"Woody et son livre Mon amour pour Thilogne" par Amadou Bal BA

M. Abdoulaye Bocar LOM, dit «Woody», vient de publier un livre : «s’engager pour sa ville. Mon amour pour Thilogne». Au cœur de cet ouvrage, Woody fait l’éloge de l’engagement et du don de soi pour les autres.

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Abdoulaye Bocar LOM dit «Woody» et son livre «s’engager pour sa ville. Mon amour pour Thilogne

M. Abdoulaye Bocar LOM, dit «Woody», vient de publier un livre : «s’engager pour sa ville. Mon amour pour Thilogne». Au cœur de cet ouvrage, Woody fait l’éloge de l’engagement et du don de soi pour les autres. En effet, M. Abdoulaye Bocar LOM a «prématurément compris que la vie doit être plus un don qu’un dû, un sens de la responsabilité» écrit Moussa DIA, dans sa préface. Refusant la résignation et le découragement, au décès de son père, Bocar LOM, un polygame avec trois femmes et quinze enfants, alors qu’il n’avait que dix ans, Woody, Secrétaire-Adjoint de Thilogne Association Développement (TAD – France) a trouvé un sens à donner à sa vie, en se consacrant aux autres, par une solidarité avec son village. «Servir et soutenir mon peuple ont toujours donné un sens particulier à ma vie, cela procure un immense et indescriptible plaisir» écrit Woody. L’association villageoise, créée en 1965, sous la dénomination initiale de «Jeunes de Thilogne», et depuis 1985 transformée en structure fédérative, Thilogne Association de Développement, a initié divers projets (éducation, santé, eau et culture), pour une ville verte et propre avec une bibliothèque municipale. TAD unit les habitants de Thilogne avec ses diasporas, en Afrique, en Europe et en Amérique. Les Peuls sont en effet, marqués par une grande mobilité humaine, tout en restant particulièrement attachés à leur village d’origine. Une solide coopération décentralisée a été nouée entre Thilogne avec les villes de Trappes, Les Mureaux et Dreux.

La gestion désintéressée et l’esprit de sacrifice, à travers les associations villageoises que décrit M. Abdoulaye Bocar LOM, mettent le doigt sur une des institutions essentielles du Fouta-Toro des Almamy : la décentralisation, avec au centre du dispositif l’organisation d’une société cohérente et harmonieuse, fondée sur l’entraide et la solidarité, son chef de village, ses castes n’étant pas une hiérarchisation sociale, mais une répartition du travail dans la complémentarité, et surtout sa bienveillance, à toute épreuve, ayant traversé les siècles et les frontières.  Initialement, il s’agissait d’une immigration intérieure ou dans certains pays africains, mais celle-ci est «devenue durable et de plus en plus lointaine. En effet, le projet initial de migration impliquait un retour cyclique au village où demeurait la famille. Dans ce cas, le maintien des relations entre le migrant et son village est inéluctable. Il doit opérer des transferts monétaires pour construire une maison à Thilogne et, si possible, une autre à Dakar. En même temps, il est tenu d'envoyer régulièrement de l'argent» écrit Abdoulaye KANE sur «la diaspora villageoise : le cas de Thilogne». En définitive, quand des personnes malintentionnées salissent le concept de «Neddo Ko Bandoum» (solidarité familiale ou villageoise) cela ne peut que susciter en moi colère et révolte. Une des grandes valeurs humanistes du Fouta-Toro est et reste la solidarité, la bienveillance et la compassion : Ne jamais abandonner les siens, notamment quand ils sont dans le besoin. L’immigration témoigne du don immense de soi de ces héros du quotidien, se sacrifiant, en dépit des métiers ingrats, du climat rude ou du racisme, pour le bien-être de leur famille et de leur village. En effet, les diasporas du Fouta-Toro, établies à l’étranger, s'organisent pour s'entraider mutuellement dans leur pays d'accueil et pour maintenir les liens de solidarité avec leurs villages d'origine. Elles mettent en place des associations qui regroupent des individus appartenant au même village aux niveaux local, national et à l'étranger. Les ressources financières mobilisées par le biais des contributions périodiques des membres ou par le concours financier de partenaires sont destinées à la prise en charge des ressortissants en difficulté au niveau du pays d'accueil et à la réalisation de projets communautaires liés au développement local au niveau du village d'origine.

Cet ouvrage, dans une certaine mesure, comporte des éléments autobiographiques. Woody, un Peul, est particulièrement fier de son lieu de naissance, Thilogne, un village du Fouta-Toro, de plus de 17000 habitants, capitale du Bosséya, situé dans le Nord du Sénégal, à 631 km de Dakar, à 60 km de Matam, entre Agnam et N’Guidjilone, à 20 km de la frontière mauritanienne et non loin de Kaédi.  Thilogne, village de Mamoudou TOURE (1926-2017), ancien Ministre des finances du Sénégal,  est aussi celui de Thierno Mollé LY, un titre culturel et religieux, occupé en premier par Mamoudou LY, et cumulant la gestion de la ville, la justice, la police et le calendrier de diverses festivités.  En effet, apparemment la famille LY était initialement exilée, sous les Satigui à Kaédi, mais est venue se réinstaller à Thilogne après la Révolution de 1776 : «Les Mollés, fervents marabouts qui semblent originaires du Nord, constituèrent, sous couvert de religion, un parti politique très puissant. Ils allèrent s’installer sur la rive gauche, dans le Bosséya. Leur centre fut le village de Thilogne, où ils sont toujours» écrit, en 1961, Jean-Paul DUBOIS, dans sa thèse sur la vallée du Gorgol.

Thilogne, ville d’érudits, première université islamique du Fouta-Toro, a contribué au succès de la Révolution de Thierno Sileymane BAL en 1776, contre la dynastie animiste des Déniyankobé. Baptisé «Salndou Fouta» en raison de sa position stratégique, Thilogne est la capitale économique, politique et religieuse de la province historique du Fouta-Toro : le Bosséya et ses écoles-universités. Au milieu du XVIIIème siècle on nota dans presque toutes les provinces du Fouta-Toro l’existence de plusieurs foyers ardents, écoles coraniques, avec des programmes englobant diverses matières d’où sortirent d’éminents savants. Pays de «Diagaraf», de maîtres de la terre et d’éleveurs, Thilogne, avec ses grandes familles (DIA, SALL, BARRY, LY, LOM, SY, HAIDARA), en raison de son dynamisme, a attiré d’autres populations. «Je savais que tous les LOM de Golléré Lao» dit Woody, à propos de ses origines familiales. Aussi, Tafsirou Aly Oumar Diam LY, originaire de Gourel Oumar LY est parvenu très rapidement à gagner la confiance des habitants de Thilogne, pour devenir leur guide spirituel. A partir de cet instant les LY eurent une prééminence religieuse sur le reste de la population. L’histoire de Thierno Hamet Baba TALLA (1872-1936), après Nguidjilone, Saint-Louis et Dakar, venu s’installer à Thilogne à partir de 1908, pour créer une université islamique a retenu l’attention des historiens, comme Amar SAMB. Les savants islamiques de Thilogne étaient en relation avec d’autres grands marabouts comme Amadou Tidiane WONE de Kaédi, El Hadji Malick SY de Tivaoune et Thierno Baba SALL de Kayes (Mali).

Le décès de son père a tout de suite suscité le besoin de Woody de venir en aide à sa famille, au risque de délaisser ses études. Il a vu sa mère-courage, une héroïne du quotidien prendre le relais du père disparu. Woody finira par reprendre les études et les terminer en France. Les péripéties de l’obtention d’un visa ont aussi influencé Woody pour apporter son assistance aux jeunes de Thilogne confrontés à ce parcours semé d’embûches. Le séjour en France, loin de l’éloigner de son village, l’a encouragé à militer au sein de diverses associations, dont le Réseau d’Associations pour la Coopération Internationale du Val-de-Seine (RACIVS) dirigée par M. Saïdou THIAM, des Mureaux, originaire de N’Dioum. Dans sa générosité et son altruisme, Woody entreprend aussi, auprès de divers organismes (YCID, FORIM, PAISD), des actions pour financer des projets de développement, notamment en matière de santé en faveur de villages africains : «J’en ai accompagné une dizaine qui ont servi à améliorer les conditions de vie des populations, dont j’ignorais jusqu’ici l’existence, tant qu’elles me sont éloignées géographiquement» écrit Woody. Naturellement, Woody s’intéresse particulièrement à l’association de son village, Thilogne, en termes de montage de projets : «Depuis mon arrivée, en France, pas un seul projet ne s’est fait pour Thilogne, sans mon apport technique, matériel et/ou financier» écrit-il.

Abdoulaye Bocar LOM, a été influencé par différentes rencontres qu’il relate dans son livre, dont celle avec Samuel DOE, un nigérian qui lui a transmis l’amour de la langue anglaise. Aussi, le jeune Abdoulaye, dès la 6ème adhère au Club d’Anglais, prendra, le surnom de «Woody» : «Mon habileté à manier la langue anglaise m’a permis de gagner en notoriété dans tout le lycée, et même au-delà, dans les villages environnants» écrit-il.  L’auteur entreprendra, par la suite un Master 2 en langues, Interprétations et Stratégies Interculturelles à l’Université de Paris VII, Denis Diderot.

«Les populations du Fouta-Toro ont une conscience aiguë de l’apport considérable des migrants dans l’aménagement du territoire comme dans la lutte contre la pauvreté et la survie des villages. En effet, il existe généralement une bonne cohésion sociale entre les migrants internes, les immigrés et les populations autochtones qui se manifeste à travers les relations sociales entre les groupes qui partagent un même territoire» mentionne une étude de 2014 menée conjointement entre l’Agence Française de Développement (AFD) et l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) de Dakar. Les autorités sénégalaises ont une grande conscience du rôle des migrants, non seulement pour ce qui concerne l’envoie des mandats mensuels pour la survie des populations paupérisées du Fouta-Toro, mais aussi les divers projets de développement au cœur de l’ouvrage de Woody.  Les écoles manquant de moyens sont parfois délabrées «Je suis allé voir toutes les écoles. Là, mon cœur s’est rempli de pitié en voyant les conditions dans lesquelles travaillent nos jeunes frères et sœurs. Sous des abris de fortune, dans des bâtiments délabrés, des enfants et des maîtres se penchent sur des livres de lecture. Ma gorge s’est serré à la vue de ce spectacle désolant. Il est inadmissible de parler «d’émergence» quand l’éducation des populations se voit si délaissée» écrit-il. Cependant, et pour autant, les autorités sénégalaises et à ce jour, n’ont pas intégré dans leurs politiques publiques, la dimension migratoire et ses apports bénéfiques pour les populations du Fouta-Toro. Il arrive même que les élus locaux, se sentant dépossédés de ces projets locaux entre les associations villageoises, particulièrement dynamiques, innovantes et surtout désintéressées, entre en conflit avec elles. Le montage des projets nécessite la collaboration de la mairie parfois peu coopérative. «A chaque fois, il s’agissait d’un parcours du combattant que d’avoir sa convention de partenariat avec la mairie de Thilogne en temps et en heure. Il y a un véritable manque d’investissement de la part de la mairie et de ses agents dans les projets de développement portés par TAD-France en faveur de la ville» écrit Woody.

«En réaction à cette situation, des migrants de retour s’impliquent, avec le soutien des associations de migrants internationaux, dans le combat politique en vue d’être élus localement ou de faire élire une personne de confiance afin de mieux contrôler leurs terroirs d’origine» mentionne l’étude conjointe entre l’AFD et l’IFAN précitée. Abdoulaye Bocar LOM a-t-il une ambition politique ?

Dans son ouvrage, Woody ne le dit pas explicitement, mais il dégage une perspective ressemblant fort bien à un projet politique, aussi bien dans son style que dans son contenu «Cher Thilognois, il est temps, qu’ensemble, nous imaginions un projet de société viable. Il est grand temps de tout reprendre à zéro et de partir sur un fondement solide de ce qui est appelé à devenir un projet de vie et de société qu’il faudra léguer aux générations futures. Je me fais votre serviteur pour porter ce lourd fardeau de servir mes compatriotes dans cette voie» écrit-il.

Par ailleurs, aussi noble, désintéressée et efficace que soit l’action associative, elle a ses limites. La solidarité si elle a réduit la pauvreté et préservé une grande part de la dignité des populations, a favorisé la consommation, au détriment de l’investissement, source d’une grande autonomie, d’indépendance et de bien-être durable. La première génération l’immigration encore attachée viscéralement à l’Afrique prend de l’âge ; la deuxième génération de la diaspora peule ne perpétuera pas ce système d’entraide villageoise. Un village qui n’est pas le leur, mais celui de leurs ancêtres.

Par ailleurs, il y est bien question, dans cet ouvrage, d’une ambition littéraire. La naissance de la fille de Woody, Réhana, a été le moment favorable pour engager l’écriture de ce livre «J’ai voulu profiter des nuits blanches que nous étions certains de passer, ma femme et moi, pour me lancer dans cette entreprise. Avec l’arrivée de ma fille, j’ai trouvé, en moi, de la force et de l’énergie considérables pour affronter tout type de projet. Il ne m’a pas fallu beaucoup de nuits blanches pour les coucher sur le papier» écrit Woody. Cet ouvrage se termine par un slogan anglais «To be continued» à suivre. Woody nous annonce que cet ouvrage n’est qu’un début, j’ajouterai prometteur, d’une longue et fructueuse création littéraire.

 Références

 1 – Le livre de Woody

LOM (Abdoulaye, Bocar), S’engager pour sa ville. Mon amour pour Thilogne, Dakar, l’Harmattan (Sénégal), 2021, 98 pages.

 2 – Les autres références

Agence Française de Développement et IFAN, Etude de la dimension locale de la dialectique migration et développement : le cas France-Sénégal, Montreuil, GRDR, octobre 2014, 74 pages ;

BOUTILLIER (Jean-Louis), CANTRELLE (Pierre), CAUSSE (J), LAURENT (C), N’DOYE (T), Moyenne vallée du Sénégal, Paris, P.U.F., 1962, 368 pages ;

DIOP (Abdoulaye, Bara), Société toucouleur et migration, Dakar, IFAN, 1965, 232 pages ;

DUBOIS (Jean-Paul), Le bassin de la vallée du Gorgol (Mauritanie). Etude de géographie régionale, Université de Paris, diplôme d’études supérieures de géographie, Paris, 1961, doc B DJ 207 00126, 148 pages, spéc pages 64, 77-78 ;

KANE (Abdoulaye), «Diaspora villageoise et développement local en Afrique : Le cas de Thilogne association développement», Hommes et migrations, janvier-février 2001, n°1229, pages 96-107 ;

KANE (Amadou, Moctar), «Thierno Mollé de Thilogne : investiture de Mamadou Racine», CRIDEM du 24 avril 2009 ;

MOTTE (Emmanuel), Thilogne Association Développement. Les Thilognois du monde, pour le développement de leur commune, Versailles, YCID Yvelines, octobre 2016, 27 pages ;

N’DIAYE (Racine, Oumar), «Les foyers d’enseignement religieux en Afrique : le cas de Thilogne (Sénégal), des Mahdhir (Mauritanie), XIème, XIXème siècles», Revue Iv Historique, 2013, vol 21, pages 122-124 ;

WANE (Baïla), Le Yirlaabe-Hebbiyaabé et le Bosséya de 1850 à 1880, Mémoire de maîtrise d’histoire, Dakar, Université de Dakar, 1977, 223 pages ;

WANE (Birane), L’Islam au Sénégal, le poids des confréries ou l’émiettement de l’autorité spirituelle, Université Paris-Est, UCAD, 2010, HAL, 275, spéc pages 25, 35, 117, 238-239.

Paris, le 24 juin 2021 par Amadou Bal BA -

 

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