Des jours heureux, des jours meilleurs

Dans son adresse à la nation du 13 avril 2020, le président de la République finit son discours en promettant des jours meilleurs en attendant « les jours heureux ». Que nous apprend cette référence historique au programme du Conseil National de la Résistance sur la crise humaine que nous traversons ?

Les jours heureux et l’état Providence

 Le Conseil National de la Résistance (CNR) adopte son programme intitulé « les jours heureux » dans la clandestinité le 15 mars 1944. Une déclaration de quelques pages, autour de deux axes principaux : un plan d’action immédiate pour vaincre l’occupant et des mesures à appliquer dès la libération du territoire.

Ainsi, des hommes de différentes obédiences politiques et syndicales, bravant les dangers et les menaces de l’occupant, au péril de leurs vies, ont fait la guerre tout en analysant ses causes pour préparer son après : Pendant les « jours sinistres », ils ont pensé « les jours heureux ».

Ce manifeste, fruit de plusieurs mois de dialogue entre les résistants, fait office de texte de référence présentant les grands traits de ce qu’on a appelé plus tard « le modèle social français » : la retraite, la sécurité sociale, le régime contractuel du travail, la nationalisation des entreprises clés de l’économie principalement dans le secteur de l’énergie, mais aussi la garantie des libertés individuelles et collectives, la liberté d’expression, la liberté de la presse… En un mot : la consécration de l’idée d’état Providence.

 

La crise humaine

Soixante-seize ans plus tard, le 16 mars 2020, le président de la république nous annonce sur un ton martial que nous sommes en guerre contre la pandémie du Covid-19. Un mal qui a soumis le pays et le monde entier à des mesures drastiques limitant la circulation des individus et des biens, instaurant de nouvelles frontières au sein même des espaces clos et effaçant d’autres cloisons entre l’espace privé et l’espace public.

L’heure est sans doute grave, nous mourrons par milliers à travers le monde. Être français, l’appartenance à la France ne protège pas. Nous sommes face à un mal qui touche riches et pauvres, nord et sud, petit ou grand… Une pandémie ne fait pas de distinction identitaire ou culturelle, ni de distinction de classe ou d’âge ou de sexe. Bien évidemment les plus fragiles sont plus exposés que les autres au risque de contamination. Mais force est de constater que c’est l’état de crise qui nous rappelle à nos similitudes plus que nos différences : la vulnérabilité des hommes quand ils se perdent à se penser en individus en oubliant que leur humanité n’a de sens que dans leur être politique à se penser en groupe.

 

Qu’en est-il donc de l’état providence ?

Le hasard des dates entre le 15 mars 1944 et le 16 mars 2020, bien avant les références du président, nous offre la possibilité d’examiner une page importante de l’histoire. La guerre et la pandémie sont deux événements de natures complètement différentes : le mal des humains face au mal de la nature. Leurs conséquences traumatiques au niveaux individuel et collectif ne sont pas comparables : la fatalité de la maladie face à l’injustice de la guerre. Mais à l’échelle de la pensée, ces deux moments de l’histoire ont de commun d’être nécessairement porteurs de changements profonds fédérateurs pour l’humanité.

L’idée n’est pas tant d’examiner comment en soixante-dix ans on s’est appliqué à détricoter ce modèle social et cette soupape d’état Providence, mais de comprendre, au niveau du discours politique, comment on est passé d’une grande ambition pour un pays à une précarité d’ambition consistant à réduire l’idée de la résistance à un effort de résilience.  

De même que depuis des années, dans le vocabulaire politique, nous avons troqué la noblesse de la mission du « service public » pour le fardeau de la charge de la « fonction publique ». La logique comptable qui a réussi à exclure toute autre logique politique, mènera-t- elle toujours le pas même en temps de crise ?

 

 

Résilience et résistance

 

Nous avons certainement perdu les moyens de nos ambitions. L’impératif économique du marché qui va de pair avec les intérêts privés du capital, a réduit l’action politique à la tyrannie de l’immédiateté. L’exigence de résultat à court terme est l’unique perspective visible obstruant un horizon stratégique large ô combien salvateur pour l’avenir.

En pleine crise du Covid-19, le président de la république martèle que nous sommes en guerre. Usant de la rhétorique du combat, il énonce qu’il y a un avant et un après Corona, qu’il faut tirer les conséquences nécessaires de cette crise, et surtout que « nous gagnerons » contre cet ennemi « invisible, insaisissable, qui progresse[1] ».

Pour gagner cette guerre contre l’invisible, entre autres dispositions, l’opération des armées consistant à venir en aide par les moyens militaires aux services civiles de santé, est baptisée « l’opération résilience ».

Voilà que nous passons donc de la « résistance » en 1944 à la « résilience » en 2020. Avons-nous abdiqué ?

Si la « résilience » est la capacité à vivre à se développer en surmontant les chocs traumatiques et l’adversité, la « résistance », elle, est l’action par laquelle on essaie de rendre sans effet un choc traumatique ou une adversité.

En psychologie, la thèse de la résilience popularisée par Boris Cyrulnik, inclus la « résistance » comme étape sur le chemin de la résilience. L’attitude christique consistant à mourir pour pouvoir renaître, fait de la vulnérabilité une fatalité, et du retour à l’état pré-traumatique une finalité en soi.  

Alors que la résilience, comme état psychique, tend à assurer une continuité entre un avant et un après, la résistance, comme acte politique, vise à opérer une rupture.

Le constat à faire dans la situation présente, est que tous les efforts politiques déployés depuis le début de la crise, sont orientés dans le sens de la continuité.

A commencer par nos enfants. Un indice qui en dit long sur l’avenir que nous envisageons. Ainsi, a été mise en place, en même temps que la distanciation sociale, la continuité pédagogique à grande échelle. Professeurs, inspecteurs, chefs d’établissement sont mobilisés pour fournir du matériel « dématérialisé » aux parents, les sommant d’être les ersatz des enseignants. Au mépris de toute exigence de fiabilité pédagogique et de tout souci égalitaire entre citoyens, nous nous improvisons enseignants d’emploi faute de pouvoir exercer nos vrais métiers.

Parmi les objectifs à mettre en place après-guerre, dans « Les jours heureux » on pouvait lire : « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l'instruction et d'accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.[2] » Même si le mérite ici vanté n’a de sens que dans l’égalité, nous nous éloignons encore plus du dessein du CNR en creusant les inégalités dès le plus jeune âge.

Dans le même esprit de résilience, plusieurs entreprises encouragées par l’état, ont mis en place le télétravail pour continuer à produire et ne pas arrêter complètement l’activité. Encore une fois, on fait l’économie du questionnement sur le rapport au travail, oubliant tous les conflits sociaux pas si lointains autour du travail (loi travail, ordonnances Macron, Gilets Jaunes, assurance chômage, réforme des retraites…). On continue à brouiller les différences entre l’emploi en tant qu’aliénation de l’humain et le métier en tant que réalisation de l’humain. Et au mépris de tout respect de la vie privée, on nous impose d’importer le travail chez soi. Après Dieu et l’état, voilà que nos portes sont grande ouvertes aux patrons. Combien vous diront qu’ils sont professionnellement plus sollicités quand ils sont en télétravail que lorsqu’ils travaillent sur site ? Cette politique sert à « sécuriser » les individus comme maillon principal dans la chaîne de production de la richesse, elle ne sert pas à préserver leur intégrité physique et psychique. Déni du corps et mépris de l’esprit.

Résister dans le contexte actuel serait d’arrêter. Arrêter l’enseignement à distance, la continuité pédagogique, l’employabilité et la servitude à merci. Quand l’espace public nous est interdit, résister c’est de ne pas alimenter une illusion de vie publique dans la sphère privée.

 

Penser l’altérité

Même si « Les jours heureux » reste la matrice des avancées sociales qui ont suivi, ses limites pour le contexte de l’époque étaient d’avoir occulté la question coloniale en la réduisant à un objectif « d’extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniale[3]s », et d’avoir mené une réflexion se limitant au national sans envisager une action internationaliste imaginant la France dans le monde.

L’analyse des causes de la deuxième guerre mondiale s’est focalisée, entre autres facteurs, sur la crise économique des années trente. Et les mesures sociales et économiques à mettre en place après la libération, serviraient à empêcher un scénario de guerre si une telle crise venait à se reproduire. Ainsi l’idée de sécurité sociale, par exemple, visait à mettre en place une protection des individus leur permettant d’avoir toujours un revenu et la possibilité de se soigner même s’ils n’étaient pas en mesure de travailler. Le dispositif est certainement louable mais il a montré les limites de son application.

Si les « Trentes glorieuses » ont permis la mise en place d’une partie importante du programme du CNR, la crise pétrolière des années soixante-dix est passée par là, suivie d’autres événements non moins contraignants. Malgré la volonté de « l'instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie, une organisation rationnelle de l'économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l'intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l'image des États fascistes [4]» la France ne résiste pas aux crises économiques mondiales de surcroît dans une économie mondialisée, et la casse sociale a bien été entreprise.

Le discours d’Emmanuel Macron du 12 mars 2020, laisse entrevoir un espoir de rupture : « il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties[5] » Mais il enchaîne en précisant «…la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai [6]».

Cette inspiration du programme du CNR, en même temps que la référence directe aux « jours heureux » dans l’adresse à la nation prononcée le 13 avril, ne s’arrête pas à la France cette fois, mais s’étend à l’Europe. Nous allons plus vers un schéma souverainiste mais en incluant l’Europe. Un souverainisme européen. Cette pensée, est pour le moins contradictoire. D’abord sur un plan conceptuel : une Europe souveraine est une antithèse. Ensuite sur un plan pratique : remettre l’état Providence au goût du jour sans remettre en cause la doctrine libérale est une incohérence. Ce « tout à la fois » s’inscrit dans une lignée de courte vision géographique et donc stratégique, et d’une continuité idéologique loin d’être à la hauteur de la crise que nous traversons. De même qu’évoquer l’effacement d’une partie de la dette des pays pauvres sans s’attaquer aux origines de la pauvreté, prend l’allure de miettes distribuées aux affamés. Aucune notion d’altérité. Toujours pas d’ambition humaniste.  

Alors qu’en 1944 on pensait France, en 2020 en pensant Europe on pense marché européen, en 1789 on a pensé « humain ». Dans « Les cahiers de doléances » de 1789, nous pouvons lire dans plus de quarante cahiers, entre autres revendications populaires, l’abolition de l’esclavage. L’exemple le plus connu probablement est celui du cahier des habitants de Champagney qui « ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leur semblables… être traités plus durement que les bêtes de somme [7]». Un raisonnement politique d’altérité est ainsi né : en pensant à sa propre servitude aux seigneurs, le peuple pense aussi à la souffrance des noirs dans les autres contrées de l’Empire français. Les cahiers de doléances seront la matrice de « déclaration universelle des droits de l’homme » et de la constitution en 1791.

Emmanuel Macron nous promet les « jours heureux » promis en 1944. Nous méritons les jours meilleurs pour lesquels on s’est battu en 1789.

La France se décidera-t-elle enfin à voir le monde et à se voir dans le monde ? La pensée humaniste est salutaire. Quand la première victime d’une crise est la liberté, la sortie de crise ne peut se faire sans sanctuariser les moyens de la liberté : l’intégrité de l’humain en tant que corps physique résistant la violence sociale, sexuelle ou culturelle, et son droit à disposer de ce corps en tant qu’expression de son humanité. Nul besoin d’être français pour cela, encore moins européen.  

 

 

 

[1] Discours d’Emmanuel Macron du 12 mars 2020

[2] Les jours heureux, programme du Conseil National de la Résistance

[3] Les jours heureux, programme du Conseil National de la Résistance

[4] Les jours heureux, programme du Conseil National de la Résistance

[5] Discours d’Emmanuel Macron du 16 mars 2020

[6] Discours d’Emmanuel Macron du 16 mars 2020

[7] Cahier de doléances de Champagney, 1789

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