Gabon-Mesures d'austérité : Pourquoi ? et comment en est-on arrivé là ?

Ali Bongo Ondimba. Gabon-Mesures d'austérité Ali Bongo Ondimba. Gabon-Mesures d'austérité
Après l’annonce le 21 juin dernier par le gouvernement des principales mesures du plan de restriction des dépenses publiques : « réduction des salaires, suspension des recrutements et des concours d'entrée dans les écoles professionnelles pendant trois ans, etc… » Pourquoi ? Et comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les causes principales de ce désastre? Comment les événements se sont-ils réellement déroulés depuis 2009 ? Comment a été géré et utilisé l’argent public ? Quelles sont les conséquences de cette tragédie sociale, économique et politique ?  Quelles sont les leçons à en tirer ? Et quel avenir pour demain?

Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

Ecrire sur ce qui se passe en ce moment au Gabon est une vraie gageure.  Crise budgétaire et financière, endettement excessif de l’Etat.
Les cours de l’or noir, principal pourvoyeur des recettes fiscales pour le budget de l’Etat sont en hausse, quand bien même ils furent assez bas, il n’y a pas si longtemps.

Au-delà du contexte Gabono-Gabonais où les esprits s’échauffent et les gens s’écharpent entre les « anti » et les « pro » mesures d’austérité, le plan qui met notamment l’accent sur les économies à faire immédiatement se garde de dire aux Gabonais ce qui a été fait avant, et pourquoi en 9 ans de gestion sous le magistère d'Ali BONGO ONDIMBA et de ses collaborateurs, quelques lampions sous les verrous, les résultats ne sont pas au rendez-vous et ce malgré les sommes astronomiques qui ont été retirées des caisses de l’Etat. De l’envolée spectaculaire vers l’émergence autoproclamée et vantée, au plongeon groggy dans les méandres de l’immergence et du jeunisme, le Gabonais ordinaire reste sans voix.

Du point de vue de l’Exécutif, il semble avoir compris; il montre des signes de ressaisissement. Ainsi, la présidence de la république s’est débarrassée de 40% du personnel en service, soit 239 collaborateurs.  La primature, c’est-à-dire le cabinet du 1er Ministre M. Emmanuel ISSOZE NGONDET, a réduit les effectifs de 50,63 %, sur 237 membres, il n’en a conservé que 117. Par contre, le gouvernement compte toujours 41 Ministres, Ministres délégués y compris, pour une population de 1.800.000 habitants. Quid des agences publiques, parapubliques et de certaines institutions ? on attend toujours.

Autre chose qui désarçonne dans le tourbillon de ces derniers jours, c’est la capacité des ministres et autres personnalités publiques qui comme des comédiens vont d'un rôle à un autre. Aux discours lénifiants et sans complexes qu'ils assénaient hier aux gabonais : « Tout va bien », à aujourd’hui : « nous devons changer de mode de gestion afin d’assainir les comptes publics », ils n'éprouvent aucun regret ni remords.

De Mme Madeleine BERRE, ministre de la promotion des investissements et des partenariats publics-privés, à M. Régis IMMONGAULT TATAGANI, ministre d’Etat, ministre des affaires étrangères, etc… Sans sourciller et sans se remettre en cause. Déconcertant positionnement, car on constate avec amertume que la même Madeleine BERRE, pour des raisons bassement politiques, n’a pas hésité à transformer le gouvernement  en centre de professionnalisation pour sa protégée, la jeune étudiante sans expérience, Mlle Laeticia DIWEKOU, Ministre déléguée aux sports. Et maintenant, elle explique aux Gabonais les bienfaits des mesures de réduction du train de vie de l’Etat. 
Un autre proche du Président avait imposé au 3e Gouvernement Issozé Ngondet, une certaine Mme Léa MIKALA, Ministre déléguée aux Eaux et forêts; aujourd’hui, le gouvernement refuse qu’on donne la parole en public à cette dernière au motif qu’elle ne serait pas assez outillée pour l’exercice. Mais son salaire, son cabinet, les multiples avantages, et tutti quanti ... qui paie ? - Des exemples de ce type sont légions.

La situation actuelle du pays doit être examinée à la fois comme l’erreur d’une mise en œuvre successive d'expérimentations ratées et promues par un petit groupe, qui faute d’avoir changé « la donne » par rapport aux années Omar Bongo Ondimba, n’a eu raison d’exister que pour s’enrichir sur le dos du peuple, non pas à la pelle  comme leurs aînés ou à la tractopelle , trop modeste,  mais à la Bagger 293, opérant ainsi une saignée violente à la pelleteuse la plus puissante au monde qui a réduit à néant les visions de celui qu’ils disaient tous servir et par ricochet, l’ensemble des citoyens.

 
Comment les événements se sont-ils réellement déroulés depuis 2009 ?

Premier acte : sur la base du projet de société « l’Avenir en Confiance » proposé en Août 2009 par le Président Ali BONGO ONDIMBA, formalisé et désigné sous l’appellation : "Plan Stratégique Gabon Emergent (PSGE)". Composé de 4 piliers :  1er pilier, le Gabon industriel; 2e pilier, le Gabon vert ; 3e pilier, le Gabon des services ; Et le dernier et 4e pilier, le Gabon bleu. Ainsi défini, les fondations et orientations de celui-ci devaient permettre de faire du Gabon, un pays émergent à l’horizon 2025.


Deuxième acte
: Les hommes pour mettre en œuvre le vaste plan. Le président de la république s’entourera d’hommes et de femmes loin des réalités et ne rendant des comptes sur des énormes sommes d’argent mises à leur disposition qu’au seul chef de l’Etat lui-même. 


Troisième acte
: Jugeant les ministres lents à mettre en musique les projets publiques, l’Etat créera des agences. A part être des gouffres sans limites et des outils importants pour le siphonage à grande échelle de l’argent public, les agences n’ont pas justifié de manière probante leurs utilités dans ce dispositif. Selon la Commission Nationale de Lutte Contre l’Enrichissement Illicite(CNLCEI), entre 2006 et 2012, plus de la moitié du budget de l’État « a disparu dans la nature ». Le Gabon occupe ainsi la 101e place, sur 176 pays, dans l’indice de perception de la corruption publié chaque année par Transparency International. (Source : jeuneafrique.com)


Quatrième acte
: les projets présentés les uns plus beaux que les autres, beaucoup n’ont pas vu le jour, mais des sommes ont été décaissés et détournés, à l’instar des 18 milliards de F.CFA envolés à la SNI, des 25 milliards de F.CFA empruntés à la BAD pour la construction de 3 universités à Oyem, Mouila et Port-Gentil, qui n’ont pas vu le jour.  Les budgets cumulés de 2009 à 2016 auxquels se sont ajoutés la pluie d'emprunts contractés sur la même période sont une manne astronomique. Qu'en a-t-on fait ?


Cinquième acte
: un cercle vicieux s’enclenche, le budget fond comme neige au soleil, l’État s’endette massivement pour renflouer et relancer l’économie. Fin 2014, la crise se transforme en crise sociale, avec un chômage qui grimpe fortement et un gonflement de la dette publique.


Sixième acte
: De 2010 à 2014, le cours du baril a été à un niveau jamais atteint jusque-là. Les ressources cumulées du budget de l’Etat s’élevaient à un total de plus de 11 900 milliards de francs CFA. Quel usage le pouvoir a-t-il fait de ces ressources ?

Réduction du train de vie de l’Etat

Rappelons d’abord les mesures drastiques qui ont été prises et annoncées le 21 juin 2018, qui sont rentrées en vigueur;  y figurent :

  • Application d’une décote de 15 % de traitement de l’ensemble des Institutionnels et autres autorités administratives ;
  • décote de 10 % sur les rémunérations des Cabinets ;
  • décote de 5 % sur les autres fonctions administratives ;
  • réduction des effectifs des Cabinets du Président de la République, du Premier Ministre, des Ministres et du Secrétaire Général du Gouvernement ;
  • réduction des effectifs des Cabinets des autres Institutions et des Autorités Administratives indépendantes ;
  • dénonciation de contrats de tout contractuel ayant plus de 60 ans y compris tous les fonctionnaires maintenus en activité ayant plus de 60 ans ;
  • mise à la retraite immédiate des agents absents pour cause de maladie de longue durée ;
  • examen des situations administratives, avancement et reclassement après 2015 ;
  • examen des situations des agents publics en service dans les établissements publics et percevant une double rémunération ;
  • Audit de la masse salariale ;
  • interdiction de recrutement de la main d’œuvre non permanente ;
  • gel des recrutements en qualité de contractuel hors statut des agents déjà à la retraite ;
  • gel des concours, des mises en stage, des titularisations, avancement et reclassement pour une durée de trois (3) ans et assainissement du fichier de titulaire de fonction pour évaluer le niveau des indemnités indues ;
  • réduction de la taille du Gouvernement

Impact social

Qui doit payer le prix de l’amateurisme et de l’incompétence notoire ? Qui doit se serrer la ceinture ? – Ceux qui ont été floués ou ceux qui ont floué, menti, volé et dilapidé l’argent public sans se soucier des conséquences pour le pays et la population ?

Au-delà des critiques soulevées par chacune des décisions du 21 juin, le Président Ali Bongo Ondimba se trouve face à l’histoire et face à son peuple. On ne peut pas revenir en arrière, on ne peut pas non plus continuer avec des comportements néfastes et d’un autre temps. On ne peut pas prendre un pays pour une plantation où on remplit son panier et on se barre. Les exclus du temps des vaches grasses ne peuvent continuer à se priver alors que ceux qui ont failli sont toujours aux commandes et les narguent. L'agenda du chef de l’Etat gabonais ne doit pas seulement essayer de caler aux élections législatives. La priorité doit aller à tous ces gens inquiets, des pères et mères de familles qui ne savent pas ce qu’ils donneront à manger à leurs enfants, déboussolés, diminués socialement. Ces craintes provoquent des nuits blanches, des maladies , conduisent certains à la folie et voire  à la mort. 

Quelles sont les conséquences de cette tragédie sociale, économique et politique ? 

Pas de complaisance
. On peut donc soutenir les restrictions parce qu’elles sont devenues indispensables pour sauver ce qui peut l’être encore, mais si par le biais de son entourage, le Président n’entend pas, n’écoute pas le cri de désespoir et ne met point fin à l’immixtion injustifiée des prédateurs de tout poil sur la bonne marche du pays, il s’engage vers une " rupture " entre lui et les gabonais. Ce second mandat doit être celui d’une gouvernance nouvelle afin d’entrer collectivement dans une société plus Juste, à condition que ceux qui gouvernent tirent les leçons des errements de leur gestion catastrophique de la chose publique.

« Je ne serais Heureux que quand les Gabonais seront heureux », avait affirmé le président Ali Bongo Ondimba à une époque. Puisque ce n’est apparemment pas le cas aujourd’hui, la question qui se pose avec acuité est la suivante : "le président de la république, Chef de l’Etat, est-il prêt à gérer et gouverner le pays autrement pour le bonheur de son peuple ?"


Et quel avenir pour demain?

Le sursaut doit commencer en s’entourant de femmes et d’hommes qu’il faut, à la place qu’il faut
. Mettre fin aux gestions hasardeuses, au tout politique et aux règnes des casseroles vides qui n’ont pour seul but que d'atteindre la table du festin; les populations, ils s’en foutent royalement. Le président  Jacques Chiraclors de l'assemblée plénière du IVe Sommet de la Terre le 2 septembre 2002 à Johannesburg en Afrique du Sud, dans son célèbre discours avait dit : "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ". "La maison Gabon prend de l'eau", il faut agir, les colmatages et l'arrogance ne seront plus des palliatifs pour longtemps. La  montre ne joue guère en faveur de la nomenklatura au pouvoir; le monde ne nous attendra pas car la patience des gabonais a atteint son paroxysme. L'incertitude est totale et personne ne sait de quoi sera fait demain.  Prenons garde !

 

 Anne Marie DWORACZEK-BENDOME

18 juillet 2018

 

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