"Loi TAUBIRA, esclavage crime, 20 ans après" par Amadou Bal BA

Le 20ème anniversaire de la loi du 21 mai 2001 de Mme Christiane TAUBIRA, déclarant l’esclavage crime contre l’Humanité : entre Colère noire et Espoir. Arrachée de haute lutte, après plus de 2 ans de procédure, le maintien et la survie de cette loi est en danger, face à la montée en puissance de l’esprit colonialiste et esclavagiste.

Le 20ème anniversaire de la loi du 21 mai 2001 de Mme Christiane TAUBIRA, déclarant l’esclavage crime contre l’Humanité : entre Colère noire et Espoir

Le 21 mai 2001, Mme Christiane TAUBIRA, alors députée de la Guyane, fait reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité, et fait entrer la mémoire de la traite et de l’esclavage dans le récit national, prenant en compte les victimes et les responsabilités des crimes commis par l’État. «Nous sommes là pour dire que la traite et l’esclavage furent et sont un crime contre l’humanité ; que les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont autorisés, organisés percutent la morale universelle ; qu’il est juste d’énoncer que c’est dans nos idéaux de justice, de fraternité, de solidarité, que nous puisons les raisons de dire que le crime doit être qualifié. Et inscrit dans la loi parce que la loi seule dira la parole solennelle au nom du peuple français» disait le 18 février 1999, Mme Christiane TAUBIRA, dans la présentation de son projet de loi. La loi a mis deux ans avant d’être votée, certaines communautés estimant qu’elles avaient le monopole de la douleur et de la mémoire, et que la notion de «crime contre l’Humanité»  ne pouvant pas s’appliquer à la colonisation et à l’esclavage.

Mme Christiane TAUBIRA, avec l’énergie et la détermination que l’on connaît d’elle, a fini par vaincre moult obstacles : «Le sujet dont nous nous sommes emparés n’est pas un objet froid d’étude. Parce qu’il s’écoulera encore quelque temps avant que la paix et la sérénité ne viennent adoucir la blessure profonde qu’irrigue une émotivité inassouvie, parce qu’il peut être rude d’entendre décrire par le menu certains aspects de ce qui fut une tragédie longue et terrible, parce que l’histoire n’est pas une science exacte. Ce rapport n’est pas une thèse d’histoire. Il n’aspire à aucune exhaustivité, il ne vise à trancher aucune querelle de chiffres, il reprend les seules données qui ne font plus litige. Il n’est pas le script d’un film d’horreur, portant l’inventaire des chaînes, fers, carcans, entraves, menottes et fouets qui ont été conçus et perfectionnés pour déshumaniser. Il n’est pas non plus un acte d’accusation, parce que la culpabilité n’est pas héréditaire et parce que nos intentions ne sont pas de revanche. Il n’est pas une requête en repentance, parce que nul n’aurait l’idée de demander un acte de contrition à la République laïque, dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l’injustice. Il n’est pas un exercice cathartique, parce que les arrachements intimes nous imposent de tenaces pudeurs. Il n’est pas non plus une profession de foi, parce que nous avons encore à ciseler notre cri de foule. Pourtant, nous allons décrire le crime, l’œuvre d’oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination» dit Mme TAUBIRA.

La traite des Nègres a duré 4 siècles et concerné plus de 70 millions de personnes, les bénéficiaires étant, essentiellement, les puissances européennes qui ont profité de «ce commerce, ce négoce, ce trafic dont les seuls mobiles sont l’or, l’argent, les épices. Elle a été impliquée après d’autres, avec d’autres, dans l’esclavage qui transforme l’homme en captif, qui en fait une bête de somme et la propriété d’un autre. Le Code noir, qui a séjourné dans le droit français pendant près de deux siècles, stipule que l’esclave est un meuble et que l’esclave affranchi doit un respect singulier à ses anciens maîtres, aux veuves et aux enfants» dit Mme TAUBIRA. On estime à plus de 40 millions morts en raison de cette traité. Rien qu’à Haïti, ses premiers habitants, les Amérindiens, alors qu’on on en dénombrait 11 millions le long des Amériques en 1519, n’étaient plus que 2,5 millions à la fin du XVIème siècle : «Le commerce triangulaire a été pratiqué à titre privé ou à titre public pour des intérêts particuliers ou pour la raison d’État. Cette violence et cette brutalité expliquent très probablement, pour une large part, le silence convergent des pouvoirs publics, qui voulaient faire oublier, et des descendants d’esclaves, qui voulaient oublier» dit Mme Christiane TAUBIRA.

 Qualifié d’historique, le texte a fondé l’obligation de concéder «la place conséquente» que la traite négrière et l’esclavage méritent dans les programmes scolaires et de recherche. La loi TAUBIRA, déclarant l’esclavage «un crime contre l’Humanité», est une parole forte et officielle de la République. C’est une forme de réparation morale et symbolique et constitue, à ce titre, «une réparation symbolique, la première et sans doute la plus puissante de toutes. Mais elle induit une réparation politique en prenant en considération les fondements inégalitaires des sociétés d’outre-mer liées à l’esclavage, notamment aux indemnisations en faveur des colons qui ont suivi l’abolition. Elle suppose également une réparation morale qui propulse en pleine lumière la chaîne de refus qui a été tissée par ceux qui ont résisté en Afrique, par les marrons qui ont conduit les formes de résistance dans toutes les colonies. Elle suppose que cette réparation conjugue les efforts accomplis pour déraciner le racisme, pour dégager les racines des affrontements ethniques, pour affronter les injustices fabriquées. Elle suppose une réparation culturelle, notamment par la réhabilitation des lieux de mémoire» dit Mme Christiane TAUBIRA.

20 ans après la loi TAUBIRA de 2001, si la réparation «politique et mémorielle» a progressé en France de façon contrastée, en revanche, le dédommagement des anciens esclaves ou de leurs descendants, a été expressément exclu par ce texte, à la suite d’une manœuvre honteuse de dernière minute. On sait que les esclavagistes et les colons, qui avaient exploité et brimé cette population, ont reçu une forte compensation. «Ce débat est interminable parce que le crime en soi est irréparable, que personne ne peut ramener les vies perdues ni rembourser les générations de travail gratuit. Pour ouvrir ce débat en France, il faut une parole politique courageuse, intelligente, subtile (...) qui ait le courage de faire face à l’Histoire» a déclaré Mme Christiane TAUBIRA.

Dans ce bilan en demi-teinte, j’exprime, plus que jamais, mon immense colère, contre la progression des idées d’extrême-droite ne cessant de gagner du terrain, dans cette France Républicaine, avec son message universel des droits des droits de l’Homme. «Je me sens capable de hurler pour toujours contre ceux qui m’entourent et qui m’empêchent à jamais d’être un homme» disait Léon-Gontran DAMAS (1912-1978). En effet, et depuis plusieurs mois, de vents mauvais soufflent très fort dans notre chère France républicaine. J’ai parfois l’impression, de nos que le  Code Noir et celui de l’Indigénat, ont été sournoisement, rétablis dans ce pays. Devant cette affaissement grave des valeurs républicaines «la vigilance est en train de tomber» dit Mme Christiane TAUBIRA, et cela plusieurs points de vue.

Tout d’abord, quand Mme Christiane TAUBIRA a été nommée Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, j’ai été révulsé par le traitement carrément raciste dont elle a été l’objet par certains la qualifiant de «singe». Je n’ai pas entendu, à l’époque, une défense vigoureuse et énergique de la part des autorités publiques, en faveur de la Ministre, et contre ces propos ignobles ne relevant nullement de la liberté d’expression ; le racisme n’est pas une opinion, mais un délit qui aurait dû être poursuivi devant les tribunaux répressifs. De nombreuses autres personnalités publiques noires ont été lynchées (Lilian THURAM, Danièle OBONO, Sibeth N’DIAYE, Joseph M’BAYE, etc.), comme au temps de «Strange Fruit », sans que cela ne choque certaines autorités publiques.

Ensuite, je m’étonne, en dépit de la loi TAUBIRA déclarant l’esclavage «un crime contre l’Humanité», un refus opposé injustifié à débouler certaines statues, dont celle de Jean-Baptiste COLBERT. Pire, quand M. Franco LOLLIA, un militant anti-négrophobe, en légitime protestation, badigeonne cette statue de Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), le promoteur du Code noir, il est poursuivi devant les tribunaux répressifs. Je rappelle quand même, c’est Napoléon BONAPARTE (1769-1821), en 1808, celui-là même qui avait rétabli l’esclavage en 1802, qui a érigé cette statue de Colbert devant la représentation nationale et qui nargue maintenant tous les Républicains. Par ailleurs, je suis horrifié par l’hommage national rendu à Napoléon, lors du bicentenaire de sa mort, le 5 mai 2021.

Enfin, le déni des violences policières et du racisme, ne cessant de progresser dans ce pays, la stratégie d’impunité à travers la loi sur le séparatisme, ainsi que les interdictions sélectives de manifester ne s’adressant qu’aux racisés, font que la loi de Mme Christiane TAUBIRA, par des techniques insidieuses est, progressivement, vidée de son contenu.

En définitive, n’ayons pas peur des mots, le président MACRON a rétabli le Code de l’indigénat abrogeant ainsi, implicitement, la loi de 2001 de Mme Christiane TAUBIRA déclarant l’esclavage un crime contre l’Humanité. Quand il y a une distorsion entre ce que dit et ce que fait une personne, je préfère juger cette personne à la lumière de ses actes. Il n’a échappé à personne que le 10 mai 2021, le chef de l’Etat qui s’est rendu au Jardin du Luxembourg, à l’occasion de cette cérémonie d’abolition de l’esclavage, mais est resté claustré dans un grand mutisme. A-t-il eu honte d’avoir célébré le bicentenaire de la mort de Napoléon ? «Un silence peut être solennel, ceci étant, il est quand même édifiant de constater que le président de la République n'a rien trouvé à dire sur plus de deux siècles de l'Histoire de France alors qu'il y a cinq jours, il (le président Macron) faisait des gammes sur Macron. On a le droit d'avoir les fascinations qu'on veut, ceci étant même lorsqu'on a le culte des héros, c'est une époque qui ne manque pas de figures héroïques. Il y a des personnalités qui se sont battues contre le rétablissement de l'esclavage et contre l'esclavage et qui y ont perdu leur vie (Toussaint-Louverture ou Solitude)», dit Mme Christiane TAUBIRA.

 Par conséquent, le discours n’est pas seulement que le langue articulé, les faits aussi parlent ; ils peuvent être même parfois, très bavards. La nomination d’un premier ministre et d’un ministre de l’intérieur sarkozystes, ainsi que celle d’un Préfet ultra-répressif, maintenant assisté depuis justement le 10 mai 2021, par un préfet délégué à l’immigration, participent de cette politique de renoncement à la défense des valeurs des valeurs républicaines. Je m’étonne d’ailleurs que ce gouvernement, parfois féroce avec les faibles (chômeurs, étudiants étrangers et retraités) soit aussi faibles avec ces militaires séditieux, défiant publiquement l’autorité de l’Etat dans les journaux. Qui est donc vraiment séparatiste ?

Si la loi TAUBIRA a été arrachée de haute lutte, après plus de 2 ans de procédure, son maintien et sa survie, face à la montée en puissance de l’esprit colonialiste et esclavagiste, dépendra aussi de la volonté de chacun de faire triompher les valeurs républicaines d’égalité, de liberté et de fraternité, pour un bien-vivre ensemble, dans le respect mutuel.

En dépit de notre période sombre et ses dangereux errements, je reste profondément habité par l’espoir et l’espérance. Quand est citoyen, et que ses droits d’être humain et sa dignité sont bafoués, la République offre encore des armes redoutables : la démarche citoyenne et le droit de vote. Le philosophe allemand, Emmanuel KANT (1724-1804) avait raison de dire, que les Lumières, c’est la volonté de chacun, de s’émanciper, principalement de ses faiblesses individuelles, de la paresse et la lâcheté «qui empêchent l’individu de sortir de sa minorité, c’est-à-dire de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui». Ainsi, l’athlète noir américain, champion du monde aux JO de Mexico en 1968, Lee EVANS (1947-2021), avait refusé l’opprobre et la servitude, en levant le poing, contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis. La mort de George FLOYD a radicalement changé la donne aux Etats-Unis avec la défaite de Donald TRUMP et la victoire d’une équipe, BIDEN-HARRIS, que tout le monde encense, maintenant.

Les 20 et 27 juin 2021 aux régionales et départementales, sont un prélude à une alternance en 2022, en vue de la victoire d’une Femme présidente, Mme Anne HIDALGO. Allez donc voter massivement pour défendre la République !

Paris, le 21 mai 2021, par Amadou Bal BA -

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