"Juliette GRECO (1927-2020) une Artiste Insoumise" par Amadou Bal BA

Juliette GRECO (1927-2020) une Artiste Insoumise.

Juliette GRECO (1927-2020) une Artiste Insoumise

«La mort de Juliette Gréco ne m’a pas seulement attristé, elle me bouleverse totalement. Gréco, la femme aux mille vies, l’artiste totale, la militante et la passionaria enflammée, profondément et sincèrement de gauche, toujours aux premiers rangs des combats de François Mitterrand, n’est plus. La Gréco, nymphe sublime au regard délicieux et caressant, muse de Saint-Germain-des-Prés, restera celle qui a embrasé les caves de ce quartier légendaire et en incarnera à tout jamais l’effervescence intellectuelle et artistique» écrit Jack LANG, Ministre de la Culture sous François MITTERRAND.

Ces temps-ci sont marqués par la disparition de femmes exceptionnelles comme Gisèle HALIMI et Ruth GINSBURG. En effet, Juliette GRECO, un monument à la gloire de la chanson française, s’est éteinte le 23 septembre 2020 à Ramatuelle, dans le Var. «Juliette Gréco est davantage qu’un nom. C’est son prestige. Un mythe. Dans le cœur des foules d’Orient et d’Occident, elle est la plus grande depuis la disparition de Piaf. Elle a la beauté millénaire des chats et aussi leurs superbes silences peuplés de magie» dit Louis NUCERA. En effet, pour l’artiste, une chanson est bien plus un rythme ou une poésie, c’est un état d’esprit «Une chanson, c’est un cadeau que l’on fait à des gens qui vous écoutent. C’est un cadeau que l’on reçoit soi-même quand on l’entend pour la première fois et qu’elle correspond à votre état d’âme ou celui que vous souhaiteriez être le vôtre, à une atmosphère que vous aimez ou que vous désirez trouver ou que vous avez déjà trouvée autrefois et puis perdue que vous retrouvez brusquement. C’est un merveilleux cadeau» dit Juliette GRECO.

Juliette GRECO, dite «Toutoute», est née un 7 février 1927, à Montpellier de Louis-Gérard GRECO, d’un père corse et commissaire de police des jeux, né en 1872, et d’une mère d’origine bordelaise se prénommant également Juliette LAFEYCHINE (1899-1979), issue d’une famille aisée. Juliette et sa sœur Charlotte ont été élevées à Talence près de Bordeaux par leurs grands-parents maternels. Enfant solitaire, enfermée dans un grand mutisme, et non désirée, contestataire à la mort du grand-père maternel, la famille, débarque au 95 rue de la Seine, dans le quartier de Saint-Germain, à Paris. Sa mère, l’inscrit d’abord dans une école religieuse, où Juliette ne reste que trois mois, puis la confie, un instituteur à domicile, Elie FAURE (1873-1937), médecin, essayiste, spécialiste de l’histoire de l’art, et résidant au 47 boulevard Germain. Aussi, Juliette commence à passer fréquemment devant les cafés de Flore et les Deux-Magots. En 1938, Juliette s’inscrit à l’école de danse de l’Opéra de Paris, mais passe ses vacances, à Mercaudie, près de Bergerac, dans le Périgord. C’est là qu’elle découvre ses premiers élans amoureux, pour un gitan ; ce qui choque sa mère, vivant désormais seule, une femme d’une grande sécheresse de cœur, mais de qui elle a hérité le courage.

Dans le Périgord, en 1939, Juliette est envoyée dans un pensionnat de religieuses, mais elle est violée par la surveillante du dortoir. Aussitôt, Juliette quitte cette institution, mais elle découvre le plaisir avec les femmes ; ce qu’elle expérimentera, par la suite. Par la suite, Juliette est envoyée en classe de 6ème au collège de Bergerac, sa professeure étant Hélène DUC, une passionnée de théâtre. En dépit de ses origines bourgeoises, sa mère étant la fille d’un grand architecte célèbre, Juliette LAFEYCHINE est de gauche. Engagée dans la Résistance en 1940, elle sera arrêtée le 5 septembre 1943. Juliette et sa sœur sont contrainte de retourner à Paris, au 20 rue Servandoni, toujours dans le quartier de Saint-Germain. Hélène DUC sa professeure qui résidait dans cette pension confie Juliette à Solange SICARD qui tient des cours privés d’art dramatique. Mais Juliette et sa sœur, arrêtées et emprisonnées à Fresnes, seront libérées en novembre 1943.

A la Libération, Maurice MERLEAU-PONTY (1908-1961), qui lui faisait la cour, apprit à Juliette GRECO ce que signifiait cette nouvelle philosophie de l’être. Il lui présenta Jean-Paul SARTRE (1905-1980) et Simone de BEAUVOIR (1908-1986). Juliette, une jeune femme séduit alors, par sa beauté et son esprit, les intellectuels et artistes du Quartier Latin à Saint-Germain-des-Prés, comme Jacques PREVERT, Roger VADIM, Raymond QUENEAU, Françoise SAGAN et Albert CAMUS. Tous remarquent cette jeune femme au tempérament révolté, passionnée et insoumise. «A ma sortie de Fresnes, je ne pouvais plus parler. Je suis entrée en poésie, carrément. C’était magnifique» dit-elle. En raison du timbre unique de sa voix, ces rencontres lui ouvrent des portes pour le théâtre et le cinéma. En 1951 elle enregistre, avec parfois une grande sensualité, «sous le ciel de Paris», «Je suis comme je suis», «la rue des Blancs manteaux», «je hais les dimanches», et «un petit poisson». En particulier, la chanson «Déshabillez-moi», enregistrée en 1967, est un chef-d’œuvre transgressif et pleine de sous-entendus. Juliette GRECO disait de ses chansons : «C'est grave une chanson. Ça va dans les oreilles de tout le monde. Ça se promène dans la rue. Ça traverse la mer. Ça accompagne votre vie».

Dotée d’une forte conscience politique, et sensible aux grandes causes, profondément humaniste, Juliette GRECO a souvent utilisé ses talents d’artiste et sa notoriété pour défendre vigoureusement de grandes causes, comme la dénonciation du putsch de PINOCHET au Chili.  Mutine et effrontée, un physique sortant de l’ordinaire, une voix naturelle et un timbre unique, un don de tragédienne refusant de se plier au diktat de la mode, Juliette GRECO, une chanteuse, actrice de cinéma et comédienne, était habitée par l’amour des mots : «Juliette Gréco s’apparente à cette famille d’artistes qu’on appelle, sans en saisir toute la portée, interprètes. Leur métier ne consiste pas seulement à magnifier les textes, bien plus. Il consiste à leur donner vie» dit Abd Al Malik. C’est ce qu’on a retenu d’elle c’est sa musique pleine de poésie. «Gréco a des millions de poèmes dans la gorge, des poèmes qui ne sont pas encore écrits, dont on écrira quelques-uns. C’est grâce à elle, et pour voir mes mots devenir pierres précieuses, que j’ai écrit des chansons» dit Jean-Paul SARTRE. Juliette deviendra une grande chanteuse «Si vous entendez qui est l’appel de l’ombre, c’est Gréco. C’est Juliette Gréco qui mène la chanson chez celui qui la réclame»  dit Pierre Mac ORLAN. L’artiste a collaboré notamment avec Serge GAINSBOURG «Cette javanaise fut si incomprise parce que j’y parlais javanais, je l’ai écrite pour Juliette Gréco. Je pense être un auteur privilégié parce qu’elle m’a chanté. Je pense qu’il n’y a pas un auteur digne de ce nom, ou au moins ayant tant soit peu de tenue littéraire qui n’ait pas souhaité écrire pour elle» dit Serge GAINSBOURG.

Surnommée «La muse de l'existentialisme», «la fleur vénéneuse de Saint-Germain-des Prés», ou «la liane noire de nos nuits blanches», grâce à Boris VIAN, l’artiste a rencontré tous les grands noms du Jazz «Comme tous les jeunes gens de ma génération, je baignais dans cette musique ; j’ai rencontré les plus grands musiciens de jazz, Charlie Parker, plus tard le Modern Jazz Quartet, le plus souvent au Club Saint-Germain avec Sacha Distel ; Dizzy Gillespie venait au Tabou... Tout cela s’est passé pendant deux ou trois ans d’une période mythique qui aujourd’hui semble en avoir duré vingt. Mais ce n’est pas vrai : ils sont arrivés après la Libération, on les a accueillis et écoutés avec ferveur, on les a aimés, et ils ont quelque peu transformé notre idée de ce que pouvait être le jazz – ce qu’on savait, c’était presque par hasard. Pendant l’Occupation, si on se faisait pincer à écouter du jazz, on risquait d’être puni» dit-elle.

Juliette GRECO racontera cette période de sa vie dans une autobiographie parue en 1983, «Jujube». Bertrand DICALE lui consacre une imposante biographie.

«Je suis un clown dans la vie et puis j'aime rire. Le plus grand atout de la séduction, c'est l'humour, donc l'intelligence, la dérision » dit-elle. En effet,  Juliette GRECO a eu une vie sentimentale riche et tumultueuses, notamment ses rencontres avec Miles DAVIS, mariée le 25 juin 1953 à Philippe LEMAIRE, père de sa fille unique, Laurence-Marie, décédée d’un cancer (1954-2016), Sacha DISTEL, Darryl ZANUCK, mariée en 1966 à Michel PICCOLI et Gérard JOUANNEST. «Je suis faite pour plaire. Et n'y puis rien changer. Mes lèvres sont trop rouges. Mes dents trop bien rangées. Mon teint beaucoup trop clair. Je suis faite comme ça» écrit-elle. En effet, Juliette GRECO était toute admirative et amoureuse de l’artiste de Jazz Miles DAVIS (1926-1991), quelle considérait comme un Dieu égyptien : «Et j’ai vu Miles de profil : c’était absolument un Giacometti. Avec un visage d’une grande beauté – je ne parle même pas du génie de l’homme : pour en prendre conscience, il ne fallait pas être grand clerc ni spécialiste de jazz. Entre l’homme, l’instrument et le son, il y avait une harmonie tellement rare ! A ce degré d’esthétisme, c’est assez bouleversant... Il était en soi un spectacle – pourtant habillé très classiquement, pas comme il s’est habillé plus tard, de manière “exotique”, et superbe, qui lui allait fort bien... Quelques années plus tard, il allait être élu par le magazine Playboy “l’homme le plus élégant de l’année”... Ah, tout nu, oui !... J’ai donc rencontré cet homme, qui était fort jeune, et moi aussi, puis nous sommes allés dîner tous ensemble, avec des tas de gens que je ne connaissais pas» s’extasie-t-elle. De cette belle rencontre, Juliette ne s’apercevra du racisme qu’Aux Etats-Unis «Sa couleur m’est apparue avec une extrême violence, alors qu’à Paris je ne m’étais même pas aperçu qu’il était noir ! Reste qu’entre Miles et moi ce fut une superbe histoire d’amour, comme j’en souhaite à plein de gens» dit-elle.

En 2015, Juliette GRECO disait «je veux partir debout, je n’ai pas envie de faire pitié».

 

Indications bibliographiques

GRECO (Juliette), Jujube, Paris, Stock, 1993, 270 pages ;

GRECO (Juliette), Je suis faite comme ça, Paris, Points, 2013, 293 pages ;

 GRECO (Juliette), GRISOLIA (Michel), MALLET-JORIS (Françoise)  Juliette Gréco, Paris, Seghers, 1975, 168 pages ;

DICALE (Bertrand), Juliette Gréco, les vies d'une chanteuse, Paris, J-C Lattès, 2001, 744 pages ;

PIAZZA (Françoise), Juliette Gréco : entrez dans la lumière, Paris, L’Archipel, 2020,  229 pages.

Paris, le 23 septembre 2020, par Amadou Bal BA -

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