"Jack LANG emblématique Ministre de la Culture" par Amadou Bal BA

40ème anniversaire du 10 mai 1981 : Jack LANG, Ministre de la Culture a fait bouger les lignes, bousculé le conservatisme et le conformisme. Professeur agrégé de droit public, initiateur du Festival mondial de théâtre de Nancy, Directeur du Palais de Chaillot, Jack LANG, pendant 10 ans, a bénéficié de la confiance de François MITTERRAND.

Célébration du 40ème anniversaire de la Victoire du 10 mai 1981 de François MITTERRAND : Jack LANG, l'emblématique Ministre de la Culture ou l'imagination au pouvoir

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Dans cette série d’articles que je consacre au quarantième anniversaire de la victoire de François MITTERRAND, et donc à sa promesse pour 2022, Jack LANG est incontournable, un ministre de la culture qui croit en l’urgence de tous les combats pour changer la vie : «C’est un homme de la Renaissance égaré parmi nous» dit Jean-Denis BREDIN. Il a fait bouger les lignes, bousculé le conservatisme et le conformisme, durablement. Professeur agrégé de droit public, mendésiste, anticolonialiste et antiraciste, dès dix-sept ans, initiateur à vingt-quatre ans du Festival mondial de théâtre de Nancy, puis directeur à trente-trois ans du Palais de Chaillot, notre ami Jack LANG, est ce Ministre emblématique de la culture de François MITTERRAND, qui a eu la durée en ayant appartenu à tous les gouvernements du président socialiste, dont il a souvent partagé l’intimité familiale, et bénéficié de sa grande confiance. Et, Jack LANG le raconte dans ses ouvrages «François Mitterrand, fragments de vie partagée» et le «Dictionnaire amoureux de François Mitterrand». En effet, Jack LANG, avec Christian DUPAVILLON, directeur artistique à Nancy et à Chaillot, vont organiser les principaux événements de la campagne électorale de 1981, la passation de pouvoirs avec Valéry GISCARD D’ESTAING, ainsi que les cérémonies d’investiture de François MITTERRAND du 21 mai 1981. Au Panthéon, il y avait là, le concert de Daniel BARENBOIM, des invités prestigieux (Gabriel Garcia MARQUES, Carlos FUENTES, James BALDWIN, William SYRON et Hortensia BUSI ALLENDE). C’est un événement qui marque une rupture avec toutes les cérémonies officielles, une fête populaire, pour un peuple de gauche longtemps écarté du pouvoir. C’est «l'invitation à la vie et au mouvement, le déferlement de joie dans toutes les grandes capitales du monde pour célébrer le commencement libérateur» dit Jack LANG. Au Panthéon, François MITTERRAND, avec la complicité de Roger HANIN, et la mise en scène de Serge MOATI, dépose une rose sur les tombes de Jean MOULIN, Jean JAURES et Victor SCHOELCHER. Jack LANG a été aussi le chef d’orchestre de la soirée festive à la Bastille du 10 mai 1981 : «Le peuple de France était enfin passé des ténèbres à la lumière» dit Jack LANG. «Enfin un pouvoir, le pouvoir, n'avait plus peur ni de la jeunesse ni de l'intelligence et que, pour la première fois, les forces de la création se reconnaissaient en lui. Voici qu'enfin, un pouvoir, le pouvoir, renouant avec la mémoire du pays, pouvait inventer à son peuple un avenir» dira Jack LANG, dans son fameux discours du 17 novembre 1981. Alors que le nouveau gouvernement est confronté à la bataille de l’emploi, Jack LANG est le chantre de l’enjeu économique, social et politique de la culture. «Jack Lang met en scène la vie même, plus que le théâtre ; c’est proprement un homme politique, et dans ce sens, un artiste» écrit Antoine VITEZ. En effet, il introduira cette Révolution qui intègre non seulement la culture classique, mais tous les autres domaines variés et inattendus comme le Design, la mode, la gastronomie et les musiques technos. Il a compris que la Révolution technologique a provoqué une énorme demande de produits culturels. Jack LANG se caractérise essentiellement par son conformisme, son imagination toujours débordante «La culture n’est ni un privilège, ni un supplément d’âme. Elle ne se réduit pas aux loisirs et aux divertissements. Elle constitue, certes un levier économique, social et éducatif, mais elle est surtout indispensable à notre intelligence, a fortiori en période de crise économique et de perte de repères» écrit Christophe GIRARD, dans son «petit livre rouge de la culture».

A cette époque, simple conseiller de Paris, sans fief politique, et sans enracinement dans le Parti socialiste, Jack LANG devient, subitement, l’homme politique le plus populaire de France, une bonne image, depuis lors, qui ne s'est jamais démentie. «De tous ceux que la Gauche a placés sous les feux de la rampe, Jack Lang est sans doute celui qui a fait le plus parlé de lui. Il a su faire de la culture un enjeu politique majeur» écrit Mark HUNTER. La fin des années MITTERRAND aurait dû logiquement soustraire Jack LANG de la lumière. C’est le contraire qui s’est produit. «Le bel homme», en référence au surnom des Guignols, est toujours au-devant de la scène, toujours sémillant et inventif. Maire de Blois de 1989 à 2000, député à Boulogne-sur-Mer de 2004 à 2010, Jack LANG est président de l’Institut du Monde Arabe, depuis 2013. En effet, Jack LANG est resté, éternellement, le Ministre de la Culture qu’on continue encore de consulter «La culture a beaucoup à perdre dans une telle compétition. Survivre, se nourrir sont des exigences absolues. La culture peut paraître moins vitale quand autant de gens souffrent et meurent. Et pourtant, les artistes et les créateurs ont témoigné, au cours de cette période, d’une inventivité étonnante et ont montré que la culture est une nécessité de l’âme, une source de bonheur, de générosité» dit Jack LANG, à propos de cette période de pandémie de la Covid-19.

La culture étant un des moyens de «changer la vie», Jack LANG s’est voulu le continuateur de l’ambition culturelle de la Révolution de 1789, pour qui, en réaction au vandalisme de l’Ancien régime, par un volontarisme, pose le principe que l’affirmation de la liberté d’opinion se traduit par l’instauration de la liberté des théâtres. La culture est placée au cœur de l’ambition de régénération de la société : changer les mentalités, transformer les pratiques les plus quotidiennes, construire de nouvelles institutions, instruire et émouvoir. Si la IIIème République  s’est désintéressée à l’art et à la culture, Jack LANG a recherché son inspiration dans l’héritage du Front populaire qui, dans un contexte de grave crise économique et de montée des totalitarismes a voulu construire une réplique démocratique à l’embrigadement de la culture devant être popularisée. «L'échec économique de nos prédécesseurs fut d'abord un échec culturel. Ils avaient perdu la foi en la force de l'esprit et de la volonté. Nous croyons en la force de l'esprit et de la volonté pour transformer le cours des choses. La culture, c'est donc la vie de l'esprit. Elle ne peut être confinée en une lointaine forteresse, éloignée des douleurs et des peines des hommes ; elle est la vie même. Pourquoi un ministère de la culture ? Pour accomplir une double tâche ; apporter sa propre contribution avec les autres ministères de ce Gouvernement, avec le Parlement, au projet de civilisation voulu par le pays, et conduire une politique nouvelle pour l'art et la création» dit Jack LANG. La culture est, par ailleurs, étroitement liée à la politique de loisirs, Jean ZAY (1904-1944) s’étant appuyé sur un vaste mouvement associatif. En effet, Jack LANG voit aussi dans la culture un enjeu économique et social. Selon lui «tout est culture», toute action gouvernementale est culturelle ; il y a, non pas un seul, mais quarante-quatre ministres de la culture dans le gouvernement de Pierre MAUROY. Tous les Français et non plus seulement une classe sociale, ont droit à la culture. Il identifie le combat de la gauche à un manifeste culturel et place le Ministère de la Culture «au service d'un projet de civilisation». A partir de 1959 deux ministres de la culture sortent du lot : André MALRAUX est celui qui a donné à la politique culturelle son «prestige», et Jack LANG, lui a donné  une vaste assise populaire, en raison de son imagination et de sa créativité débordantes, mais sa puissante capacité à agir, donc à faire bouger les lignes. Dans cette énergie créative et débordante, Jack LANG sait valoriser les hommes qui ont des projets ; ce qui le caractérise c’est «sa curiosité, sa sensibilité, son enthousiasme, sa capacité d’engagement immédiat. Quand il reconnaît la justesse d’un projet, il ne pose aucune question, ne cherche pas à atermoyer ; il donne le feu vert» écrit Patrick BOUCHAIN.

Jack LANG tenait une bonne partie de sa légitimité en raison de sa grande proximité avec le président MITTERRAND qui avalisait tous ses projets culturels. «François Mitterrand était un homme d’une grande culture, il était passionné de littérature, de cinéma, il avait une grande connaissance de l’histoire, du patrimoine. Sa culture était plutôt classique, même s’il était curieux de tout. Je lui ai fait découvrir et apprécier l’art d’avant-garde mais aussi la bande dessinée ou les musiques nouvelles. Il aimait les choses incarnées, sensuelles, le roman, la poésie. Il plaçait la culture au cœur de son projet politique, pour des raisons à la fois logiques et affectives, par raison et par passion. Il croyait profondément dans la culture pour transformer la société, accomplir la promesse de la gauche de libérer le temps libre, que chacun puisse l’utiliser pour se former, pour créer, pour rêver» dit Jack LANG.

Pour François MITTERRAND, la culture est l’expression du génie des peuples et ce qu’il y a de plus durable dans l’action des hommes. Lui-même aime à s’entourer d’artistes, affectionne certains écrivains et les éditions rares. En effet, François MITTERRAND a réfléchi sur une politique culturelle de gauche, sur  les multiples relations que peuvent nouer la culture et la politique : «Au fond, la palette est sans frontières : de Molière protégé du pouvoir royal à Beaumarchais ébranlant le pouvoir royal, en passant par les relations Voltaire-Frédéric de Prusse, Diderot-Catherine de Russie, Chénier-Robespierre, Malraux-de Gaulle» dit François MITTERRAND le 19 mars 1981, au symposium international sur la science et la culture, une rencontre abritée par l’UNESCO, avec la complicité d’Amadou Makhtar M’BOW, alors Directeur général de cette institution. MITTERRAND insiste sur la nécessaire humilité qui doit inspirer l’action de l’homme politique : «Au fond, l’exercice des responsabilités publiques n’est qu’une section des affaires culturelles. Si la culture est l’ensemble de nos modes de vie et de pensée, l’homme politique est un homme parmi d’autres. Avec d’autres, il essaie de comprendre le monde, avec d’autres il essaie de changer le monde» dit François MITTERRAND. La culture est un projet de société, un projet de vie, l’un des puissants socles du changement que la gauche entend mettre en place : «Le socialisme, c’est d’abord un projet culturel, c’est moins un choix de société qu’un choix de civilisation : en vérité, un choix de vie ou plutôt un choix de survie. Aujourd’hui, notre système à bout de souffle, à court d’idées, désespère l’homme et l’enferme dans la solitude» dit François MITTERRAND. La culture c’est réensemencer un vaste dessein mobilisateur des énergies et des talents «Gouverner l'avenir et non en être le jouet. Pour ce faire, concevoir un immense effort d'éducation artistique et scientifique à travers le pays, à l'école et hors de l'école» dit François MITTERRAND. Un projet culturel, c'est aussi une grande politique de la lecture publique, une politique audacieuse des programmes télévisés, orientés vers l'éducation, la connaissance et la formation du goût public, c'est redonner l'amour du beau dans sa ville dans son habitat, dans sa vie, c'est multiplier les groupes amateurs ; c'est ouvrir largement les portes de l'école aux artistes et aux techniciens. Réensemencer, c'est réintroduire l'art au cœur de la vie et non l'utiliser comme cache-misère.

Pour l’emblématique ministre de François MITTERRAND, dans son discours du 17 novembre 1981, la culture se trouve inscrite au cœur de tout projet politique et non à la périphérie de l’action gouvernementale ; et la politique culturelle participe d’un «projet de civilisation» qui vise à redonner droit de cité à la beauté et au bonheur. André MALRAUX, ministre de la culture du général de GAULLE parlait du «combat pour la civilisation, du jour contre la nuit». Pour le général de GAULLE «La culture domine tout». Le président sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR, un des membres du comité de François MITTERRAND sur la culture, défendait le primauté de la culture sur la politique, l’assimilation du champ culturel à la totalité du champ politique : «la culture est au début et à la fin de tout développement» disait le président sénégalais.

Qui est Jack LANG ?

Son arrière-grand-père maternel, Emile BOUCHET (1895-1926), un républicain, laïc et franc-maçon est institution en Vendée, catholique, conservatrice et monarchiste et sa grand-mère est Berthe BOULANGER (1896-1944). Les curés manifestent une hostilité à l’égard d’Emile, un enseignant de l’école du «démon». Jack LANG se dit areligieux, mais il introduira l’enseignement du fait religieux à l’école. Sa mère, Marie-Luce, est née le 5 janvier 1919. En 1926, à la mort d’Emile BOUCHET, sa famille vint s’installer à Nancy.  Sa mère, Marie-Luce BOUCHET, née le 5 janvier 1919, se marie, le 25 mai 1938, à Roger LANG (1902-1955), laïc, d’ascendance juive et directeur commercial d’une entreprise de son père, Albert LANG. Alors qu’elle attendait un enfant, et craignant que Nancy ne soit bombardée, Marie est envoyée à Méricourt, dans les Vosges, c’est là que naît le 2 septembre 1939, Jack LANG. En pleine guerre, et en hommage aux Anglais, son père voulait lui donner le prénom de Winston ; l’état civil refuse d’enregistrer ce prénom qui n’est pas français, mais accepte celui de «Jack», une francisation de «Jacques». Pendant la guerre, la famille se réfugie d’abord à Vichy, mais est obligée par la suite de se rendre en Corrèze.

Jack LANG fait des études secondaires au lycée Henri-Poincaré de Nancy. Entré en sixième en 1949, il redouble cette classe, puis est envoyé deux ans en pension au collège de Lunéville. Il revient en classe de quatrième au lycée Poincaré. Placé en section scientifique au premier trimestre de la classe de seconde, il demande à passer en section économique et sociale en cours d'année. Jack LANG perd son père à l'âge de 15 ans, en 1955. Il obtient le baccalauréat en 1957, puis s'inscrit à la faculté de droit de l'université de Nancy et au centre universitaire d'études politiques, dépendant de l'Institut d'études politiques de l'université de Paris. Ayant réussi avec mention ses deux premières années d'études au centre, il peut entrer directement en 1959 en deuxième année d'études à l'Institut d'études politiques de l'université de Paris, section service public, dont il est diplômé en 1961. Il continue en parallèle ses études de droit à la faculté de droit de l'université de Paris, et y obtient la licence, également en 1961. Après ses études à Paris, Jack LANG entame une carrière universitaire à la faculté de droit de l'université de Nancy. Il devient assistant du professeur de droit international, Charles CHAUMONT, obtient en 1964 les diplômes d'études supérieures en sciences politiques et en droit administratif puis, après l'obtention du doctorat en droit en janvier 1967, il devient chargé de cours. Après deux échecs successifs, il est lauréat du concours d'agrégation de droit public et sciences politiques, et est nommé maître de conférences le 1 janvier 1971 à l'université Nancy II. Titulaire d’un doctorat de droit international en 1976, et doyen de l'unité d'enseignement et de recherche de sciences juridiques et économiques de 1977 à 1980, Jack LANG obtiendra ensuite sa mutation à l'université Paris X-Nanterre.

Sa grand-mère paternelle, Camille LANG, dite «Mame», l’emmène à son premier spectacle d’opérette. Elle pense que Jack, un enfant sensible et intellectuel, est promis à un bel avenir. Par la suite, Jack suit les leçons de piano et de danse, mais sa véritable et durable passion, sera le théâtre. Jack LANG, qui zozotait, s’est passionné pour le théâtre «L’erreur de tous les hommes, c’est de ne pas croire assez au théâtre» écrit Albert CAMUS dans son «Caligula». On dit de lui, narcissique ou mégalomane, Jack voulant être objet de toutes les attentions, a besoin de plaire et de séduire. En fait, Jack LANG célèbre, en permanence la vie «Ah ! c’est maintenant que je vais vivre ; c’est moi qui le dit et moi qui m’invite à une fête sans mesure. Aujourd’hui, et pour le temps qui va venir, la liberté n’a plus de frontière» écrit Albert CAMUS dans son «Caligula».

Initialement, Jack LANG n’était pas socialiste, mais un anticolonialiste virulent et inconditionnel, dans un contexte de guerres en Algérie et en Indochine. Admirateur de Pierre MENDES-FRANCE (1907-1982), il rêve d’un monde plus juste et plus fraternel. Adhérent du mouvement des jeunes radicaux, il en est exclu en 1958. Il entretiendra une relation épistolaire avec Pierre MENDES-France «En 1959, je suis étudiant à Paris, je défends des idées de Pierre Mendès-France, qui, président du Conseil, a mis fin en 1954, à la guerre d’Indochine, et ouvert la voie à l’indépendance de la Tunisie et du Maroc. Grâce à son courage intellectuel et sa passion de la Vérité, il incarne alors l’idéal de ma génération» écrit Jack LANG dans «François Mitterrand, Fragments de vie partagée».

A Nancy, ville conservatrice se tenant à l’écart de la vitalité artistique française, Jack LANG fonde, en 1963, le Festival international du théâtre universitaire, un théâtre contestataire, éphémère et amateur qui attirera bientôt des troupes du monde entier et connaîtra une renommée internationale. Cette expérience est un haut lieu de découverte de nouveaux talents (Patrice CHEREAU, Chico BUARQUE). En ce temps-là, le théâtre dominant est celui des gags, le procès du système moral ou politique est rarement abordé. Or, en partisan de la liberté, de la poésie et de la fraternité, Jack LANG se passionne pour Albert CAMUS (1913-1960) et surtout Bertolt BRECHT (1898-1956), dans son esthétique de la distanciation. «Le rôle du comédien n’est pas de dire et de bien dire. Loin d’être un interprète docile et soumis, il deviendra lui-même créateur» écrit Antoine VITEZ. C'est au Conservatoire d'art dramatique de Nancy, en 1957, que Jack LANG fait la connaissance d’une petite brune, Monique BUCZYNSKI,, fille d’un juif polonais, Jacques BUCZYNSKI, originaire de Lituanie, et d'Elvire HAHN, qu'il épousera le 13 mars 1961. Ils auront deux filles. L'aînée est Caroline, née le 27 septembre 1961, senior vice-présidente de Warner Bros. International Television Distribution. La cadette est la comédienne Valérie LANG (1966-2013), compagne de Stanislas NORDDEY, fils de Jean-Pierre Mocky, est décédée des suites d’un cancer «Valérie nous manque, énormément ; elle était un trésor, un bijou, une personne merveilleuse. C’est particulièrement difficile» dit Jack LANG, face à ce drame. Derrière la réussite de chaque grand homme, se cache une femme exceptionnelle. En effet, Monique, l’épouse, a joué un rôle déterminant, mais discret, dans la carrière de Jack LANG. Il a de l’esprit, du charme et des convictions, Monique, conseillère privée, coach et directrice de conscience, lui a apporté le culot et l’appoint, l’esprit de décision. Monique a tenu un rôle central dans le fonctionnement du ministère de la culture et dans la constitution des réseaux de Jack LANG : «Pharaonne. moderne, pour influentes que soient nos trois «ministresses» du gouvernement Chirac, aucune n'a le pouvoir ni le statut (elles ne sont pas salariées) dont jouissait Monique Lang à la Culture» écrit Marie-Thérèse GUICHARD. Jack LANG ne manque ni d’allure, ni de panache et il a cultivé une proximité et une grande complémentarité avec sa femme, Monique «Il est impossible d’approcher Jack Lang, sans passer par Monique. C’est elle qui fait le tri et fixe les rendez-vous» écrit Mark HUNTER, un de ses biographes. A Nancy, il croit au bienfait de la contestation du théâtre des étudiants, et il a la passion de la liberté, au risque de se brouiller avec le maire conservateur de la ville, et donc de perdre tout appui logistique.

En 1972, Jacques DUHAMEL (1924-1977), ministre de la culture de Georges POMPIDOU (1911-1974), nomme Jack LANG, directeur du théâtre de Chaillot, à Paris, un établissement en déclin «Jack Lang est le lieu même de l’échange. Il est la vision, l’audace décisionnaire, le sens du terrain et des convictions peu conformistes» écrit Patrick BOUCHAIN. Assisté d’Antoine VITEZ, en qualité de Directeur artistique, Jack LANG institue un théâtre national pour enfants et diligente une transformation radicale de la grande salle. A Chaillot, Jack LANG veut donner plus d’écho au vivant ; il a cette façon de modifier les règles du jeu de l’intérieur, de faire de l’institution même un lieu de révolution, une réinvention permanente. Dans son imagination au pouvoir, Jack LANG considère que le théâtre est l’art le plus complet de tous, d’expérimentation et d’interprétation «rêveur insouciant, le temps d’une fête ou d’un regard, curieux et gourmand de tout, sitôt qu’il a décidé, tumultueux, impossible à arrêter, joyeux quand la vie quotidienne le retient, il est porté à l’action, au sérieux et devient infatigable. Gauchiste, disent ses ennemis ! Il l’est d’une certaine manière, par son mépris des idées reçues, sa haine du moindre conformisme. Il ne se reconnaît pas de maître. Il ignore le respect, sauf quand il admire» écrit Jean-Denis BREDIN.

En juillet 1974, lorsque François MITTERRAND se rend au théâtre de Chaillot pour soutenir Jack LANG qui vient d’en être évincé par le nouveau secrétaire d’État à la Culture, Michel GUY (1927-1990). François MITTERRAND est ensuite invité, en 1975 et en 1977, au festival de Nancy par Jack LANG, qui le séduit par ses idées, sa fougue, son entregent. Jack LANG, dans ses convictions fortes comme des montagnes et une volonté aussi forte que ses convictions, est un être entier, et cela peut lui jouer  des tours : «Avec ceux auxquels il n’accorde ni estime, ni crédit, ceux qui se dressent contre lui, il les affronte violemment et souvent sans précaution. Au risque de perdre la direction de Chaillot, à laquelle il tient tant, il malmène Maurice Druon, son ministre, parce qu’il ne peut pas le supporter» écrit Jean-Denis BREDIN. En effet, Jack LANG, dans sa force vitale, il sait où il est et quel chemin il va emprunter. Or, Maurice DRUON (1918-2009), auteur du «chant des partisans», hostile à toute innovation ou avant-garde culturelle, et voyait dans toute audace une forme de contestation ou de subversion politique ; En cela Jack LANG dérangeait le nouveau pouvoir giscardien.

En 1977, Jack LANG se présente sur une liste socialiste des municipales à Paris 3ème dirigée par Jérôme CLEMENT, homme de culture, écrivain et futur président d’Arte. Au cours de cette campagne, Jack LANG fait la connaissance de Georges DAYAN (1915-1979), député du Gard et sénateur de Paris, un des amis intimes de François MITTERRAND. C’est à ce moment que Jack LANG, petit à petit, va entrer dans le cercle fermé des amis du futur président socialiste de la République. En 1978, Michel ROCARD, populaire dans les sondages, et un redoutable concurrent de François MITTERRAND, le qualifie «d’archaïque». Au congrès de Metz, Jack LANG soutient François MITTERRAND contre Michel ROCARD (1930-2016). François MITTERRAND ressentant alors le besoin de renouveler et densifier, l’entoure de nouvelles recrues et accorde une place de choix aux «Sabras» ou descendants de Juifs nés en Israël (Jacques ATTALI, Laurent FABIUS, Jean-Marc AYRAULT) : «A leurs yeux, je représente une nouvelle génération du monde de la culture, une certaine modernité et forme de créativité» dit Jack LANG. En 1979, Jack LANG, nommé conseiller culturel, est désigné directeur de la campagne des européennes, pour la première fois au suffrage universel direct, et le Parti socialiste (22%) devance la Libération le Parti communiste (19%) : «Cette campagne sera, pour moi, une sorte de laboratoire géant, et pour François Mitterrand, une rampe de lancement» écrit Jack LANG.

Jack LANG est choisi par François MITTERRAND pour prendre en charge la délégation nationale à l’action culturelle et participe activement à la campagne présidentielle de 1981, s’employant à rassembler autour du candidat socialiste intellectuels et «créateurs» de toutes disciplines.

Au soir du 10 mai 1981, François MITTERRAND dira, à la rue Solférino, le nouveau siège du Parti socialiste depuis 1980, «Je vous retrouverai, chacun, dans les prochains jours». Paul QUILES, directeur de la campagne électorale de 1981, avait demandé à Jack LANG, dans l’hypothèse d’une victoire d’organiser une grande fête à la Place de la Bastille. Mais Jack LANG ne savait pas encore sa place dans le futur gouvernement «Nous étions prêts à exercer le pouvoir, nous sommes impatients d’agir» dit Jack LANG. Le 12 mai 1981, Jack LANG ainsi que son épouse Monique, sont invités à prendre un café à la rue de Bièvre au domicile parisien. Au moment du départ, François MITTERRAND lui demande de l’accompagner au pigeonnier et lui demande de s’occuper de la partie publique de la cérémonie de passation de pouvoirs du 21 mai 1981 ainsi que la visite du Panthéon «Après le Front populaire et la Libération, la majorité politique vient de s’identifier à la majorité sociale» avait dit François MITTERRAND. Mais MITTERRAND n’a rien dit de son entrée au gouvernement. Jack LANG est revenu le 13 mai 1981, mais François MITTERRAND est resté silencieux. Dans cette période intense et c’est la nature de François MITTERRAND, il ne disait rien à personne et restait souvent dans la réserve ; il écoutait plus que ce qu’il ne parlait. Puis, il décidait. «Dès qu’on est plus de deux à savoir, il n’y a plus ni discrétion, ni secret publics» disait François MITTERRAND. C’est finalement Gaston DEFFERRE qui a vendu la mèche en félicitant Jack LANG, nommé Ministre de la culture : «Nous gravirons ensemble les marches de l’Elysée pour aller à la salle des fêtes» lui dit-il.

Nommé Ministre de la culture, Jack LANG savoure cet instant de joie «Un sentiment de bonheur m’étreint. Depuis des années, je me bagarre pour que cela advienne, et soudain le rêve se réalise. François Mitterrand m’accorde une confiance qui me donne des ailes. Ce n’est pas l’ivresse du pouvoir que je ressens, mais l’ivresse de pouvoir enfin faire bouger les lignes, inverser les priorités» écrit-il. Dans ces années 80, la nomination de Jack LANG au ministère de la culture est loin d’être anodine. La culture est un haut lieu de confrontation et de concurrence entre le Parti socialiste et le Parti communiste qui, dans les années 70 et 80, détenait une hégémonie culturelle incontestable depuis la Libération : «Nous voulions faire pièce au P.C.F, qui prétend être le parti des intellectuels» écrit Jack LANG. Le poète communiste, Louis ARAGON (1897-1982) invitait à construire des «galeries vers le ciel» et Jack RALITE (1928-2017) aurait pu être un bon ministre de la culture. «La culture fait partie intégrante de notre identité et de notre histoire, elle fédère et rassemble les citoyens, contribue à donner à la France sa place spécifique en Europe et dans le monde» écrit Christophe GIRARD «le petit livre rouge». Par conséquent, la Gauche, François MITTERRAND et Jack LANG ont vite compris qu’en vue d’une conquête ou conservation durable du pouvoir, la culture est devenue un enjeu politique. Or traditionnellement, le ministère de la culture, parent pauvre du budget de l'État, était en quelque sorte la «Cendrillon» suivant André MALRAUX, avec «un budget des menus plaisirs» suivant Jean VILAR. Aussi Jack LANG sollicite le doublement du budget du Ministère de la Culture : «Bonne idée, mais bonne idée difficile à réaliser» dit François MITTERRAND. Jack LANG se bat pour l’émergence de 40 ministres de la culture : «Et fini le temps où, campant jalousement sur ses hauteurs, l'administration de la culture somnolait loin des bruits du monde. La culture n'est la propriété de personne. La culture n'est pas la propriété d'une administration. Si notre ambition culturelle est une ambition de civilisation, alors aucun ministère n'en est exempté. Chaque administration, chaque service public, chaque entreprise nationale en sera l'artisan. Ce Gouvernement ne compte pas un ministre de la culture, mais si je puis dire, quarante-quatre ministres de la culture, car chacun à sa manière peut apporter sa contribution à ce projet d'ensemble» dit Jack LANG. En effet, la culture est un puissant désir de changement dans toute la société, «en vue d’inoculer le désir de beauté, d’harmonie» dit-il. «Jack Lang est boulimique, et l’idée de Mitterrand était sans doute  de le contenir partiellement. Même si, de toute façon, Jack Lang on le sort par la porte, il revient par la fenêtre, il a été toujours comme cela ! François Mitterrand l’appréciait mais ne voulait pas l’avoir tout le temps dans les pattes» dit Jérôme CLEMENT.

Jack LANG, ministre de la culture, au service du projet de rupture de François MITTERRAND, a témoigné de l’audace, la politique reste le domaine de la volonté et de l’action, abandonnant ainsi la résignation et les incantations stériles. François MITTERRAND avait déjà fixé le cap «Réfléchissez, dans les prochains jours, à une liste de grands projets qui soient architecturalement emblématiques et répondant à un vrai besoin culturel. Et enclenchez immédiatement dans l’ensemble du pays un vaste mouvement d’où surgiront des centres d’art et de création» avait-il dit le 19 mars 1981. En effet, Jack LANG  «a des convictions fortes comme des montagnes, et une volonté aussi forte que ses convictions. Il ne sait rien d’impossible, et rend tout ou presque possible, à force de vouloir, de bousculer les obstacles et rompre les règles ordinaires du jeu» écrit Jean-Denis BREDIN dans «Eclats». Pour François MITTERRAND, la culture est un puissant levier pour le changement «un changement profond équivaut à un tremblement de terre. «Nous voulons changer la vie, imaginer un autre système de civilisation qui puisse faire prévaloir l’exigence de la création et du savoir sur les impératifs de rentabilité à court terme, et en même nous voulons assurer la prééminence de la justice sociale sur les intérêts des profiteurs et des spéculateurs» dit François MITTERRAND.

François MITTERRAND a laissé à Jack LANG, une grande liberté de marge de manœuvre : «Il est pudique et réservé ; il préfère la litote aux longs discours ; il nous laisse mettre en scène sa pensée. Le geste large, il maintient le cap sur l’essentiel et, pour le reste, il se laisse porter par la vague» dit Jack LANG. Les premières visites de François MITTERRAND sont au Centre Pompidou, symbole de l’art moderne et au festival d’Avignon pour soutenir Ariane MNOUCHKINE. De nombreux écrivains étrangers sont naturalisés, comme Milan KUNDERA. Dans le passé, la Gauche n’ayant gouverné que de façon sporadique, est prise par un vertige de l’urgence du temps. «Avant 1981, le sentiment que les conservateurs et la droite étaient installés au pouvoir pour l’éternité pesait sur l’atmosphère. Vous avez hérité de cette aspiration à l’alternance, au droit à vivre, à penser et à gouverner autrement» dit Jack LANG. Aussi, différents projets sont immédiatement mis en chantier : loi sur le prix du livre, doublement du budget du ministère de la culture, lancement des grands travaux, exception culturelle. Mais ce programme n’est pas aussi spontané que cela, il est le fruit de nombreuses années de réflexions et de combats : «L’armature intellectuelle, politique et culturelle de notre programme nous sert de boussole» écrit Jack LANG.

Le projet de loi sur le prix du livre est présenté le 23 juillet 1981 en conseil des ministres ; son ambition est de «sauvegarder tout à la fois notre réseau de librairies, la diversité de la création et de l’édition» écrit Jack LANG. Ce projet de loi se heurte aux intérêts financiers de grands groupes de distribution et de supermarchés. Ainsi, Jérôme LINDON, Directeur des éditions de Minuit et créateur d’une association pour le prix unique du livre, dénonce la logique grossiste de la FNAC et le «mal français consistant à dédaigner les progrès de l’organisation et de la gestion, qui privilégie la défense du marginal sur l’essor économique, qui demande en permanence à l’Etat aide et protection». En effet, les années 80 sont marquées par la crise du livre. Elle a deux origines : le développement des nouvelles pratiques culturelles, qui concurrencent la lecture, et la crise de 1973. Le monde de l’édition est révolutionné par de gros éditeurs comme Hachette, et l’édition technique est plus en avance technologiquement ; le monde de la distribution est quant à lui attaqué par l’apparition des grandes surfaces. L’arrivée de la FNAC a porté le fer dans le monde des librairies, qui sont passées de plus de 60% du marché à 50%. Cette crise est maintenant accentuée par le phénomène de l’autoédition et cette pandémie de la Covid-19. A l’époque, dans sa croisade, Jack LANG est soutenu par Gaston DEFFERRE (1910-1986) et sa compagne, Edmonde CHARLES-ROUX (1920-2016, voir mon article). Le 10 août 1981 est promulguée la loi relative au prix du livre, connue sous le nom de loi LANG, entrée en vigueur le 1er janvier 1982, elle met en place, sur le territoire français, l’obligation de vendre les livres neufs au prix fixé par l’éditeur. Cette loi, hautement symbolique dans laquelle se retrouve aujourd’hui la grande majorité des acteurs du livre, est issue du contexte spécifique des années 1970 qui voit se développer de nouvelles formes de concurrence à la librairie traditionnelle. L’émergence du problème du prix du livre dans les années 1970 a été analysée par Yves SUREL : constatant une baisse du poids de la librairie indépendante, les acteurs de la chaîne du livre l’attribuent aux discounts consentis par les nouveaux acteurs de la distribution. Soulignant le rôle essentiel de la librairie indépendante pour la chaîne du livre et pour la culture, ils érigent le problème en enjeu de politiques culturelles et requièrent à ce titre une régulation de la concurrence par l’État via la mise en place d’un prix unique du livre. Les gouvernants ont toujours entretenu des rapports conflictuels avec le livre. En effet, celui-ci est considéré à la fois comme un soutien et une menace par les titulaires du pouvoir. Si la censure et le mécénat ont constitué deux formes privilégiées de cette relation séculaire, les liens actuels s’inscrivent plus volontiers dans le cadre traditionnel des politiques publiques. L’héritage de la Gauche, maintenant exporté dans toute l’Europe, est celui de la promotion générale du livre (Salon du Livre, Temps du Livre), à la législation sur les prix, en passant par les aides à la publication, l’Etat s’est aujourd’hui doté d’un répertoire d’actions très diverses.

Jack LANG engage, ce qu’il est convenu d’appeler les «Grands travaux», une expression trompeuse. L’ambition de la Gauche, à l’époque, était autre. Il ne s’agissait pas de construire pour construire, mais d’engager une politique des arts et de la culture complètement nouvelle : «A vrai dire, le manque était général. La situation culturelle était d’une grande pauvreté. Le musée du Louvre ou la Bibliothèque nationale, par exemple, étaient dans un état de décrépitude avancée: des salles ne pouvaient ouvrir au public qu’une demi-journée par semaine, l’eau coulait à travers les collections… L’opéra Garnier craquait de toutes parts, il y avait très peu de représentations possibles dans ­l’année» dit Jack LANG. Aussi, François MITTERRAND poursuit les projets de ses prédécesseurs, comme le musée d’Orsay, le musée des Sciences et des techniques de La Villette, l’Institut du monde arabe et l’aménagement de la Tête Défense, et en lançant de nouveaux, encore plus nombreux et ambitieux : le Grand Louvre, l’opéra de la Bastille, la Cité de la musique, la Grande Arche de la Défense au cours du premier septennat ; la Très Grande Bibliothèque lors du second. «Une France en marche, une France au travail, c'est avant tout une France foisonnante et inventive, une France confiante en elle-même, explorant les gisements encore insoupçonnés de son intelligence» dit Jack LANG.

François MITTERRAND est un homme politique d’une culture classique. Le projet du Grand Louvre a suscité de grandes controverses : «La cour Napoléon était un épouvantable parking. Le musée était handicapé par l'absence d'entrée centrale. L'idée initiale était de faire entrer les visiteurs au milieu, et de couvrir cette entrée» dit Jack LANG. Le Ministre de la culture a dû batailler, très durement ;  il «n’est pas l’homme des combats absurdes, ni des actions désespérées. Il n'est pas du tout anarchiste. Cette volonté peu commune, cette capacité à plier les évènements, à soumettre ou entraîner les autres, il ne les met pas au service d’impulsions irréfléchies. Il cherche le pouvoir, non pas pour ses intrigues, ou ses avantages, mais l’exacte mesure où le pouvoir permet l’action» écrit Jean-Denis BREDIN. Ainsi, la bataille pour le «Grand Louvre» a été mémorable. C’est l’époque où Louis PAUWELS (1920-1997), un journaliste de la presse conservatrice de Robert HERSANT qualifie Jack LANG de «Pape du SIDA mental». En fait, l’objectif de Jack LANG est d’affecter le bâtiment, tout entier, aux musées, de retrouver son unité, et donc d’en faire le plus grand musée du monde ; cela implique donc que le ministère des finances occupant l’aile de la rue de Rivoli doit déménager : «Bonne idée mais difficile à réaliser comme les bonnes idées» dit François MITTERRAND. Une bataille qui durera huit années. La pyramide de verre de Ieoh MING PEI (1917-2019), un américain de souche chinoise, de Canton, audacieuse et sobre, provoque une violente polémique ; on crie à la profanation. Mais François MITTERRAND ne plie pas et le Grand Louvre est inauguré le 29 mars 1989, lors du Bicentenaire de la Révolution française de 1789. «Le Louvre est le seul musée au monde dont l'entrée est une œuvre d'art, et la pyramide est devenue le symbole d'un musée résolument tourné vers l'avenir» dira Jean-Luc MARTINEZ. Les adversaires des grands chantiers disaient qu’ils seraient coûteux, mais la culture est un investissement sur l’avenir : «Il ne faut pas se laisser emprisonner par ce terrorisme. Un grand chantier national est créateur d’emplois, d’espoir, de ressources. A l’époque, on me disait que le Grand Louvre coûtait très cher. Aujourd’hui, cet investissement est remboursé au centuple en bonheur de vivre, en recettes touristiques, en fierté nationale, en emplois» dit Jack LANG. De 1991 à 1995, Jack LANG pourra faire aboutir 15 grands projets, avec des concours internationaux d’architecture : Musée d’Orsay, Musée des Sciences, Grande galerie du Muséum au Jardin des Plantes, Cité de la Danse, rénovation du Musée des arts et métiers, Cité de la Musique, Grande arche de la Défense, Institut du monde arabe, Opéra Bastille, Grande Bibliothèque portant maintenant le nom de François MITTERRAND, etc..

La Fête de la musique, initiée le 21 juin 1982, a été reprise par 140 pays de tous les continents et d’autres initiatives, comme la Fête du cinéma et les Journées du Patrimoines ont été pérennisées. Dans son imagination au pouvoir, Jack LANG sait transformer l’éphémère en durable «Là est son art à lui. Il suscite ou organise des événements dont on ne peut plus se débarrasser ; en ce sens, il gêne, il sert à ça» écrit Antoine VITEZ. Dans le projet des Colonnes de BUREN au Jardin du Palais-Royals, François MITTERRAND a accordé à son Ministre de la Culture la liberté de créer et la possibilité d’étonner, mais en même temps, le Président de la République n’étant pas un fanatique de la création contemporaine, n’adhère que modérément à cette initiative. Le projet des colonnes de BUREN soulève l’ire des conservateurs (Comédie française, Conseil d’Etat, Conseil Constitutionnel) et provoque de graves remous dans l’opinion publique, «l’esthétique académique» serait menacée. La commission des monuments historiques émet un avis favorable, cependant, Jack LANG, se fondant sur « une fuite d’eau », demande à Patrick BOUCHAIN d’entamer les travaux sur les fameuses colonnes, qui sont inaugurées le 30 juillet 1986, en pleine période de cohabitation. Ces colonnes seront même classées monuments historiques en 1994. François MITTERRAND accepte d’ériger différentes statues dans Paris et en province : Léon BLUM, place Voltaire dans le 11ème arrondissement, Pierre MENDES-France dans le Jardin du Luxembourg et Alfred DREYFUS, dans un Square du VIème arrondissement.

Jack LANG est un militant authentique antiraciste, considérant que l’immigration, dans l’un de ses ouvrages comme «positive».  Pour le Ministre de la culture et président de l’Institut du monde arabe, loin des esprits étriqués qui ne voient partout que des séparatistes, «la langue arabe est un trésor de la langue française» proclame un de ses ouvrages. Il est l’auteur d’un ouvrage, «Nelson Mandela, une leçon de vie pour l’avenir», avec une préface de Nadine GORDIMER. «C’est lui (Abbé Grégoire) qui, le premier, avec éloquence et force et courage, s’est élevé contre les discriminations raciales à l’égard des Noirs, à l’égard des juifs, à l’égard de toute exclusion» dira Jack LANG en 1989, à propos de l’hommage à l’abbé GREGOIRE. MITTERRAND, un féru d’histoire, a souhaité relier l’espoir du présent aux éclaireurs du passé. En effet, lors du Bicentenaire de la Révolution de 1798, Jack LANG est le maître de cérémonie au Panthéon, le 12 décembre 1989, lors de l’hommage rendu à Monge, Condorcet et l’abbé Grégoire : «On ne commémore pas une chose morte. On commémore une chose vivante, et la révolution a toujours été le mouvement, si j’ose dire. Une révolution, je veux dire la construction d’une république, c’est une œuvre constamment inachevée. Et je crois que ce qui est justement passionnant dans la période que nous vivons en ce moment, c’est que nous sommes, je le crois, à l’aube d’une nouvelle époque, pour la République» dit-il.

«Je suis le dernier des grands présidents. Après moi il n’y aura que des financiers et des comptables» avait dit François MITTERRAND, avec ses grands travaux, est un véritable pharaon du XXème siècle. La culture ne faisait pas partie des 110 propositions phares de François MITTERRAND, mais Jack LANG, dans son imagination débordante, a renversé la table : «De tous les responsables qui se sont succédé à la tête du ministère de la Culture depuis sa création, Jack Lang est incontestablement celui qui, avec André Malraux, l’aura le plus fortement marqué de son empreinte. Il aura, certes, bénéficié pour cela d’une progression importante des moyens financiers alloués par l’État à la culture ainsi que du temps nécessaire, deux mandatures de cinq ans, pour mener jusqu’à leur terme la plupart des projets engagés. Mais surtout, il a su inscrire son action dans des lignes de force qui ont donné du sens à ses initiatives. Sa force de conviction a permis de mobiliser la plupart des institutions et acteurs culturels. L’ouverture à de nouvelles activités artistiques, considérées auparavant comme tout à fait secondaires, ainsi qu’à de nouveaux publics, laissés jusque-là à l’écart pour des raisons géographiques ou sociales, ont également contribué à toucher de très larges couches de la population. Tout cela a donné à son ministère une aura incontestable auprès de l’opinion» écrit Mme Aurélie FILIPPETTI, ancienne Ministre de la Culture et de la Communication, dans la préface de l’ouvrage de Maryvonne SAINT PULGENT, «Jack Lang, batailles pour la culture, dix ans de politiques culturelles». Ces éloges sont loin d’être immérités ou complaisants : «S’il y a un discours mondial, il est d’abord celui des Hommes qui luttent, jusqu’au bout, pour se reconnaître, et dans une même mort, finir par inventer leur propre fraternité. Soyons fiers de nos identités et de nos particularités, et regardons avec admiration le spectacle de nos différences. Rebelle, je le crois, et fraternel, naturellement. L’art et la création doivent occuper dans nos sociétés une place centrale, et non pas ornementale ou décorative. L’art est d’abord un art de vivre, et comme tel, il doit recevoir plein droit de cité» dit Jack LANG, dans son discours, en 1982, à Mexico. En effet, «ce monde tel qu’il est n’est pas supportable. J’ai besoin de la vie, du bonheur et de l’immortalité. Je ferai de ce siècle le don de l’égalité», dit Caligula, qu’avait joué à Nancy Jack Lang, batailles pour la culture, dix ans de politiques culturelles LANG ; une formule qui lui sied bien, et pour toujours.

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Paris, le 23 janvier 2021, par Amadou Bal BA - 

 

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