Yanis Varoufakis, fédéraliste européen

Au cours des derniers mois, Yanis Varoufakis, économiste et ancien ministre grec de l'économie, a acquis un statut d’icône en politique européenne. Il est devenu l’esprit en rébellion contre la politique de domination économique et politique qui se joue à Bruxelles, dans l’opacité des réunions de l’Eurogroupe.

Au cours des derniers mois, Yanis Varoufakis, économiste et ancien ministre grec de l'économie, a acquis un statut d’icône en politique européenne. Il est devenu l’esprit en rébellion contre la politique de domination économique et politique qui se joue à Bruxelles, dans l’opacité des réunions de l’Eurogroupe.

En juillet dernier, alors qu’il était une figure centrale du gouvernement d’espoir dirigé par Syriza, il n’a pas hésité à démissionner lorsque son « camarade » Tsipras a plié devant l’intransigeance de la Troika et imposé au peuple grec la mise en œuvre d’un programme d’austérité contre lequel ils s‘était exprimé par voie de référendum quelques jours plus tôt. Lui serait « allé au clash » avec l’Union jusqu’à la sortie de la zone Euro pour plonger dans l’aventure, effrayante mais stimulante, consistant à inventer, en temps réel et à l’appui d’une théorie économique au service des peuples, de nouvelles solutions à la crise de la dette grecque. Ainsi, pour beaucoup à gauche, Varoufakis incarne le refus de l’Europe austéritaire indifférente à tout principe élémentaire de justice sociale et de démocratie.

Pourtant, ceux qui voudraient faire de Yanis Varoufakis un chantre de la souveraineté nationale, d’un retour à la nation démocratique (dont le symbole serait le référendum national) et de la dissolution de l’Union européenne en une vague organisation de coopération internationale, ceux-là se sont vus apporter un démenti cinglant.

Interpellé sur la question de la souveraineté à la fin du débat organisé vendredi 25 septembre par Médiapart  – « Vous êtes beaucoup plus fédéraliste que souverainiste, vous n’êtes pas du tout souverainiste? » - Varoufakis a répondu qu’il croyait en « la souveraineté fédérale » : « Je ne suis pas un grec qui veut une souveraineté ethnocentrique qui se fout des européens » a-t-il continué ; le problème étant qu’ « en Europe, on abandonne notre souveraineté nationale mais on ne créé pas de souveraineté européenne donc on se retrouve avec une Europe dépolitisée. Mais parce qu’on ne peut pas véritablement dépolitiser l’Europe, on se retrouve avec un système politique toxique et un système économique qui ne tient pas la route ».

En effet, la question de la souveraineté doit se penser non pas à partir d’une grille de lecture opposant la nation à l’Europe, mais les gouvernés aux gouvernants. En démocratie, la souveraineté du peuple est un rempart contre la confiscation du pouvoir et la domination par les élites dirigeantes. Or aujourd’hui, le pouvoir s’exerce en grande partie aussi à Bruxelles, mais aucune expression de la souveraineté (ou si faible) n’est autorisée au niveau européen.

Varoufakis a fait à cet égard plusieurs remarques intéressantes. Il a décrit la politique européenne comme une politique du « Moyen-Âge ». En témoignant du fonctionnement de l’Eurogroupe, il a montré comment, en l’absence totale d’information sur le plan proposé par la Troika aux grecs (ou même des propositions du gouvernement grec faites à la Troika), on réclamait des ministres nationaux, les vassaux, qu’ils affirment leur loyauté inconditionnelle au plus puissant d’entre eux, leur suzerain en quelque sorte, Wolfgang Schäuble. Il a décrit la loi du plus fort, et l’absence de dialogue raisonnable entre partenaires, chacun porteur d’une légitimité nationale,  sur la désirabilité et l’efficacité des options discutées. A cet égard, l’aveu d’impuissance de M. Sapin et F. Hollande est criant : « la France n’est plus ce qu’elle était ». Ayant parfaitement intégré l’amoindrissement de leur puissance politique et économique face à l’Allemagne, les dirigeants français ne se donnent même pas la peine de défendre une option alternative à celle de la Troika. En somme, on voit bien que l’Europe intergouvernementale n’est en rien garante des souverainetés nationales, au contraire, elle en est le fossoyeur.

Varoufakis a donc tiré la conséquence logique de son raisonnement : « Moi je serais ravi si on avait de la souveraineté avec un parlement fédéral : une personne, une voix. Moi je voudrais pouvoir voter pour Mme Merkel : pourquoi n’ai-je pas le droit de voter pour Mme Merkel ? Elle pourrait aussi voter pour moi… (rires) » En somme, il affirme la nécessité d’établir des processus électoraux qui reflètent véritablement la manière dont le pouvoir s’exerce. Un parlement fédéral aurait eu une part importante à jouer dans les décisions prises en réponse à la crise. C’est tout l’enjeu pour le Bundestag : avec la politique européenne, son pouvoir de décision et de contrôle de l’exécutif, qui représente celui du peuple souverain, se voit diminué tandis qu’aucun parlement fédéral européen ne vient compenser cette perte de souveraineté de manière satisfaisante.

Varoufakis a bien souligné le paradoxe dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Union européenne. La crise a mis à jour ses dysfonctionnements intolérables et elle est plus malaimée que jamais des citoyens. Dans le même temps, les solutions fondamentalement désirables impliquent, à des degrés divers, un approfondissement de la logique fédérale, tant sur plan économique que politique. Or, pour le moment, le « saut fédéral » n’est pas envisageable car si l’on consulte les peuples aujourd’hui, il y a fort à parier qu’une majorité se prononcerait pour moins d’Europe et non plus d’Europe.

Alors comment sortir de l’impasse? Seule piste à laquelle Varoufakis fait allusion dans cet entretien : « Pour civiliser l’Europe, il ne faut pas penser qu’il y a l’Espagne, la Grèce, l’Italie, etc., il faut créer un réseau européen d’Européens concernés qui mettrait la pression d’un coup sur le centre, sur Bruxelles et Francfort. Cela semble utopique, mais c’est la seule possibilité réaliste ». On revient là à la nécessité d’action collective transnationale, mais tout reste à inventer.

On retiendra de cette dernière remarque deux idées. D’abord, le besoin de civiliser l’Europe. Ce que la crise de l’Euro a révélé, c’est que cette Union européenne, construite en réaction à la guerre et à la barbarie, a su répondre aux défis du 20ème siècle. Mais cela ne suffit plus : face aux défis  du 21ème siècle, qu’il s’agisse de la logique intrinsèquement inégalitaire du capitalisme financier ou de l’accélération des flux migratoires en provenance d’autres régions , l'Union européenne se montre peu civilisée.

Deuxième idée : L’utopie est la seule option réaliste. Dans cette véritable crise de modernité que traverse l’Europe, il serait dommage que la gauche mène des combats d’arrière-garde qui ne serviraient, au final, que les configurations conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires. La poursuite de la justice sociale et de la démocratie se confond avec le défi que représente l’intégration européenne. Si la gauche le niait en situant l’Europe hors de son horizon intellectuel et de son champ d’action politique, elle serait nécessairement perdante. Malheureusement, il n’y a aujourd’hui pas de voie facile ou évidente. Mais cela a-t-il jamais été le cas ?

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