"Réconciliation GBAGBO-OUATTARA : Pourquoi faire ?" par Amadou Bal BA

Pris de court par la réconciliation subite entre GBAGBO et OUATTARA, après 10 ans de conflit, on s'interroge. S'agit-il d'une technique visant à un nouveau partage du pouvoir ? Ce qui serait voué à l'échec, dans la durée. Ou S'agit-il de s'intéresser des problèmes de fond des Ivoiriens ? (Souveraineté, démocratie inclusive).

Réconciliation en Côte-d’Ivoire entre GBAGBO et OUATTARA, mais pourquoi faire ?

Nous avons tous été pris de court, après la longue dramaturgie, par la réconciliation subite et surréaliste en Côte-d’Ivoire, entre M. Laurent GBAGBO, ancien président socialiste de 2000 à 2011, et M. Alassane Dramane OUATTARA, président en exercice depuis 2011, un libéral et ancien fonctionnaire de la banque mondiale. M. OUATTARA a été réélu le 31 octobre 2020, alors qu’il avait renoncé à un troisième mandat, un scrutin émaillé de graves irrégularités et violences. En effet, M. Laurent GBAGBO, longtemps emprisonné à la Cour pénale internationale, «pour crimes contre l’humanité», de 2011 au 2019, puis «blanchi» si je puis employer ce terme, mais assigné à résidence en Belgique à compter 29 mai 2020, n’avait pu revenir en RCI que le 18 juin 2021, qu’après plus de 10 ans d’exil. Par conséquent, M. Laurent GBAGBO n’avait pas pu, dans les délais impartis, pour participer aux élections du 31 octobre 2020. Un coup pensable de la Françafrique.

En réalité, bien des conflits internes en Afrique sont instrumentalisés et entretenus par le parti colonial, pour perpétuer ses intérêts, les Africains n'étant que les jouets d'enjeux les dépassant. Il n’y a que des dirigeants africains qui sont déférés devant la Cour pénale internationale. Les différents dictateurs en Europe, (Grèce, Italie, Portugal, Espagne et maintenant Hongrie) n’ont jamais été inquiétés par la justice internationale érigée uniquement contre les faibles. Qui songera à déférer le président chinois devant la Cour pénale internationale (C.P.I) pour ses graves dissimulations et mensonges, dans la pandémie du Covid-19 ? Le président George BUSH (1924-2018) avait déclaré la guerre du Golfe, avec ses conséquences sur le terrorisme international, des pays stables dévastés et ses flots de réfugiés, en se fondant sur des prétendues armes chimiques en Irak, qui n’existaient que dans son esprit. Les auteurs des massacres, pendant la colonisation (Camp de Thiaroye en 1944, Sétif en Algérie le 8 mai 1945, Madagascar en 1947, Algériens jetés à la Seine, 113 jeunes étouffés à mort par les forces de l’ordre,) ont-ils été inquiétés ? Quid des 52 chefs d’Etat et de gouvernement africains liquidés par la Françafrique ?

M. Laurent GBAGBO et M. Alassane OUATTARA se sont rencontrés le 27 juillet 2021, s en bons amis de longue date, tout sourire aux lèvres, comme rien ne s’était passés. Les discussions entre les deux protagonistes ont été franches et cordiales, et ils se tutoyaient, avec une large bonhommie. «On a parlé fraternellement, amicalement. Je suis très heureux de cette discussion que nous avons eue ; elle était très détendue. Je suis fier de cela. J’ai souhaité que, de temps en temps, on puisse avoir ce genre d’entretiens qui détendent l’atmosphère. On a parlé de la RCI qui doit aller de l’avant, qui doit marcher, qui doit se parler, qui doit discuter. N’est-ce pas Alassane ? N’est-ce pas Monsieur le Président ?» dit l’ancien président Laurent GBAGBO, un Socialiste. M. Laurent GBAGBO, lui-même devenu libre, ne comprend que ses partisans soient encore emprisonné depuis 2011. «J’étais leur chef de file et je suis déjà libre aujourd’hui, et ils sont en prison. J’aimerais que le président fasse, tout ce qu’il peut pour les libérer» dit M. GBAGBO. «Cette rencontre a été fraternelle et cordiale. Il y a eu cette crise qui est derrière nous ; ce qui importe, c’est la RCI ; c’est la paix pour notre pays, pour avancer, aller de l’avant, pour les prochaines générations. Nous avons parlé de la paix, de la nécessité de renforcer la cohésion nationale, la réconciliation» dit le président OUATTARA qui lui a présenté ses condoléances pour le décès de sa mère. Les deux parties ont convenu de se revoir en août 2021, pour poursuivre les échanges autour de la paix, la cohésion nationale et la réconciliation. Que cache donc cette brusque réconciliation nationale, après tant d’années de crise ? Est-ce que les 3000 morts et les prisonniers et blessés qui seraient passés en comptes et profits ?

La Côte-d’Ivoire, comme le Gabon, le Tchad, la Guinée équatoriale, el Congo, le Cameroun et le Togo, des régimes monarchiques et dynastiques, sont des maillons solides de la Françafrique depuis plus de 61 ans, avec peu de considération des gouvernants, pour les droits humains. Le fondateur de la Nation ivoirienne, Félix HOUPHOUET-BOIGNY (1905-1993), a été à la base de la création, en 1946, du Rassemblement national démocratique (RDA) au Congrès de Bamako, le plus vieux parti nationaliste d’Afrique. Mais à l'époque, le RDA, au sortir de la Deuxième guerre mondiale, et en pleine Guerre froide, était proche des communistes. Aussi le parti de Félix HOUPHOUET-BOIGNY a été sévèrement réprimé par le colonisateur, et de nombreux dirigeants tués. Félix HOUPHOUET-BOIGNY, lui-même, a été appréhendé et emprisonné ; finalement le rebelle a fini par se soumettre à son Maître. C'est à cette condition que Félix HOUPHOUET-BOIGNY est devenu le premier président de la Côte d'Ivoire indépendante, de 1960 à 1993. A sa mort, et contrairement à Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001), quatre présidents français et 7 anciens premiers ministres ont assisté à ses funérailles. Pendant les premières décennies de l'indépendance, et durant tout le règne de Félix HOUPHOUET-BOIGNY, la Côte-d’Ivoire a connu la paix et la stabilité, mais une «Pax Gallica», construite par Jacques FOCCART (1913-1997) et le général Charles de GAULLE (1890-1970), une indépendance dans la dépendance (voir mon article). A la mort de Félix HOUPHOUET-BOIGNY son pays, pourtant riche, connaîtra l'instabilité la guerre civile et des luttes fratricides pour la conquête et la conservation du pouvoir. Alassane Dramane OUATTARA, issu du FMI, pendant longtemps a été écarté de la compétition électorale, parce que ses parents sont originaires du Burkina Fasso. Une fois arrivé au pouvoir en 2010, avec l'appui de la Françafrique, sa première mesure a été d'envoyer son concurrent, M. Laurent GBAGBO, pour des motifs fallacieux à la Cour pénale internationale. Réélu en 2015, il s’est présenté à un troisième mandat en 2020. Alassane Dramane OUATTARA avait promis de ne pas se représenter à sa succession, mais les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. Cette dernière campagne des présidentielles, d’octobre 2020, en RCI a été émaillée de graves violences avec l'engagement de milices, les odieux et criminels «Microbes», de vraies milices paramilitaires intimidant, brûlant, molestant et tuant les opposants, dont certains n'ont pas pu participer à la compétition électorale. «L’UE déplore les violences et les affrontements survenus ces dernières semaines, qui font état de plusieurs victimes, et appelle les autorités à mener des enquêtes afin de poursuivre les auteurs. Elle appelle, également, au respect des libertés publiques, notamment le droit, pour chaque citoyen de manifester pacifiquement, dans le cadre prévu par la loi, sans être inquiété, et d’exprimer des opinions politiques sans être arrêté ou emprisonné» déclare un communiqué de l’Union européenne du 18 septembre 2020.

Par conséquent, et à la suite des présidentielles du 31 octobre 2020, et en plus des partisans de Laurent GBAGBO, emprisonnés depuis 11 ans, de nombreux opposants sont encore en prison et qu'il faudra libérer, sans délai. En dépit de toutes ces blessures, profondes douloureuses et tragiques, Laurent GBAGBO et Alassane Dramane OUATTARA ont pris le chemin du dialogue et de la réconciliation. C'est un des grands mystères du continent africain, terre d'humanisme et de dialogue, les ponts ne sont jamais rompus. On préfère la négociation, l'arbre à palabre au conflit. Une réconciliation nationale, c’est bien et je m’en réjouis pleinement pour le peuple ivoirien, mais pourquoi faire ?

Les politiciens pensent que les Ivoiriens, sans jeu de mots, n’y voient rien. Mais les peuples africains sont plus lucides qu’on ne le croit. Du moins, sans être naïf, et restant habité par l'espoir et l'espérance, lutteur dans l'arène, je reste encore rêveur pour un monde plus fraternel et plus juste. Je sais que dans certains pays, notamment le Sénégal, des opposants veulent marcher sur des cadavres pour arriver au pouvoir. Dans un passé récent, Guillaume SORO avait entraîné, inutilement, la Côte-d’Ivoire dans une guerre civile (coup d’Etat du 4 janvier au 26 octobre 2000 de Robert GUEI (1941-2002), début de la guerre civile en 2002).

Cependant, et pour ma part, j'estime que c'est avec ses ennemis qu'on fait la paix. Après la nuit la longue, il y aura l'aube disait en substance un proverbe peul. Sans paix durable aucun développement ne peut se construire. Toutefois, une paix durable ne pourrait se construire que sur des bases solides, à savoir la justice et l'équité. En effet, M. Guillaume SORO, le rebelle, avait été associé au partage du gâteau (Premier ministre de 2007 à 2012 et président de l’Assemblée nationale de 2012 à 2019), mais la trêve n'a duré qu'un temps limité. Une simple technique de partage du pouvoir, sans résoudre les problèmes de fond, est peu viable. La politique reste noble si les gouvernants prennent en charge les besoins fondamentaux de la population. Les grands problèmes de l'Afrique de notre temps sont notamment :

 - l’indépendance, la souveraineté sur nos matières premières ; une place importante à l'agriculture et surtout un début d’industrialisation. On ne peut se contenter d'exporter nos riches matières premières sans transformation ;

 - des relations internationales mutuellement avantageuses, dans le respect mutuel non fondées sur la dépendance et la servitude ;

 - une démocratie pluraliste et inclusive de tous ; des élections libres et transparentes ;

- la valeur travail et la mobilisation de toutes les énergies et notamment cette jeunesse maintenant formée mais désœuvrée ;

 - et la construction d'une Afrique unie, avec sa monnaie supranationale ; de grands travaux, mais aussi la mise en commun de certaines structures (universités ; recherches, logistique, transport et surtout la défense).

 Solidarité avec le peuple ivoirien, pour la paix, pour une démocratie inclusive, dans l’unité du pays !

Paris le 28 juillet 2021 par Amadou Bal BA - 

 

225636925-10159981774169301-2900087423692311454-n

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.