UNESCO: Ibrahim ALBALAWI, la construction du multilinguisme dans le cyberespace

Alors que 2019, consacrée par l'Assemblée générale des Nations Unies « Année internationale des langues autochtones » touche à sa fin, la problématique demeure quant à elle d’actualité. Ainsi, selon les statiques, 51% de la population mondiale utilise internet ; mais uniquement 10 langues détiennent le palmarès des langues les plus utilisées sur internet, et moins d’une centaine d’entre elles sont représentées dans le monde numérique ; plus grave, d’ici la fin du XXIe siècle, on prédit la disparition entre 50 à 90 % des 7000 langues parlées aujourd’hui dans le monde.

S. Exc. Ibrahim ALBALAWI Ambassadeur Délégué Permanent du Royaume d’Arabie Saoudite auprès de l’UNESCO S. Exc. Ibrahim ALBALAWI Ambassadeur Délégué Permanent du Royaume d’Arabie Saoudite auprès de l’UNESCO
Le but ici est de montrer que, compte tenu de l’importance qu’occupe Internet dans la vie, le cyberespace devient un moyen des plus propices pour construire la société du savoir. Dans une approche cognitive et éducative qui cible notamment les jeunes, il faut y construire un multilinguisme qui, en construisant des savoirs, tisse des rapports entre les langues qui permettent à la fois de favoriser des sociétés de la connaissance et de rapprocher les cultures. Dans un monde fragmenté par les crises, il est plus que jamais primordial de construire une société de la connaissance à travers une approche multilingue qui, à travers le cyberespace, représente la société réelle et contribue à la construire.

Le Web, un monde ouvert et accessible à tous !

La recommandation de 2003 sur la promotion et l’usage du multilinguisme et l’accès universel au cyberespace[1], vise à « atténuer les obstacles linguistiques », à favoriser le « renforcement des capacités de production de contenus locaux et autochtones sur l’Internet ». La recommandation vise aussi à assurer « la survie des langues dans le cyberespace pour promouvoir l’enseignement des langues, y compris les langues maternelles, dans le cyberespace ». La recommandation lie la promotion du multilinguisme et l’accès universel au cyberespace. Il s’agit donc à la fois de l’accès au numérique, de l’accès à l’information et de la promotion du multilinguisme.

L’UNESCO stipule que « la possibilité d’utiliser sa langue sur Internet va déterminer le degré d’implication de chacun dans les sociétés du savoir émergentes »[1]. L’Organisation considère « la diversité culturelle et le multilinguisme sur Internet » comme des « points d’ancrage pour établir des sociétés du savoir pluralistes, équitables, ouvertes et accessibles à tous ». L’UNESCO pense aussi que « la grande fracture linguistique présente aujourd’hui dans le cyberespace ne pourra qu’accroître la fracture numérique déjà existante » et que, « par conséquent, l’accès à un Internet multilingue devrait être garanti pour tous ». Selon l’UNESCO, « créer des sociétés du savoir repose sur la conviction que l’accès universel à l’information est indispensable à la construction de la paix, du développement économique durable et du dialogue interculturel »[2].

Pour l’UNESCO, l’un des objectifs essentiels du cyberespace est de former à la diversité linguistique et au multilinguisme. En effet, quand il n’est pas expliqué et assimilé, le multiculturalisme est perçu comme une menace pour l’identité culturelle et génère des attitudes de radicalité, de rejet et de violence. Les termes de plurilinguisme, de multilinguisme et de multiculturalisme, sont des concepts qui ne sont pas toujours lisibles et accessibles à tout le monde. Renvoyant à la multitude, ils peuvent prêter à confusion, générer des malentendus et susciter un sentiment de perte de l’identité. D’où la nécessité d’un cyberespace qui construit l’altérité en intégrant la diversité. Ainsi la multitude peut être comprise comme une variété, non comme une menace pour l’identité.

Le défi de la pluralité linguistique dans le cyberespace

Il y a besoin d’inculquer le caractère naturel de la mixité qui existe dans toutes les sociétés. Cette mixité se reflète notamment dans la diversité linguistique. L’évolution de la diversité linguistique est influencée par la démographie, le maintien ou le déclin des langues. Bien des langues importantes, locales et autochtones, qui couvrent parfois de vastes territoires, sont en péril. Elles sont menacées de désuétude et d’extinction. Les langues dominantes, elles, sont portées par des institutions, des systèmes éducatifs, des médias, les marchés économique et professionnel. Soutenir les langues locales et autochtones, qui constituent des langues de communication quotidienne, leur permet de garder une vitalité et de se préserver. Leur promotion renforce le tissu socioculturel et permet à l’éducation d’inculquer des valeurs communes pour consolider la cohésion sociale et le vivre ensemble.

Préserver les langues par les technologies permet de toucher un large public pour construire l’altérité en promouvant le multilinguisme. Le multilinguisme permet de promouvoir les valeurs universelles inhérentes aux cultures. Les langues et les cultures sont en réalité interdépendantes et se nourrissent mutuellement. Elles permettent de construire des ponts entre les communautés et de prémunir les sociétés des fragmentations.

Les contenus sur les langues dans le cyberespace peuvent être dispensés à l’école à travers une pédagogie inversée. Cette méthode permet d’impliquer les élèves et les mettre en situation de réfléchir d’abord par eux-mêmes aux contenus. Ils peuvent ainsi réfléchir à des questions qui ont rapport avec leur vie quotidienne. Ces contenus, qui peuvent être ludiques et culturels, sont à utiliser à travers des supports comme le théâtre, les films, les documentaires, la bande dessinée, les jeux vidéo, YouTube, etc. Le cyberespace permet de fournir aux jeunes des activités linguistiques et culturelles pour échanger avec d’autres jeunes de chez eux et du monde. Le cyberespace est déterminant pour éduquer les jeunes à la pluralité en leur permettant d’exprimer leurs centres d’intérêts.

Dans le cyberespace, les contenus sur les langues peuvent aussi viser les moins jeunes, notamment pour fournir une alphabétisation multilingue. Internet facilite l’accès à la langue maternelle, l’autonomie dans la vie quotidienne, le rapport à l’autre et l’insertion sociale. L’accès au numérique atténue la fracture numérique qui est un facteur d’inégalité et d’exclusion sociale. L’analphabétisme maintient et aggrave cette fracture.

Rôle et stratégie de l’UNESCO dans le temps

Le site dédié par l’UNESCO à "l’Année internationale des langues autochtones 2019", montre la pertinence des technologies pour réunir les locuteurs et les représentants des langues autour de préoccupations et de valeurs partagées, et de les traduire dans des actions communes. Les travaux du Comité de pilotage de l’Année ont montré la nécessité de renforcer l’accès des langues au numérique. Promouvoir la diversité linguistique dans le cyberespace permet d’inclure leurs locuteurs, de renforcer l’alphabétisation, de préserver les systèmes de connaissances traditionnelles, de faire avancer la recherche, l’éducation, et l’interaction des langues et cultures. Mettre en lumière les langues autochtones éclaire les réalités locales pour lancer des actions économiques qui réduisent les inégalités et renforcent l’inclusion.

Le site internet dédié par l’UNESCO à l’organisation de l’Année devrait être pérennisé et la coopération en matière des langues poursuivie. L’utilisation des technologies, de l’Internet et des médias sociaux montre que ces outils contribuent considérablement à la promotion des langues. Les radios, très accessibles sur Internet, fournissent aussi, par exemple aux langues autochtones et aux langues de l’immigration, des espaces d’expression dans la société. 

Le cadre des indicateurs de l’UNESCO sur l’universalité de l’Internet[1] est un outil pertinent pour mesurer les progrès dans ce domaine, d’échanger sur les expériences et de disséminer les données.

La Recommandation relative aux Ressources Educatives Libres (2019) est un autre moyen adéquat pour utiliser le cyberespace. La Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles est aussi un cadre pour promouvoir la préservation des cultures autochtones.

Développer un cyberespace où s’exprime la diversité des langues et cultures, c’est faire de la diversité un socle commun de compétences et de culture qui prépare à la vie dans une société inclusive et soudée par les valeurs culturelles. De même, un accès satisfaisant à l’information et à Internet n’est pas possible sans renforcer l’alphabétisation qui assure l’accès à la langue. Une alphabétisation multilingue qui éduque à l’altérité dans la différence, aux compétences linguistiques, culturelles et interculturelles. Ainsi, le cyberespace peut être à l’image de la société qu’il contribue à construire.


Exc. Ibrahim ALBALAWI
Ambassadeur
Délégué Permanent du Royaume d’Arabie Saoudite auprès de l’UNESCO

UNESCO: Ibrahim ALBALAWI, la construction du multilinguisme dans le cyberespace © anne marie dworaczek-bendome


AM-DB
16 décembre 2019


Source : 

[1] Recommandation sur la promotion et l'usage du multilinguisme et l'accès universel au cyberespace, http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=17717&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html

https://en.unesco.org/sites/default/files/fre_-_recommendation_concerning_the_promotion_and_use_of_multilingualism_and_universal_access_to_cyberspace.pdf

2https://fr.unesco.org/themes/diversite-linguistique-multilinguisme-internet

3 https://fr.unesco.org/themes/construire-soci%C3%A9t%C3%A9s-du-savoir

4Cadre des indicateurs de l’UNESCO sur l’universalité de l’Internet, https://fr.unesco.org/feedback/indicateurs-universalite-internet-consultation-ligne-phase-ii

 

 

 



 

 

 



 

 

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