Un an après son lancement, l'application d'écoute de podcasts Majelan change de cap

Le 7 juillet dernier, Majelan a lancé sa nouvelle application d’écoute de podcasts dédiée à l’accomplissement personnel. Une décision inattendue alors que la plate-forme s’annonçait comme le futur Netflix du Podcast. Entre tentatives et quête de sens, la start-up cherche encore sa place dans le milieu de l’audio.

Majelan - les voix inspirantes. C’est sous cette appellation que l’on trouve la nouvelle application d’écoute de podcasts. Créée par Mathieu Gallet et Arthur Perticoz, la start-up change de stratégie et se consacre à l’accomplissement personnel. « On a toujours su que notre rôle était d’aider les gens à trouver leur place dans la société », annonçait les deux entrepreneurs dans un podcast présentant le projet début juin. Disponible sur Iphone depuis le 7 juillet et maintenant sur Android, la nouvelle application est accessible via un abonnement de 6,99€ par mois (ou 29,99 € pour 6 mois).  

Si les tons violets sont toujours là, le reste n’a plus grand-chose à voir avec l’ancien Majelan. Les contenus France Inter, Binge Audio ou de créateurs indépendants disparaissent et laissent le champ libre aux productions made in Majelan. Ces dernières sont répertoriées en six catégories : « créér », « s’engager », « s’entourer », « se comprendre », « innover », et « entreprendre ». La nouvelle ligne éditoriale est claire : placer l’humain au centre des préoccupations.

Pour Mathieu Gallet, cofondateur de Majelan et ex-PDG de Radio France, ce choix était évident : « entre le divertissement, la news et l’accomplissement personnel, c’est ce dernier champ qui était le plus évident car il créé de l’engagement ». En d’autres termes, il suscite l’intérêt des auditeurs.

"La bonne intuition"

Début mars, Majelan décide d’offrir un mois d’accès à son abonnement premium. L’occasion de tester, à grande échelle, le potentiel de ses contenus. Pendant le confinement, les catégories « enfants et famille », « développement personnel » et « santé et bien-être » sont en tête. Les podcasts autour de la comédie, l’économie et entreprise ou la politique, eux, chutent de 21% à 30%. Des chiffres qui viennent conforter le choix des cofondateurs : « on a eu une bonne intuition », reconnaît Arthur Perticoz.

Mais ces chiffres sont à manier avec prudence. Les choix d’écoute pendant la crise du Covid-19 ne sont pas forcément les mêmes qu’en temps normal. Si les contenus politiques sont peu sollicités pendant le confinement, deux des plus gros succès de Majelan entrent dans cette catégorie.

C’est le cas de La vie normale de François Hollande, podcast qui suit le quotidien de l’ancien chef d’Etat ou encore d’Egocratie, où les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme décortiquent les coulisses de la droite française. Deux productions qui restent malgré tout dans le nouveau catalogue de Majelan. Pour Arthur Perticoz, ce maintien n’est pas incompatible avec l’accomplissement personnel : « notre conception est plus ouverte que certains clichés véhiculés par les rayons développement personnel de la Fnac ».

Une ligne éditoriale en construction

Les fictions audios, elles, ont quitté la plate-forme. C’est le cas de Profil Pic, co-écrit par Stéphanie Loire. L’humoriste y racontait la vie d’Eve, une trentenaire en quête d’amour, et son expérience des applications de rencontres. Arthur Perticoz le reconnaît, en tant que start-up, les projets initiaux évoluent : « notre ligne éditoriale et de contenus n’est pas exempte de tests et d’essais ».

Si Profil Pic est enterré, Majelan propose à la comédienne un nouveau format, plus en adéquation avec l’accomplissement personnel. Dans Fais-moi-rire, Stéphanie Loire interroge des humoristes sur les différentes facettes de leur métier.

Autre podcast aux mains d’un humouriste, Flow s’inscrit depuis longtemps dans cette idée d’accomplissement personnel. Depuis deux saisons, Julien Barret interroge des personnalités qui ont l’habitude de prendre la parole en public. « L’équipe de Majelan s’est rendu compte que ça fonctionnait bien et que ça correspondait à ce qu’ils voulaient faire », confirme le créateur.

Face à ce succès, Majelan propose à Julien Barret d’enregistrer deux nouvelles saisons de Flow ainsi qu’un nouveau créneau : « j’ai enregistré cinq leçons pratiques sur comment s’exprimer en utilisant les ressources du langages ». Un nouveau podcast qui s’intègre au format « How to », sorte de pas-à-pas permettant d’approfondir un sujet spécifique.

Start-up vs. géants du numérique

Pour les cofondateurs de Majelan, le choix de l’accomplissement personnel va de pair avec l’abandon de l’agrégation de podcasts. « Avant, on essayait de proposer un mix complexe en termes d’expérience. On a voulu faciliter la lisibilité de notre offre », estime Arthur Perticoz. Une décision à l’opposé de l’ambition initiale, celle de créer une plate-forme à mi-chemin entre Netflix et Spotify.

En supprimant les podcasts gratuits, Majelan se retire de la compétition entre plateformes regroupant des contenus gratuits. En un an, la start-up a réalisé deux levées de fonds pour un total de 10 millions d’euros. Une somme importante dans le monde du podcast français mais qui ne permet pas de rivaliser avec Apple, Google ou Deezer. Devenu leader mondial de l’écoute de podcasts, Spotify a notamment investi près de 500 millions d’euros en 2019.

« On n’a pas vocation à tout faire, assure Mathieu Gallet, s’il y a un match de titans entre Apple, Amazon et Spotify, on se différencie par notre positionnement éditorial ».

Podcasts libres

Dans sa nouvelle version, Majelan choisit de ne plus regrouper de podcasts en accès libres. Une décision qui permet à la start-up de s’épargner des complications. En juin 2019, des voix s’élèvent contre les pratiques mises en place par certaines plateformes. Majelan, Sybel et le Danois Podimo sont notamment visés. Le journaliste Yann Reider publie un manifeste signé par 150 créateurs de podcasts : « nous sommes opposés à toute intégration automatique, sans accord préalable, de nos contenus sur une plateforme proposant son propre contenu (payant ou gratuit) et le mettant en avant de manière privilégiée ».

Pour agréger des podcasts, les plateformes d’écoute comme Apple Podcast, Spotify, Podcast Addict et précédemment Majelan utilisent des flux RSS. Ces liens permettent de diffuser des contenus audios sans avoir à passer par le lieu d’hébergement du podcast. « Certaines sociétés comme Majelan en France ou Luminary aux Etats-Unis utilisent ces flux qu’ils intègrent à leur application gratuite afin d’attirer des abonnés », explique le cabinet Bouchara, spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle.

Ces flux étant gratuits et publics, « il apparaît difficile de vouloir empêcher certaines sociétés de les intégrer à leur bibliothèque sans supprimer totalement le contenu des flux ». Selon le cabinet Bouchara, « cette absence de jurisprudence a permis à Majelan et d’autres applications d’hébergement de podcasts de ne pas rémunérer les auteurs présents sur la plateforme ».

Une législation floue

De son côté également, Radio France dénonçait une exploitation abusive de ses contenus. Selon l’entreprise publique, Majelan ne respectait pas ses conditions générales d’utilisation. Ces dernières interdisent la diffusion des contenus Radio France à des fins commerciales sans accord préalable. « Les contenus gratuits du service public sont destinés à un usage particulier. Ils ne sont pas destinés à attirer de futurs clients sur des offres payantes », a déclaré Sybile Veil, présidente de la maison ronde. Si les émissions de Radio France attirent de nombreux auditeurs, Majelan ne touchait pas directement d’argent de leur exploitation. « Il n’y a jamais eu de procès, ni d’action d’avocats mais des discussions », explique Arthur Perticoz.

Le 2 juin dernier, Yann Reider, journaliste en faveur d’un écosystème de podcasts ouverts, tweetait ceci : « Un an plus tard, Majelan change de modèle et n’agrège plus de podcasts autres que ceux avec lesquels ils auront des accords spécifiques. C’est positif, même si très probablement plus mené par un impératif économique qu’autre chose ».

Avant tout start-up, comme l’admettent volontiers les cofondateurs, Majelan cherche à trouver un système économique viable. Une quête qui demande du temps et de multiples adaptations. Avec une application 100% payante, Majelan devra proposer des contenus à la hauteur pour espérer se faire une place dans un milieu où l’offre gratuite reste souveraine.

Amandine Sanchez

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.