Tuer l'égo et vivre libre

Témoignage : Elle raconte comment elle a tué son égo sur une plage nudiste mexicaine. Prise de conscience qui lui a fait prendre le large et lui a permis d’éviter le Corona Circus qui chamboule l’Europe depuis mars 2020. Elle raconte.

Après avoir quitté mon job en août 2019 et avoir parcouru 9000 kilomètres seule en voiture à travers l’Europe pendant 2 mois, je suis allée en Turquie pour faire un trekking dans d’étranges montagnes en forme de meringues avec ma mère. Sur le chemin du retour vers la France j’ai visité Istanbul qui m’a donné un aperçu de l’Asie, continent que je ne connaissais pas mais qui m’attirait beaucoup. Subjuguée par Istanbul et imaginant déjà l’Asie, j’ai dit à mère :

« Je vais partir vivre en Asie. Ça sera long. Il y a de quoi faire. Mais d’abord, je vais aller dire adieu à ma soeur »

Cette dernière vivant au Mexique, je réserve un aller simple pour Mexico, en pensant que je pourrais peut-être rejoindre l’Asie directement depuis le Mexique. 

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Un mois et demi plus tard, j’arrive sur place. Puerto Escondido (le port caché, en espagnol), sur la côte pacifique du Mexique, la ville de ma sœur, mon rêve :  cette plage immense, ses surfers, ses palmiers, ses couchers de soleil sur l’horizon du Pacifique… et quand on plonge la tête sous l’eau, on entend parfois les baleines qui se parlent entre-elles. Je zone à Puerto Escondidoenviron 10 jours, profite un peu de ma soeur puis l’ennui s’installe. En plus, je dors seule dans une maison isolée donc je flippe toute la nuit et Piglette, en bonne chienne de garde, se blottit sous mon lit en couinant à chaque fois qu’un bruit se fait entendre ! Quelques jours plus tard,je retrouve ma soeur à la plage pour lui dire que je pars pour la capitale de l’état où nous nous trouvons : Oaxaca de Juarez

5h30 du matin, le voisin me dépose au bus Collectivo en même temps qu’il accompagne ses enfants à l’école. C’est parti pour 9 heures de bus en colimaçon dans les montagnes oaxaqueniennes depuis le bord de l’océan. Assise dans le minibus, avant même que celui-ci ne démarre, je me suis déjà rendormie. Située à 1500 mètres d’altitude, Oaxaca de Juarez est la capitale de l’un des 31 états qui constituent l’État Fédéral Mexicain (appelé Estados-Unidos Mexicanos). À cause de l’altitude mes oreilles me font souffrir. J’entrouvre un oeil et aperçois les couleurs du lever de soleil sur l’océan en contre bas des montagnes. Je me rendors. J’ai peut-être rêvé mais cette vue était aussi magique qu’unique.

Après ma sieste, je passe les 5 heures de route restantes à regarder par la fenêtre. Avec une route si tortueuse, on a tour à tour vue sur les montagnes, la végétation, le gouffre, la falaise. Parfois on croise des camions catho qui transportent des figurines à taille réelle de Jésus, Marie, Joseph , plus quelques saints locaux. Parfois aussi des camions de transport en mode année 80 rafistolés un million de fois et dont la remorque est souvent « fabriquée maison ». Puis, sortis de nulle part au milieu de 250 kilomètres de tortillons , des dizaines de cyclistes qui font une course pour la lutte contre le cancer. Qui aurait cru qu’il y aurait autant d’animation sur cette route montagneuse du fin fond du Mexique ? Je trouve cela fascinant, la manière dont chaque personne vit sa vie sans qu’on en ait même conscience. Je me dis alors qu’en France on est trop concentré à se juger les uns les autres sans même savoir ce qu’on pense de nous-même. J’ai aussi l’impression qu’on passe beaucoup de temps à se comparer et à croire qu’on sait tout de la vie que les autres mènent, voir même qu’on peut imaginer leurs pensées. Tandis que lorsqu’on voyage on réalise à quel point l’humanité est complexe et les croyances et modes de vies hétéroclites. On sent « l’infinitude » du monde dans l’espace et dans le temps. 

Vers 17 heures, j’arrive dans la ville coloniale, il fait chaud, c’est beau. Je cherche un Hostal (auberge de jeunesse) et j’arrive à l’Iguana , accueillie par Marine une française très relax qui respire la joie et le bonne humeur.

Je check-in, on me donne un lit dans le dortoir. J’adore les dortoirs depuis mon road trip en Europe. Comme je dormais la plupart du temps dehors dans ma tente, j’ai apprécié le confort des dortoirs dans lesquels il se passe des choses jour et nuit. Je monte sur le toit, quelques backpackers fument en dessinant des tattoos et en parlant de leurs tours du monde et expériences diverses. Je me fais amie avec la bande. On fume, on boit une bière puis 10 et au moment de partir en soirée, dans la pénombre des hamacs, je rencontre Thomas, un français tout juste arrivé de Californie où il a ramassé de l’herbe pendant 6 mois en vivant dans son van. On part en meute dans le bar dansant de la ville.

C’est parti pour une semaine de folie à danser toutes les nuits au Txalaparta et autres bars ou même sur la place centrale de la ville le Zócalo. La bière et le Mezcal coulent à flots, les mariachis enflamment le dancefloor, les instruments raisonnent depuis le bar jusque dans les rues voisines. Devant, on se régale dans les food truck à tacos et on achète des clopes à l’unité. Quand on rentre tous au petit matin, les plus chanceux partageront leur dortoir avec ceux que l’alcool aura désinhibés et ils s’enverront bruyamment en l’air durant la demi-heure de nuit qu’il reste jusqu’au matin. 

Au réveil à midi, j’ai la cheville foulée à cause d’une chute de bourrée la nuit dernière. Je passe la journée sur le toit, à contempler la ville depuis mon hamac, pour me remettre de la cuite et reposer ma cheville. Les amis de l’hostal me rendent visite et m’apportent des vivres. Une des volontaires de l’hostal monte et déclare en espagnol à l’un des français du groupe :

« On t’a déjà dit qu’il était interdit de baiser dans les dortoirs la nuit en réveillant tout le monde. Cette fois tu devras payer la nuit de la fille qui s’est encore plainte du bruit et que j’ai dû rembourser ». On explose de rire. 

Après quelques jours de repos, je peux faire les excursions avec les autres. On part en bus Collectivo au milieu des montagnes pour se baigner au sommet d’une cascade pétrifiée qui surplombe les vallées recouvertes de jungle. La cascade et la vue de Hierve El Agua sont majestueuses. 

Le lendemain, il est temps de quitter la ville, mettre les voiles et continuer l’aventure. A trois, on monte dans un bus Collectivo, direction San José Del Pacifico. Un petit village perdu situé à 2500 mètres d’altitude dans les montagnes au milieu d’une jungle qui surplombe tout le massif jusqu’à l’océan et qui est connu dans le monde entier pour ses champignons hallucinogènes. 4 heures plus tard, on arrive à l’hostal de La Cumbre où j’étais venue pour la première fois 6 ans plus tôt. On achète des champignons qui ne nous font aucun effet. On discute toute la soirée en regardant le coucher du soleil et les étoiles. Thomas nous explique alors l’ego.  

« Faut lâcher l’ego meuf. C’est l’ego qui se pose des questions. Penser c’est bugger. Faut être naturel et ne pas laisser l’ego agir ou te dicter ta vie. Ignore et juste vis ta vie. Choisi toi-même ton corps, ta dimension et la vie que tu veux même si tu as l’impression d’aller à contre-sens. Si tu réalises ça, tu fais partie des 0,001% qui ont compris. Tout est ta perception, tout n’est qu’illusion, tout n’est qu’imagination et au final l’imagination c’est la réalité car c’est ce que tu vois TOI »

Tous ces mots raisonnent en moi, Arthur, notre 3ème acolyte, me parle d’autre chose. Je l’ignore. Je ne fais que poser plus de questions à Thomas. Je sens qu’il y a un truc. Je suis obsédée par cette notion d’ego. Ce qu’il me dit me parle je comprends tout, comme un mécanisme qui se met en route. Petit à petit ça me libère. 

Au final, pendant deux jours, on analyse l’ego. Tout ce qu’on pense en fonction des évènements qui se présentent à nous, tout ce qu’on dit et toutes les actions qu’on mène. Toutes les deux secondes l’un déclare « meuf, ça c’est l’ego » ou « là c’est ton ego qui te fait dire ça ». Tout fait sens, c’est une évidence. Comment ai-je pu ne pas comprendre ça avant ? Ah oui, parce qu’en France, je me faisais traiter de folle. Ça me fait penser au Docteur Igor dans Veronika décide de mourir et sa théorie sur la folie : se faire traiter de fou par une société malade ce n’est peut-être pas si mal au final. 

Le dernier soir de notre séjour en montagne, Thomas me demande : 

« – Alors ma poule ? L’ego est mort ?

– On dirait oui.

– Okay on va tester ça. Il y a une plage nudiste à 4 heures de route d’ici. On y va demain et on se fout à poil sur la plage. Si l’ego est vraiment mort, alors tu pourras » 

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Le lendemain, on prend un bus Collectivo pendant 4 heures avant d’arriver à Zipolite. Plage immense, les vagues du pacifique, sable brillant, la côte oaxaquenienne se dessine, quelques rochers face à la plage font penser à des météorites. On s’installe dans une chambre pour 4 puis on se cale sur la plage dans les hamacs et on chill tout l’après-midi. Baignade, retour aux hamacs. À un moment, Thomas se lève, nous regarde et dit : "Bon je me fous à poil, faites comme vous le sentez, mais je préfère me baigner les couilles à l’air".

Aussitôt dit, aussitôt fait, le caleçon aux chevilles, il s’élance vers la mer avec ses longs cheveux blonds au vent. Je le vois rouler dans l’eau comme un gars sorti tout droit de la mythologie grecque, mélangé avec « Le Blond » interprété par Jean-Paul Rouve dans Rrrrrrr !!! et un petit air de Brice de Nice. Fou rire.

Je me dis qu’il plane complètement. Je suis trop contente pour lui mais je ne pourrai jamais faire ça. J’écoute mon ego et je constate qu’il me dicte ma vie : « donc je veux faire un truc, mais je ne le fais pas car une voix inconnue et irrationnelle me hurle de ne pas le faire ». J’ai chaud, c’est dur, injuste, je me sens mal. J’essaye de me faire violence « prends le contrôle de ta vie » hurle une autre voix dans ma tête. « Thomas t’explique tout sur un plateau d’argent, tu comprends tout, tu adhères, tu dis être libérée et au final tu ne peux même pas te mettre nue sur une plage nudiste. En plus tu n’as pas de complexe physique, ce n’est pas la mer à boire ! Ici c’est la norme la nudité. KILL THE EGO ! »

À ce moment-là, il fait 8000 degrés dans ma tête et elle tourne à 15 000 km/h. Là Arthur se lève, baisse son froc et court vers l’eau les bras en l’air en hurlant de joie. Tout s’accélère, dans ma tête c’est l’escalade du jugement de mon comportement d’idiote. Je touche le fond, j’ai tous les pires sentiments qui arrivent au même moment.

« PLEASE LIBEREZ-MOI ! L’allégorie de la caverne et l’image mentale que j’en ai surgissent dans mon esprit. Je pense : « P*tain, je suis juste comme ce mec qui passe sa vie dans la caverne face au mur à regarder les ombres sans jamais se dire qu’il peut se retourner et marcher dehors ! Je n’y crois pas ». 

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Finalement, je me lève, j’enlève tout et je cours sur les 40 mètres qui me séparent de l’océan. « Wahou truc de ouf ». Je me jette dans le Pacifique, mes potes rigolent, on passe sous les vagues, on fait l’étoile de mer dans l’eau, le ciel est bleu, l’eau est à 30°C et avec la sensation de se baigner sans maillot : tout est parfait. Quel rêve ! 

Le 9 décembre 2019, j’ai tué mon ego dans cette baignade spatio-temporelle de l’espace intergalactique du suicide d’ego. Mais ça n’était que le début.

« Oublie tout, c’est l’égo. Il n’y a pas de jugement. Tout est parfait. Ahuevo (génial, en espagnol)» - 11 décembre 2019, extrait de mon carnet de voyage

La même phrase qui résonnait en moi en 2015 quand j’avais tué l’ego une première fois à Londres surgit dans mon esprit « je sais que je ne sais rien, je dois tout oublier et tout réapprendre. Tout ce qu’on m’a appris depuis que je suis née, mais cette fois avec ma vision » big-up aux Grecs de l’époque. Je vous aime les gars. 

Après une longue baignade qui ressemble à un rituel de libération de l’âme, on sort de l’eau et on entame une balade tous les trois nus, tout le long de la plage. Aller-retour. À ce moment-là, on ne sent rien, on sent tout, on est dans le vrai, finalement nu ou pas ça ne change rien, mais si tu peux faire les deux alors ça change tout. Après cette marche de 3 kilomètres sur la plage en admirant le coucher de soleil sur l’océan, on retourne dans nos hamacs. C’est l’heure des moustiques, à la douche. On est dég’ de devoir remettre nos fringues.

Après quelques journées plages et des soirées psytrances hautes en couleur sur la plage, je retourne à Puerto Escondido pour voir ma sœur et lui parler de l’ego. Elle me dit que je suis chou, car j’ai l’air d’avoir capté un truc sur la vie et me dit que j’aurais pu trouver un autre nom que l’ego. « Mais bon, pourquoi pas Nénette » déclare-t-elle avant qu’un client n’entre dans sa boutique de bijoux.

Les garçons sont partis. J’écris dans mon carnet :

« L’ego : arrogance, conditionnement, synonyme de ‘je’, anticipation de l’avenir de façon négative »

« Il faut assumer ses choix + n’avoir qu’une parole »

« Instagram c’est la numérisation de l’ego sur le portable. Jalousie, comparaison, anticipation des jugements ou des réactions d’autrui, imagination d’une vie ou d’un avenir rêvés » 

« Trouver l’équilibre ≠ ne pas perdre l’équilibre »

Ça parait grave d’avoir à écrire ça pour se sentir bien … 

Quelques semaines plus tard, après le nouvel an 2020, je pars en Thaïlande puis Dieu seul sait-où. J’ai pris le billet le moins cher qui arrive dans une ville inconnue. On verra bien. Là-bas je rencontre un Américain aux cheveux longs qui vit à Bali depuis des années. Il me donne un livre qui s’appelle The Untethered Soul: The Journey Beyond Yourself

La théorie de l’auteur est qu’on entend une voix dans sa tête, que c’est l’ego, que ça n’est pas grave, que c’est normal. Le deuxième chapitre expose le fait que détester l’ego et rejeter tout ce qu’il déclare est normal dans un premier temps, que ça fait partie du processus. Le troisième chapitre explique que pour vivre en paix, il suffit de l’écouter, de le constater pour ensuite arriver à le faire cohabiter avec la conscience.

A la lecture de ces lignes, difficile pour moi de comprendre en quoi écouter des « fais pas ça », « t’es nulle », « on va se moquer de toi », « si tu fais ça, il va se passer ça, ça et ça » raisonner dans ma tête pourrait m’aider. Je veux être bienveillante avec moi-même , j’en ai marre de cette violence et de cette ironie culpabilisante du genre « Ah bah vas-y dis ça ! T’as raison ! Et après comme ça il se passera ça ! Bravo ». 

Au final, ces phrases au ton totalitaire raisonnaient dans ma tête depuis des années, peut-être même depuis toujours, mais je les entendais enfin. Suite à cette prise de conscience, chaque pensée, réaction interne, sentiment est constaté, analysé et jugé. Cette violence envers soi-même est brutale mais nécessaire.

Après des semaines de rejet de l’ego, j’ai fini par comprendre son intérêt et son potentiel. D’ailleurs, le livre m’avait expliqué cela. En effet, l’ego peut être utilisé car il offre un point de vue différent de celui perçu par l’âme et que de ce fait, son point de vue peut être utile aux réflexions ou permettre d’accéder à la sagesse car on comprend mieux les réactions que les autres peuvent avoir et on appréhende le monde avec une plus grande bienveillance. La solitude, aussi, fait partie du processus.

« Qu’est-ce-que je fais la journée quand je pars seule à l’autre bout du monde sans connaitre personne sur place, ni même rien ? Je me trouve … et à quoi je pense ? À tout ».

D’ailleurs pour me rappeler de tout cela, je me tatouerai « EVERYTHING » (tout, en anglais) sur la lèvre à l’intérieur de la bouche. Et si vous vous demandez ce qui s’est passé avec les deux gars au Mexique, demandez à votre ego…

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