Mon frère Rédouane Ikil, en fuite, est innocent

Mon frère en fuite est innocent. Et je dois dire que c’est difficile d’écrire une lettre pour expliquer dans quel état se trouve ma famille ; dévastée est un doux euphémisme.

Mon frère en fuite est innocent. 

Je dois dire que c’est difficile d’écrire une lettre pour expliquer dans quel état se trouve ma famille.

Dévastée est un doux euphémisme. Ma mère est désespérée, elle ne sait pas si elle reverra son fils un jour. Mes frères sont inquiets et ne savent comment réagir et quoi dire à leurs enfants pour expliquer ce qui peut se passer aujourd’hui en France. Je rajoute que ses amis sont choqués de cette situation car tous ceux qui le connaissent savent très bien que jamais il n’aurait pu faire ce qu’on lui reproche.

Je n’ose vous parler de sa femme et des ses deux garçons. Un de 4 ans qui a appris à vivre avec son père à sa sortie de prison. Cet enfant qui ne dort pas avant que son père soit rentré pour chasser les monstres de sous le lit. Un enfant qui appelle son père chaque nuit depuis sans qu’on puisse lui donner d’explication. Ce bébé de six mois qui sourit à chaque fois que son père paraît devant lui et qui du jour au lendemain disparaît de son environnement. Une femme qui a été présente depuis le début de cette macabre histoire. Qui n’a jamais fui devant les difficultés. Cette femme qui par amour a affronté l’arrestation, la mise en détention, l’éloignement de son conjoint à 250 km, elle a affronté les regards de ses collègues mais elle est resté pendant le premier procès et aussi après alors que ce n’était pas facile car la prison ça vous change un homme…

Elle a été présente aussi pendant ce procès à Albi. Elle a assisté à ce jeu de dupe où elle savait que les dés étaient jetés par avance.

Elle n’a pas failli alors qu’elle aurait pu mais elle était là pour le soutenir lui et pour sa famille aussi. Pour que ses deux enfants garde leur père près d’eux.

Je pense évidemment aux deux grands enfants qu’il a et avec qui il commençait à renouer car la prison les avaient éloignés les uns des autres. Ils sont foudroyés par cette justice inhumaine.

Nous sommes tous accablés par la tournure de cette parodie de justice à laquelle nous avons assisté. Mais à quoi pouvions nous nous attendre au regard de cette affaire qui depuis le début n’est que mascarade.

Je tiens à rappeler que cela fait 5 ans que nous sommes pris dans les rouages de la justice. Mais pas la justice à laquelle on peut faire confiance, celle qui protège le citoyen lambda. Non la justice qui vous prend en tenaille, vous broie et vous laisse sur le bas côté sans se retourner. Cette justice sans nom. Sans visage. Cette justice qui fait peur car ne soyons pas hypocrites, nos avons tous entendus parler de ces affaires d’erreur judiciaire qui ont détruit des hommes et des femmes, des familles car dedans il y a les enfants qui ne s’en remettrons jamais.

Cette justice qui a d’abord le visage d’un juge d’instruction qui derrière son statut n’en n’est pas moins un homme qui peut se tromper qui peut se montrer injuste car son égo a été touché. Ce juge d’instruction qui peut vous mettre entre quatre murs pendant 4 longues années, vous éloigner de votre famille (femme et enfants compris), peut vous refuser tous les droits auxquels tout être humain a droit.

Puis vient le procès. Ce procès tant attendu quand on est innocent. Car un procès ce n’est plus le moment des hypothèses, c’est le temps des preuves, des témoignages. Un procès, c’est le temps où le présumé innocent peut s’exprimer devant ses pairs. Leur donner enfin sa version des faits.

Un premier procès donc qui se termine par un acquittement.

Car dans un pays comme la France, le doute profite à l’accusé et dans cette affaire il y plus que des doutes, il n’y a surtout aucune preuve contre l’accusé.

Donc un acquittement qui laisse quand même un goût amer quand on a perdu 4 ans de sa vie enfermé derrière des barreaux. Quand on n’a pas vu son fils naître et grandir. Quand tout ce que vous aviez construit pendant plus de 20 ans s’évapore sous vos yeux. Un acquittement oui mais qui laisse un homme brisé qui doit se reconstruire et reconstruire sa famille.

Mais malheureusement, la vie n’est pas si rose que cela. L’avocat général, homme rancunier s’il en est fait appel.

Dans l’absolu, il en a le droit mais dans les faits il met la vie des hommes en suspend car en attendant cet appel (deux ans) il est difficile de se projeter, de trouver un emploi, de trouver un logement.

Mais il faut bien continuer à vivre. C’est ce que Rédouane a fait. Il a continué d’avancer comme il l’a toujours fait ! Après avoir postulé plus de 50 fois à travers la France entière, et après avoir été refusé partout à cause de l’appel qui était en cours, il a fait une formation de plombier car il n’est jamais resté sans rien faire jusqu’à la veille de son procès même. L’avant veille du procès il passait son diplôme de plombier. Il a toujours travaillé. Beaucoup même, que ce soit comme ouvrier agricole, saisonnier, jusqu’à propriétaire d’établissement de nuit et pour finir directeur de banque postale.

Nous voilà dans ce deuxième procès.

Et là, nous assistons à une parodie, une farce dramatique.

Rien ne ressemble moins à un procès que ce qui s’est passé à Albi cette première semaine de juillet 2019.

Je ne vais pas vous refaire jour par jour les compte rendus, les journalistes présents l’ont fait.

Je vais vous dire comment cela peut mener à ce naufrage qui a fini par nous engloutir lui en premier lieu et toute sa famille avec.

Un président qui dès le premier jour donne à Rédouane IKIL sa position sur ce dossier (« je ne vous crois pas monsieur IKIL ») et ne s’en est plus caché durant tout le procès.

Des moqueries, des sarcasmes, de l’ironie. Le président avait besoin semble t-il de montrer à quel point il était partial. Je peux le rassurer peut être, il ne fait aucun doute dans la tête d’aucune personne que ce Monsieur était partial et n’a pas tenu la place qui est la sienne.

Il malmenait les témoins de la défense. Pourquoi ? Ils ne sont pas accusés eux.

Pourquoi ? Ils ne sont pas accusés, eux.

« qui vous êtes vous ? »

« qu’est ce que vous venez faire ici ? »

Il laisse certains témoins donner des opinions plus que douteuses, des hypothèses qui auraient été laissé de côté… Mais lorsque la défense les interroge sur les vrais preuves, ils ont du mal à répondre, ils bégaient et le président de voler à leur secours (des fois qu’il dirait la vérité on sait jamais)

Ne laissant à aucun moment l’accusé qui est sensé être présumé innocent (je le rappelle pour le président) s’expliquer sur les accusations qui sont portées contre lui.

« prouvez nous ce que vous dites » assène-t-il à Rédouane IKIL qui dans ce tribunal n’a rien à prouver puisqu’il est sensé être présumé innocent mais c’est un oubli de Mr le président sûrement ou un lapsus révélateur de ce que ce procès a de plus déplorable.

Les personnes dans la salle, pourvu qu’elle ne soit pas du côté de la défense ont le droit de s’exprimer, et elles s’en donnent à cœur joie avec leurs cris, leurs opinions du moment qu’elles donnent du grain à moudre à l’accusation.

L’accusation n’a aucun élément nouveau pour changer un acquittement en condamnation alors la stratégie a été d’aller sur le terrain de l’insinuation.

Pendant 6 jours, tout, je dis bien tout a été fait pour que l’on pense que cet homme est un délinquant, ou pire un malfrat intelligent qui manipule tout et tout le monde.

Il n’a aucune morale. Pour preuve il a tenu des boites de nuit. Car pour l’avocat général ce sont des lieux de perdition ou sévit la pire délinquance. Ce sont des maisons closes ! Vous qui allez en boite de nuit je vous suggère de faire attention, on pourrait vous accuser de prostitution ou de proxénétisme… à moins que ce ne soit que pour Rédouane IKIL qui a eu le culot de sortir acquitté d’un procès dont Monsieur l’avocat général avait la charge...

Donc il a tenu des boites de nuit et en plus il est boxeur. Vous le savez bien que la boxe est un milieu de délinquants… Nous l’avons bien compris à force de le répéter pendant 6 jours quand bien même un champion du monde et un champion de France viennent dire à quel point c’est un sport qui aide beaucoup de jeunes à rester dans le droit chemin.

Il a pendant son incarcération (de 4 ans je répète, où on l’a envoyé à 450 km de sa famille) utilisé un téléphone. Il n’a aucune morale… Je rappelle à ces messieurs de l’accusation que même le gouvernement réfléchit à la question de la communication en prison (car les hommes ont besoin de communiquer n’en déplaise à l’avocat général ou à ce président). Oui pour autant c’est illégal mais est ce légitime ? Chacun jugera. Mais cela ils n’ont pas voulu lui laisser la possibilité de l’exprimer. Le fait d’être enfermé, loin de ses enfants, de sa femme, de sa mère et n’ayant plus confiance en la justice qui le malmenait à ce point (il était réveillé toutes les deux heures pendant son incarcération…) il utilisait des moyens qui bien qu’illégaux ne font pas de mal à qui que ce soit. Cela fait il de lui un cerveau de braquages ?

Christian Delorme, le célèbre « curé des Minguettes » engagé depuis longtemps contre les injustices, a écrit pour ce procès : «L'itinéraire de Monsieur Redouane Ikil est loin d'être banal. En même temps, il rejoint beaucoup d'autres parcours d'hommes qui ont grandi dans nos « quartiers sensibles ». C'est celui d'hommes qui parviennent à se construire une carrière professionnelle honorable, avec un certain rayonnement social, alors que leur environnement n'y était pas favorable. Mais devenus des exemples de réussite, des exemples de victoire sur ce qui aurait pu être un destin funeste, ils courent cependant toujours le risque d'être rattrapés par ce à quoi ils ont échappé. Notamment parce qu'ils conservent des liens – familiaux, amicaux – avec d'autres qui, eux, n'ont pas connu la même promotion sociale, ils continuent de vivre avec au-dessus d'eux la suspicion de mener « une double vie », de se conduire en « illusionnistes ». J'ai connu malheureusement beaucoup de cas relevant de cette problématique.» (lettre en pièce jointe)

Donc quels nouveaux éléments : aucun.

Le coupable (qui a avoué les faits) n’a jamais en 5 ans mis en cause Rédouane IKIL. Même lorsque pendant le procès d’Albi il reconnaît tous les faits, il dédouane celui qui est sensé être à l’origine de toute cette affaire.

On passe d’un acquittement à 18 années de prison. Pourquoi ?

Nous avons beaucoup pleuré et beaucoup espéré aussi. Nous avons prié pour que la partialité du président n’arrive pas à influencer un jury populaire fait d’hommes et de femmes sensibles et avec une conscience de la justice.

Mais nos espoirs se sont écroulés quand au bout d’à peine deux heures de délibérés ils sont revenus nous asséner le coup fatal.

Coupable de tous les chefs d’inculpation.

Sont ils conscients qu’en moins de deux heures ils ont brisé une vie ?

Sont ils conscients qu’ils ont mis moins de deux heures à trancher sur le sort d’un homme contre qui ils n’ont que des soupçons ?

Je souhaite qu’aucun d’entre eux ne soit un jour soupçonné car il priera à son tour pour que les hommes et les femmes qui le jugeront soient moins prompt à le condamner sans preuve.

Alors oui il est parti. Mon frère s’est échappé ce jour là. Non il n’a rien prémédité. Puisque je l’ai vu ce matin là et j’ai vu son visage et j’ai vu la peur, non pas de la justice car il était prêt à affronter la justice pour peu qu’elle soit venu. Non il a eu peur de perdre sa vie à espérer l’impartialité, l’équité, l’honneur.

Il a pris une décision qui n’est pas facile à prendre et non il n’a rien avoué par ce geste.

Je ne sais pas où il est. Je ne sais pas s’il va bien. Et ça me fait mal chaque jour de ne pas pouvoir l’aider.

J’écris pour dire que non, je ne laisserai pas ces hommes gagner.

 

Je ne sais pas s’il a pris la bonne décision mais je sais que je ne lui en veut pas d’avoir sauvé sa vie devant la bassesse de certains. En 2014 quand il s’est fait arrêter il croyait en la justice, il avait confiance. Mais entre temps, il a vu tellement de fois ses droits bafoués qu’il n’y croyait plus. Le matin du 6 juillet, il avait perdu confiance en la justice, c’est ça qui l’a fait disparaître.

Notre seul espoir est de mobiliser les hommes et les femmes qui ont conscience des injustices qui sont présentes en France.

Comme Mireille Fanon Mendès-France, présidente de la Fondation Frantz Fanon venue assister au dernier jour de procès et qui a dit, en réaction à son absence : «Si l’on déplore la violence que représente une prise d’otage pour les personnes qui l’ont subie et si leur besoin de vérité et de réparation est légitime, on doit aussi comprendre que la diabolisation de Redouane Ikil n’a pas réussi à donner une image d’une justice sereine, impartiale, préoccupée de la vérité. L’on doit s’interroger sur cette absence ; n’aurait-il pu commettre un acte de désespoir devant une telle parodie de justice ? A-t-il fui ?». 

Nous espérons que la garde des sceaux prenne en charge le dossier car il n’est pas pensable que dans le pays des droits de l’Homme la justice soit bafouée à ce point sans que personne ne fasse rien.

Nous espérons qu’il puisse revenir pour sa famille. Nous voulons pouvoir croire en la justice.

 

Amel IKIL

 

 

 

 

 

 

 

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