autre part, les confréries religieuses sont, plus que jamais triomphantes, et ont accaparé, au même titre que la bourgeoisie nationale et d’autres puissants groupes de pression les ressources de l’Etat. La communauté mouride, ceux-là mêmes qui avaient évincé Mamadou DIA, sont les grands gagnants de cette situation et ils se sont affranchis de toutes les contraintes étatiques : sans écoles, ni forces de l’ordre ou de Préfet à Touba depuis l’indépendance. Les autres confréries religieuses ayant vu le grand intérêt à en tirer, organisent également, et régulièrement, des Dahiras, un moyen devenu, presque légal de soutirer de l’argent à l’Etat.

Mamadou DIA se battait pour une gouvernance sobre et vertueuse, une émancipation des paysans, et il a été éliminé pour ce noble combat. Il est donc urgent de réhabiliter ce digne fils du Sénégal condamné, fort injustement, pour avoir organisé «un coup d’Etat».

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Paris, le 20 mai 2017, actualisé le 12 août 2020 par Amadou Bal BA

 

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