"La dictature : de la Vigilance" par Amadou Bal BA

L’Afrique et l’Amérique latine sont profondément marqués des régimes dictatoriaux, monarchiques et dynastiques. Mais comment s'en sortir ? Chacun doit se sentir et intervenir par une démarche citoyenne. Les démocraties occidentales ne sont pas à l'abri d'une dictature, le passé et le présent (Donald TRUMP et Lepénisation de la Macronie). Vigilance. Vigilance.

Contre les dictatures du tiers-monde et ailleurs. Pour l’éloge de la Souveraineté, de la Liberté et de la Dignité humaine

Un des points communs entre l’Afrique et l’Amérique latine est que ces deux blocs ont tous subi colonisations et indépendances factices ; ces pays sont profondément marqués des régimes dictatoriaux, monarchiques et dynastiques. L’Afrique c’est l’indépendance dans la dépendance, à travers un système politique mis en place par Charles de GAULLE, appelée la Françafrique. Les pays africains sont devenus par un système vassalité des provinces françaises. Dans des pays comme le Gabon, le Cameroun, le Togo, le Tchad, la RCI et le Congo, un système de patrimonialisation du pouvoir a été mis en place. René DUMONT avait donc raison d’écrire que l’Afrique est «Mal partie». En dépit du multipartisme, devant la fin de la guerre froide, les Constitutions sont tripatouillées, pour se maintenir, abusivement, au pouvoir, comme ce fut le cas récemment en Guinée et en Côte-d’Ivoire, et bien avant au Togo. Au Mali, le soulèvement populaire, a été confisqué par une junte militaire, elle-même vite récupérée par la Françafrique.

Les régimes militaires en Amérique sont nés avec la «doctrine Monroe» pendant la Guerre froide afin d’éviter la contagion du cas de Cuba, un pays encore communiste. Francis Fukuyama, philosophe et économiste américain, prophétisait dans son ouvrage «La fin de l’histoire et le dernier homme» que la fin de la Guerre froide marquait le triomphe idéologique de la démocratie, et du libéralisme sur les autres idéologies politiques. Ce triomphe signifiait que, tôt ou tard, l’ensemble des nations convergerait vers un idéal démocratique. Or, aujourd’hui, force est de constater qu’il demeure de nombreux pays en dictature dont l’existence perdure, notamment en Amérique Latine et en Afrique. On appelle dictatures les régimes politiques autoritaires, très souvent illégitimes, qui s’installent et/ou se maintiennent par la force. Une dictature est un «régime politique dans lequel le pouvoir est détenu par une personne ou par un groupe de personnes qui l’exercent sans contrôle, de façon autoritaire» suivant le dictionnaire «Larousse». De tels régimes arrivent à fermer leur pays à toute influence étrangère, et à maintenir une mainmise constante sur la population, par une propagande intense et une censure de l’information. Plusieurs pays d'Amérique latine comme le Brésil, le Chili ou l’Argentine ont été touchés par la dictature, et le Brésil a renoué avec ses vieux démons. Ces régimes dictatoriaux ont souvent adopté des politiques culturelles ou des alliances militaires dont le but était de les soutenir et les légitimer idéologiquement.

Pourtant, et défaut de pouvoir opposer une résistance culturelle dans leur pays, avec la censure, c’est curieusement, en France que cette littérature a vu le jour. Il appartient aux Africains eux-mêmes de prendre en charge leur destin. «Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. (…). C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs» dit BETI, auteur de «Main basse sur le Cameroun». En effet, l’opposition est muselée et bâillonnée au Cameroun et les forces vives du pays sont contraintes à l’exil. L’écrivain, ivoirien, Ahmadou KOUROUMA, qui a vécu au Togo, avait décrit le régime dictatorial de la dynastie EYADEMA, dit Koyaga, dans son roman, «En attendant les bêtes sauvages», qui avait assassiné le président Sylvanus OLYMPIO. «Le répondeur est le diseur de vérité. Dans les prisons de Bokassa, les choses se passaient comme dans mon roman. Le personnage du colonel Otto Sacher a bel et bien existé. Les comportements des dictateurs africains sont tels que les gens ne les croient pas ; ils pensent que c’est de la fiction. Leurs comportements dépassent en effet souvent l’imagination. Les dictateurs africains se comportent dans la réalité comme dans mon roman. Nombre de faits et d’événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques. C’est terrible ! Cela fait partie de l’art de gouverner de ces dictateurs de mélanger le vrai et le faux, de ne pas dire ce qu’on fait, de dire ce qu’on ne fait pas» écrit Ahmadou KOUROUMA. Dans «En attendant les bêtes sauvages», le statut de chasseur occupe une place très importante. Chasseur de bêtes sauvages, il se meut en tueur d’hommes. Ici, l’homme apparaît plus cruel que la bête sauvage. En fin de compte, l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais bel et bien un homme pour l’homme. C’est un être monstrueux qui se révèle capable d’éliminer physiquement ses semblables par jouissance, pour en tirer un plaisir morbide, et non pas seulement pour survivre ou se défendre. «Lorsque le chasseur tue un fauve, il lui arrache les parties génitales pour les lui enfoncer dans la gueule. Par analogie, quand Koyaga tue ou assassine des hommes, il les émascule et leur enfouit le sexe dans la bouche. Parce que cela permet de neutraliser la force vengeresse des fauves, ou des hommes, tués. En leur mettant la queue ou le sexe dans la bouche, cette force est enfermée et elle tourne en rond. C’est cela la logique des chasseurs et de Koyaga», écrit KOUROUMA.

Mario VARGAS LLOSA, à travers un roman «La fête au bouc» a bien décrit les mécanismes de la dictature en Amérique Latine. En 1961, le 30 mai, jour de la Fête au Bouc, Rafaël Leonidas Trujillo Molina qui, depuis 1930, maintenait Saint-Domingue dans un régime de terreur et d'esclavage, était abattu dans sa voiture par des conjurés postés au bord de la route qu'il avait coutume d'emprunter. Une répression terrible s'ensuivit. Le pays, loin de se libérer et de s'acheminer vers la démocratie, continua de s'enfoncer dans la décadence et la corruption. C'est par le biais d'un personnage imaginaire, qui ouvre et referme le roman, que s'opère cette reconstitution. Fille d'un sénateur qui fut l'un des suppôts de Trujillo avant de tomber en disgrâce, Urania Cabral a fui, adolescente, Saint-Domingue pour les États-Unis où elle a fait sa vie. Trente-cinq ans après, cette avocate revient sur son île natale pour y revoir son père, devenu invalide et aphasique et replonge dans les souvenirs de son enfance ; jeune elle avait subi des sévices sexuels du dictateur. Avant Mario VARGAS LLOSA, les plus grands écrivains sud-américains, de García Márquez à Asturias, en passant par Roa Bastos, avaient osé prendre pour sujet cette malédiction qui n’est pas propre à ce continent, qu'est la dictature. C’est un tout un système de lâcheté, de peur, de traitrise, d’ingratitude, d’endoctrinement, d’isolation, de destruction du système social qui finit par broyer tous, et organiser un système de castration des vives de la Nation. Chacun se tait, pour se faire oublier, ou espérant, un jour, avoir des miettes du régime.

Un des grands problèmes majeurs de l'Afrique, c'est l'absence d'une bourgeoisie nationale, d'une industrialisation, ainsi que d'un secteur agricole solide, pour une population essentiellement rurale. L’Etat est la vache à lait, aussi bien pour les gouvernants que divers parasites (Entourage familial ou ethnique, religieux, soutiens politiques, agents publics gérant des finances, divers autres groupes de pression). Les gouvernants qui tapent dans la caisse s'accrochent au pouvoir, incités ainsi par leur entourage familial et leurs divers soutiens profitant du système. Les gouvernants, en raison de diverses compromissions savent que s'ils lâchent le pouvoir ils auront tout perdu y compris leur dignité, leur liberté et parfois leur vie.

Et l'opposition, sans ressources, en dépit des meilleures intentions, est confrontée à un dilemme : d'aller à la soupe ou de mourir de faim. En dépit d'un discours ronflant et démagogue, l'opposant, une fois au pouvoir, suit le chemin de ses prédécesseurs. La place de l'argent qui dépasse, largement, la sphère de l'Etat, a tout corrompu en Afrique. Si vous faites de la politique les belles promesses ne mobilisent pas la foule. Personne ne croit plus en rien. Seul le billet de banque, l'achat de conscience ont un pouvoir magique. Chacun veut sauver sa peau. Une démocratie des pauvres équivaut souvent à une Révolution trahie. Comment donc s’en sortir ?

Une redoutable question. Antonio GRAMSICI, dans ses «cahiers de prison», invitait à travailler sur «l’hégémonie culturelle» ; la victoire se gagne essentiellement à travers le combat des idées, et non par la violence. Une des forces de la dictature, c’est d’isoler et instrumentaliser ; vous finissez par ne plus croire en vous-même. La victoire des idées est le meilleur chemin pour la conquête du pouvoir. «C’est toujours le bon moment de faire ce qui est juste» disait Martin Luther KING. Comme le dirait Ahmadou KOUROUMA «Quand on refuse, on dit NON». Le Mahatma GANDHI, Martin Luther KING et Nelson MANDELA l’ont rappelé, un peuple calme et déterminé, finira toujours par vaincre l’Injustice. Il y a naturellement un prix à payer. «Si un homme n’a pas trouvé quelque chose qui vaut qu’on lui sacrifie la vie, il ne mérite pas de vivre. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce en quoi il croit. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour la justice. Un homme meurt quand il refuse de se battre pour ce qui est vrai», dit Martin Luther KING. En Tunisie, en Algérie, au Zimbabwe et au Soudan des régimes monarchiques et dynastiques, se croyant invincibles, sont tombés. «Même la nuit la plus sombre prendra fin. Et le soleil se lèvera» dit Victor HUGO.

Les pays occidentaux, si sûrs d’eux-mêmes, ne sont pas à l’abri d’une dictature. Déjà, au XXème siècle diverses dictatures avaient déjà secoué le vieux continent celles de Hitler, en Allemagne, le Maréchal PETAIN en France, Salazar au Portugal, Franco en Espagne et Mussolini en Italie. «L’accession de Hitler au pouvoir fut légale selon la règle majoritaire, et ni lui ni Staline n’auraient pu maintenir leur autorité sur de vastes populations, survivre à de nombreuses crises intérieures ou extérieures et braver les dangers multiples d’implacables luttes internes au parti, s’ils n’avaient bénéficié de la confiance des masses», écrit Hannah ARENDT.

De nos jours, on contemple, avec effroi que depuis 4 années, l’Amérique est dirigée par Donald TRUMP, un fou, un iconoclaste, un grand menteur, un islamophobe, un suprémaciste et un adversaire résolu de la démocratie. En Italie, en Grande-Bretagne et en Hongrie des régimes populistes ont triomphé. Personne ne songe, ou n’ose secouer Vladimir PUTIN, en Russie.

En France, la lepénisation des esprits a contaminé une bonne partie des Républicains, et ce projet de loi, de la Macronie sur le séparatisme, rebaptisé «Loi sur la sécurité globale» est d’inspiration vichyste, négrophobe et islamophobe. «Rien n’est plus dangereux que d’arrêter de penser. Le danger consiste en ce que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui» écrit Hannah ARENDT qui estimait que l’Occident peut basculer dans la dictature. George ORWELL, dans son livre 1984, ne s’adressait pas seulement qu’aux dictatures communistes. Le monde prétendument «libre» n’est pas à l’abri d’une dictature «Big Brother is watching you !». Donald TRUMP, le 20 janvier 2021, finira par partir dans la honte et le déshonneur. D’autres également en 2022 lui emboiteront le pas.

Indications bibliographiques sommaires.

ARENDT (Hannah), L’impérialisme, les origines du totalitarisme, traduit par Martine Leiris, révisé par Hélène Frappat, Paris, Seuil, 2010, 384 pages ;

ARENDT (Hannah), Les origines du totalitarisme : Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002, 1615 pages ;

ARENDT (Hannah), Les origines du totalitarisme : le système totalitaire, traduit par Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisé par Hélène Frappat, Paris, Seuil, 384 pages ;

BEJJANI (Gérard), «La fête au bouc de Mario Vargas Llosa», L’Orient Littéraire, avril 2020, n°166 ;

BETI (Mongo), Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, Paris, La François Maspero, 1972 et La Découverte 2003, 269 pages ;

BORGES (José, Luis), Fictions, Louis Gallois, Paris, Gallimard, 1944 et 2014, 214 pages ;

CHAO (Ramon), «La fête au bouc, un roman de Mario Vargas Llosa. Tyrans et despotes dans la littérature latino-américaine», Le Monde diplomatique, mai 2002, pages 32-33 ;

CHEVALIER (François), SAINT-GEOURS (Yves), L’Amérique latine, de l’indépendance à nos jours, Paris, PUF, Clio, 1993, 724 pages ;

GINHUT (Thierry), «Mario Vargas Llosa, romancier des libertés», Revue des Deux Mondes, juillet-août 2003, pages 174-178 ;

KOUROUMA (Ahmadou), En attendant les bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998, 357 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970, 198 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Monné, outrages et défis, Paris, Seuil, 1990, 286 pages ;

KOUROUMA (Ahmadou), Quand on refuse on dit non, Paris, Seuil, 2004, 164 pages ;

LEFORT (Daniel), «Mario Vargas Llosa, de la «Fête» au «Paradis» : fictions de l’histoire et pouvoirs de l’écrivain», Esprit, n°299, novembre 2003, pages 65-75 ;

LILA (Mark), LE BIHAN (Frédéric), «Le nouvel âge de la tyrannie», Esprit, n°291, janvier 2003, pages 110-118 ;

ORWELL (George), 1984, traduction de Jean Queval, Virginie Manouguian éditrice scientifique, Paris, Belin, Gallimard, 2016, 191 pages ;

QUEMENEUR (Tramor), «L’Amérique latine entre dépendances et dictatures, rappels historiques», L’école des lettres, 2014-15, n°1, pages 69-74 ;

ROUQUIER (Alain), A l’ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine, Paris, Albin Michel, 2010, 379 pages ;

VARGAS LLOSA (Mario), La fête au bouc (La Fiesta del Chivo), traduction de l’espagnol du Pérou, par Albert Bensoussan, Paris, Gallimard, 2002, collection du monde entier, 608 pages ;

ZUMBIEHL (François), «La fête au bouc, anatomie littéraire d’une dictature bananière», Critique, 2017, vol 5, n°840, pages 414-422.

Paris, le 22 novembre 2020, par Amadou Bal BA - 

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