ENTRE EFFONDREMENT DÉMOCRATIQUE ET PLAISIR D’ETRE MALIEN

L’égalité sociale n’existe pas dans les rapports entre les Maliens, notamment entre l’élite et le reste de la population, mais demeure bien dans les conséquences liées à la santé.

Entre effondrement démocratique et plaisir d’être malien

 

Au Sahel, la question sécuritaire est brandie partout pour répondre à la lutte contre le narcoterrorisme. Elle s’articule avec un effondrement des Etats, lié en partie à une crise du système démocratique.

Or, l’enjeu dans cette zone n’est pas uniquement sécuritaire, politique ou stratégique, mais sociétal. Il s’agit de reposer les jalons du vivre ensemble pour ne pas risquer de s’effondrer sous les violences (banditisme, attentats, trafics, crimes organisés, etc.). Un autre enjeu important est de redonner espoir aux populations par des réformes ancrées et efficaces.

Quels actes concrets posons-nous pour résister à ces risques d’effondrement ?

Comment pouvons-nous créer un esprit de nation dans l’imaginaire collectif et le transformer en véritable démocratie soucieuse de l’ensemble de ses citoyens ?

Répondre à ces questions c’est d’abord cheminer vers un effort d’intelligence collective pour redonner du sens aux dispositifs de contre-terrorisme. Parce que la tempête qui secoue les pays du Sahel doit obliger les pouvoirs politiques à incarner une responsabilité collective pour lutter contre le repli communautaire, exploité par les narcoterroristes.

Au Mali par exemple, les tentatives de réforme échouent dans leur grande majorité. Une des causes principales de cet échec, c’est leur rejet par la société civile (associations, etc.) et les partis politiques d’opposition à cause de la difficulté à s’entendre sur le diagnostic. La conséquence en est que le pouvoir ne cesse de reculer devant les pressions politiques et sociales, par peur d’être discrédité, de gérer de nouveaux déchirements, de nouvelles tensions. 

Par exemple, en décembre 2018, le gouvernement malien a renoncé au projet de manuel d’éducation sexuelle sous la pression du Haut Conseil Islamique du Mali. Le Haut Conseil Islamique du Mali reprochait au gouvernement de faire « l’apologie de l’homosexualité » dans ce projet de Manuel d’éducation sexuelle.

Alors que le projet de Manuel d’éducation sexuelle, au-delà de la polémique qu’il a suscitée, a eu la vertu de poser un problème : la situation et le devenir des filles dans le pays. Elles sont l’objet de tous les rejets. Elles sont rejetées lorsqu’elles contractent une grossesse non désirée dont les auteurs ne sont que les mêmes hommes qui les rejettent. Elles sont chosifiées, et devenues des machines à tout faire, à tout subir, par-dessus toute forme d’humanité. Alors que nous nous considérons comme dépositaires de cultures, creuset d’humanités.

Le contexte actuel est celui d’une modernité où les parents (et notamment les mères) ne communiquent pas ou mal avec leurs filles sur les risques de Maladies sexuellement transmissibles, de grossesse. Par peur de pervertir leurs enfants, certains parents n’en parlent même pas. Alors que les systèmes de contrôles parentaux traditionnels ne fonctionnent plus. Les instituteurs sont mal outillés, pédagogiquement, au-delà des aspects biologiques du corps humain, pour parler des problématiques féminines (santé, etc.). Les problématiques de contraception sont souvent mises sous le boisseau. L’éducation des jeunes filles devient le lieu de cristallisation des rapports sociaux inégaux entre hommes et femmes, entre jeunes et moins jeunes, entre citoyens et politiques…

Ce projet a souffert de la difficulté des différents acteurs (pouvoir, association, partis politiques, etc.) à tout remettre à plat pour construire un projet fédérateur.

Nous devons donc tourner la page du faux semblant pour ouvrir celle de la culture de l’émancipation. Il est tout simplement question des droits humains, des droits des femmes.

Mais des questions demeurent en suspens : qu’adviendra-t-il, si rien n’est fait pour changer la situation ? On peut espérer que les états d’esprit changent, et que des solutions seront trouvées.

De la même façon, à l’automne 2018, le gouvernement malien a sursis au projet de découpage territorial, fuité sur internet. Ce projet espérait, par exemple, porter le nombre de régions de 10 à 20, pour cheminer vers une libre administration et une décentralisation poussée.

La polémique venait du fait que pour les associations et les partis politiques d’opposition, le gouvernement a monté un projet à caractère inégalitaire et injuste : le projet de découpage territorial semblait donner plus de pouvoir politique (augmentation important du nombre de cercles) aux communautés nomades (groupe minoritaire) qu’aux communautés sédentaires (groupe majoritaire). 

Or, l’enjeu pour le Mali est bien de sortir de la culture centralisatrice du pouvoir pour plus de pratiques démocratiques dont le débat parlementaire ne constitue qu’une des étapes. Dans ce sens, l’écoute des populations, des associations, des partis politiques devait être considérée comme capitale dans le parcours démocratique du projet.

En effet, ce projet de découpage territorial a échoué à cause de sa verticalité (communication du haut vers le bas sur le projet). La ligne de démarcation entre réforme territorialisée et égalité territoriale est floue. Par définition, reformer, c’est concerter, débattre, écouter, négocier, dialoguer et entendre. Or une réforme, et ça tout le monde le sait, sans négociation, sans dialogue, a peu de chance de fédérer et d’aboutir. Les Maliens veulent du changement, mais à travers des outils démocratiques, comme le débat.

Le contexte de ce projet de découpage territorial rappelle celui du projet de la révision constitutionnelle (2017) où la mobilisation citoyenne a conduit le président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) à y renoncer. C’était la première marche arrière du pouvoir.

La différence entre le projet de révision constitutionnelle et celui sur le découpage territorial se situe dans le fait que le premier a fédéré les Maliens. Il y a eu une convergence de lutte : jeunes, femmes, partis politiques d’opposition, etc. Le sentiment d’appartenance à la nation malienne l’a emporté sur celui d’intérêts claniques, ou de communautés. Or, dans celui du découpage territorial, le sentiment d’appartenance était noyé dans des combats de positionnement politique et communautaire, un terreau favorable à l’éclatement de l’esprit de nation, à l’effondrement démocratique.

Dans une certaine mesure, les deux projets se ressemblent. A travers les différentes mobilisations citoyennes, les populations jettent l’anathème sur les liens entre les gouvernants et les citoyens. Elles expriment la volonté des citoyens à reformer le pays sans être exclus. Mais le pouvoir capte mal ces signaux. Du coup, le peuple a de moins en moins confiance aux politiques. Plus une réforme est exclusive et injuste, plus l’antipathie des citoyens à l’égard des gouvernants gagne du terrain. Plus une réforme est descendante, moindre est son efficacité dans son application, avec les risques de récupération par les narcoterroristes. Ce sont les enseignements que l’on peut tirer de ces projets de réforme. Il est plutôt question de reformer le pays en impliquant les populations, les premières concernées.

Le lien entre les gouvernants et les populations (surtout rurales) est tendu à cause d’une crise des systèmes démocratiques que les gouvernants prennent en pleine figure. La grogne sociale est dans l’air ; et la colère se déplace d’un camp à un autre, d’une communauté à une autre, d’une famille à une autre, d’une région à une autre.

Pour y remédier, il est nécessaire de faire un travail pour rendre audible la parole politique grâce à des réformes ancrées, réalistes et réalisables.

En subodorant que reformer, c’est d’abord et avant tout écouter et entendre les populations sur l’objet du projet de la réforme. Face à l’histoire, c’est aussi faire un pas de côté pour susciter l’adhésion des citoyens et redonner du sens aux politiques à venir.

Pour sortir du cercle vicieux des projets de réforme sans lendemain, le 14 janvier 2019, le gouvernement malien a nommé un comité d’experts[1] pour la réforme constitutionnelle. Composé d’un président et d’onze experts, ce comité d’experts a principalement pour mission « d’élaborer un avant-projet de loi portant révision de la Constitution du 25 février 1992 … ». Dans ses missions, il doit aussi tenir compte des « clauses de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger ».

Autant dire que la responsabilité du comité d’experts de construire un projet qui réconcilie les Maliens est sans commune mesure. Car, il s’agit de sauver le Mali, par le dialogue et la négociation pour retrouver la paix et la cohésion sociale.

En plus du travail de construire un avant-projet de loi portant révision constitutionnelle, le contexte actuel du Mali, celui des crispations, doit conduire le comité d’experts à remettre à plat le régime politique malien, car celui-ci n’a accouché ni de l’autorité ni de la défense de la liberté. Les deux tiers des Maliens, inscrits sur les listes électorales, ne partent pas voter, si l’on se réfère au taux de participation à la dernière élection présidentielle (34,54%). Ils s’abstiennent, donc ils n’usent pas du droit de vote alors qu’ils le possèdent.

Par conséquent, une partie importante de la population ne participe pas à la souveraineté nationale.  Celle qui vote est mineure par rapport à celle qui s’abstient.

 Le problème, c’est que sociologiquement les personnes qui ne partent pas voter, dénoncent une situation insupportable : pauvreté, corruption, mal être, précarité, exclusion... Elles expriment en premier leur ras le bol dans les manifestations de rejet des projets de réforme.

Les pouvoirs publics, dans l’esprit de reformer en s’appuyant sur le comité d’experts, doivent trouver les moyens de les toucher, les écouter et les entendre pour prendre en compte leur désaffection. Ce n’est pas parce qu’on ne part pas voter que l’on est apatride. C’est un premier pas vers la réinvention du système démocratique. La question de l’abstention, aussi vieille que le vote depuis les premières élections démocratiques (portant Alpha Oumar Konaré au pouvoir), doit être traitée par le comité d’experts. N’est-il pas nécessaire de rendre le vote obligatoire ?

L’autre problème, c’est celui de l’égalité sociale. Le régime démocratique n’a rien fait pour la créer. A Bamako, les villas cossues cohabitent avec les maisons en taule, tandis que les habitants de ces villas et de ces maisons en taule sont touchés par les mêmes problèmes de santé publique, liés aux problèmes d’aménagement urbain : eaux usées à ciel ouvert, pullulement des moustiques, déchets débordants, pollution… Tout ce capharnaüm donne le sentiment de prendre un repas copieux dans des toilettes en latrines débordantes. L’égalité sociale n’existe pas dans les rapports entre les Maliens, notamment entre l’élite et le reste de la population, mais demeure bien dans les conséquences liées à la santé. Car n’importe qui peut attraper le paludisme.

L’égalité sociale est loin d’être le cas dans l’accès à la propriété foncière. Les améliorations essentielles des travailleurs sont loin d’être acquises. Certains travailleurs restent prisonniers de leurs conditions de salariés alors qu’ils ne sont pas propriétaires de leur logement en dépit des différents dispositifs d’accès au logement.

L’égalité sociale, c’est aussi l’accès à l’emploi. Pour le travail, rares sont les Maliens qui ne se sont pas recommandés. Au Mali, on ne compte malheureusement que sur le passe-droit ou sur les « relations », comme on le dit. On est au plein cœur de la négation de l’égalité. Les rapports sociaux se marchandent de plus en plus. Et personne n’ose l’avouer, et le pire, c’est que même ceux qui le décrient en jouissent.

Le 2eme quinquennat du président IBK, dans une perspective globale, doit embrasser l’esprit de nation, le plaisir d’être malien. Le Mali doit travailler à l’appropriation des mythes fondateurs nationaux communs. Un peul, un Arabe, un Dogon, un Bambara, un Songhay, un Bwa, un Bozo, un Targui, un Arabe, un Malinke, un Soninke, un Khassonke, un Senoufo, un Minianka, etc., doit être en mesure de risquer sa vie pour les autres alors même qu’ils ne se sont jamais rencontrés. Pourquoi ? Parce que chaque individu, chaque, communauté croit à l’existence d’une nation malienne, à sa patrie, au drapeau. Ce qui peut permettre aux 18 millions de Maliens de s’accepter et de travailler ensemble. C’est aussi une autre façon de résister aux risques d’effondrement démocratique que l’on ne veut pas voir venir au Mali et dans le Sahel.

Mohamed AMARA

Sociologue et Essayiste

Bibliographie:

  • Marchands d’Angoisse, le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, Ed Grandvaux, 2019
  • Le Mali rêvé. Paris : L’Harmattan, 2015
  • L’Automédiatisation, une autre forme de communication sociale. Paris : L’Harmattan, 2013

 

 [1] Comité d’experts pour la réforme constitutionnelle, composé d’un président et d’onze membres

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