Haïti, 11 ans après le tremblement de terre, protéger les acquis démocratiques

Le 12 Janvier 2021 marque le 11e anniversaire du séisme qui a dévasté Haïti. L’ampleur de la catastrophe était telle qu’elle a provoqué un élan de solidarité sans précédent de la part des amis d’Haïti et la France n’était pas en reste. Mais aujourd’hui, quel bilan et quel enseignement peut-on tirer de la période post-séisme ?

Fondamentalement, des efforts ont été faits dans bien des domaines notamment en termes d’amélioration de la résilience aux catastrophes naturelles, d’accès aux soins de santé contre certaines maladies, de construction d’infrastructures routières en dehors de la Capitale, d’un plus grand accès à l’éducation de base, d’accès à l’eau favorisant la mise en valeur des terres arabes, de curage et de drainage des canaux d’irrigation et finalement d’amélioration des infrastructures énergétiques du pays. Sur le plan politique, l’appui de la communauté internationale au respect démocratique de l’alternance par les urnes, est un acquis à préserver jalousement. Du reste, la grande transformation d’Haïti – à travers surtout la refondation de son État, la redynamisation de son économie par la création de grands pôles régionaux de développement économique ou encore la reconstruction de la Capitale haïtienne – peine à se concrétiser.

En effet, pour que Haïti puisse émerger définitivement des cendres du séisme, il faut deux conditions essentielles. D’abord sur le plan politique, il est impératif d’aider le pays à consolider sa démocratie qui se trouve dans une phase encore très fragile, en encourageant l’ensemble des protagonistes politiques au respect des acquis fondamentaux. Dans ce sens, nous comptons aujourd’hui plus que jamais sur nos amis de l’internationale pour accompagner la stabilité politique en Haïti. Ensuite sur le plan économique et social, nous devons avoir le courage de rompre avec le modèle contre-productif de l’économie de charité qui passe par les ONG. Il faut en finir avec la « république des ONG » pour entrer dans l’approche de développement par l’investissement massif et durable dans les domaines porteurs comme l’agro-business, les nouvelles technologies, les énergies renouvelables, le tourisme et l’industrie. Cela suppose en effet le renforcement des institutions étatiques et non la fragilisation d’un État déjà structurellement faible.

Appel à protéger l’acquis encore fragile de l’alternance par les urnes

Meurtrie par trente (30) ans de dictature féroce (1957-1986) suivie de plus de trente ans de balbutiements de la démocratie (1987- à nos jours), Haïti connait la plus longue crise systémique du continent américain. Cependant, force est de constater que c’est l’ensemble de la classe politique de ces (60) soixante dernières années qui porte une lourde responsabilité dans l’instabilité chronique et la stagnation économique qui caractérisent la société haïtienne. Il y a toutefois en Haïti quelques acquis démocratiques dont la sauvegarde devrait être le souci de tous, y compris de nos amis de la communauté internationale.

L’enjeu est de taille, car il y va non seulement de l’avenir de la démocratie en Haïti, mais aussi de la paix et de la stabilité de la région. On peut en effet s’enorgueillir qu’en dépit de toutes les difficultés, les principaux acquis démocratiques du pays sont globalement respectés par les pouvoirs publics. Personne ne peut reprocher à l’actuel président d’Haïti de bafouer la liberté de la presse. Personne en Haïti n’est menacée de délits d’opinion. La liberté d’expression est totale et la jouissance du droit d’associations est garantie à tous les acteurs politiques sans l’ombre des sempiternelles persécutions qui caractérisaient les régimes antérieurs.

            Dans l’ensemble, il faut y insister, c’est une bonne chose qu’une jeune démocratie montre un tel engouement pour les libertés. Malheureusement, la plupart des protagonistes politiques haïtiens franchissent très vite la ligne rouge qui sépare la jouissance démocratique des libertés pour sombrer dans les dérives d’une ivresse totale qui conduit immanquablement au liberticide. Il va sans dire que de tous les acquis politiques de la période post-dictatoriale, le plus malmené est celui de l’alternance démocratique. Car, depuis le coup d’État de 1991, voire depuis la chute précipitée du président Leslie Manigat par l’Armée en 1988, la classe politique a adopté la très mauvaise coutume politique de ne pas respecter le mandat quinquennal des chefs d’État.

Le respect de la durée du mandat présidentiel est l’une des pièces maitresses de la stabilité du pays. Le respect de l’alternance politique consacrée tous les 5 ans par la Constitution est un gage de démocratie tout aussi important que le respect des libertés d’opinion, de la presse, d’associations ou du droit de « faire-opposition ». Cependant, certains acteurs politiques sont prêts à utiliser des artifices pour lancer un assaut contre le mandat quinquennal en cours (2017-2022) du président Jovenel Moïse. Leur appel à la mise en place d’un pouvoir de transition anticipé, en lieu et place d’organisation des élections, montrent en effet la difficulté d’une partie de la classe politique haïtienne à respecter l’acquis démocratique de l’alternance politique par les urnes.

La mise en cause des acquis démocratiques par la logique de la diabolisation qui prévaut actuellement dans le pays, si elle devait réussir, viendrait sceller un retour aux pires années des coups d’État de l’histoire haïtienne. Il nous faut donc sortir du piège de la vilipendaison systématique et de celui du dégagisme comme crédo d’une certaine opposition politique. Le peuple haïtien et son gouvernement aspirent au vivre-ensemble dans le cadre d’une démocratie qui se construit par le dialogue et le consensus.

 Il est donc impératif que les amis d’Haïti l’aident à protéger ses acquis démocratiques. Car si rien n’est fait, la crise haïtienne va continuer à s’accentuer. Voilà pourquoi, à l’instar du travail déjà entamé par l’ONU et l’OEA en Haïti, il faut agir essentiellement sur le terrain de la pédagogie de l’alternance politique : un président élu doit être remplacé par un président élu. C’est le sens du message du Secrétaire général de l’Organisation hémisphérique, Luis Almagro, lorsqu’il exprime son soutien à un processus électoral intégral en 2021 et qui devra aboutir à un transfert démocratique et pacifique du pouvoir en 2022.

2021, une année cruciale pour la démocratie en Haïti

Comme les années électorales précédentes dans le pays, l’année 2021 s’annonce agitée. Mais les élections restent et demeurent la seule voie légitime pour la paix et la stabilité. Cette perspective de stabilisation par les urnes s’accompagne utilement du projet de référendum en vue de doter le pays d’une autre Constitution plus conforme aux aspirations démocratiques des Haïtiens et mieux adaptée aux impératifs de stabilité et de développement économique et social du pays.

            De ce point de vue, le sondage d’opinion réalisé sur le territoire haïtien du 27 novembre au 8 décembre 2020 par la firme indépendante BRIDES est révélateur de la grande demande de stabilité politique dans le pays. En effet, plus de 85 % des sondés sont favorables à l’idée d’un référendum et 87% de citoyens haïtiens disent oui à l’adoption d’une nouvelle Constitution en Haïti. Il y a donc dans le pays un consensus général sur le fait que la constitution de 1987 a fait son temps. Et il est à noter en effet que le Président Moïse n’est pas candidat à sa réélection et qu’il ne tirera aucun bénéfice personnel dans cette nouvelle Constitution.

Au demeurant, le Conseil électoral provisoire (CEP) a publié l’agenda relatif à la réalisation du référendum constitutionnel et la réalisation des élections générales en cette année 2021. Le référendum est prévu pour le 25 avril ; le 19 septembre sera consacré au premier tour des élections et le 21 novembre est la date retenue pour le second tour. Le peuple haïtien veut exercer son droit à la démocratie. C’est un devoir de nos amis de l’internationale de le soutenir dans l’exercice de ce droit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.