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Billet de blog 23 déc. 2018

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La confiance, ou le bâillon ?

Depuis son arrivée à la tête du Ministère de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a fait de la "confiance" le mot-clé de sa communication aussi bien vis-à-vis du grand public que des personnels. Loin de cet affichage, c'est aujourd'hui le bâillon qui menace ces derniers, avec son projet de loi sur l'école.

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Par Amélie Hart-Hutasse et Christophe Cailleaux, enseignant.e.s et militant.e.s syndicaux.

Nous sommes des fonctionnaires. Nous sommes des professeur.e.s. Nous enseignons l'histoire, la géographie, l'enseignement moral et civique (EMC). Nous sommes aussi, sur nos lieux de travail, et en dehors, des militant.e.s syndicaux. Et nous sommes des citoyen.e.s.

Nous nous exprimons régulièrement de manière critique, par écrit, dans des articles et des billets de blogs, ainsi que sur Twitter. Nous n'avons jamais ressenti le besoin de le faire sous couvert d'anonymat, confiants que nous étions dans un système démocratique qui protège nos libertés d'opinion et d'expression. Nous connaissons bien l'histoire de la construction de cette démocratie, c'est même notre travail de faire comprendre et apprendre à des adolescents que les libertés publiques, la république, ne sont pas données une fois pour toutes, mais peuvent se perdre, dépérir, et ont besoin de citoyens et de citoyennes pour les faire vivre concrètement. Dans un État de droit démocratique, les droits et les libertés ne s'usent que si l'on ne s'en sert pas.

Nous connaissons, notamment parce que nous sommes amené.e.s à les expliquer et à en débattre avec nos élèves, en EMC, les limites que le droit, en France, impose à la liberté d'expression. Nous connaissons, en tant que fonctionnaires « éthiques et responsables », les obligations que nous impose notre statut.

Nous avons appris, notamment grâce à notre engagement syndical (car l'institution, si prompte à nous rappeler à nos devoirs, nous informe bien mal sur nos droits...), que ce statut nous garantit les même droits qu'à n'importe quel citoyen, qu'à n'importe quelle citoyenne.1 Nous savons que le « devoir de réserve » n'est pas inscrit dans ledit statut, que cette obligation est une construction jurisprudentielle qui dépend de notre place dans la hiérarchie – en tant que simples professeur.e.s dans l'enseignement secondaire, nous n'avons d'autre responsabilité que celle de nos élèves, de nos classes.

Tout ceci est aujourd'hui sérieusement menacé. Notre liberté d'expression, notre liberté d'opinion en tant que fonctionnaires de l’Éducation nationale, sont menacées. Par là, est menacée notre capacité à défendre le service public d'éducation auquel nous sommes profondément attaché.e.s, dès lors que cette défense implique de critiquer publiquement les orientations politiques du gouvernement. Car nous pouvons dorénavant être accusés de porter atteinte à la « confiance » (maître mot du Ministre J.- M. Blanquer) que le public doit avoir dans l’Éducation nationale.

Une de nos collègues de l'académie de Dijon, Sophie Carrouge, vient d'être convoquée par le Rectorat. Elle aurait manqué, selon ce dernier, à son obligation de réserve de professeure fonctionnaire, en écrivant une tribune politique contre Emmanuel Macron, signée es qualités.2 Aucune sanction administrative n'a été prise contre notre collègue, et les autorités semble-t-il lui ont fait comprendre que le problème n'était pas qu'elle ait écrit ce texte, mais qu'elle l'ait fait en précisant sa fonction de professeure et son lieu de travail.

Il faut ne pas connaître ce qui se passe ces dernières semaines dans les lycées mobilisés contre les réformes de Jean-Michel Blanquer, il faut n'avoir pas vu les tentatives multiples d'intimidation de collègues opposés à la réforme précédente (celle du collège), pour croire que Sophie Carrouge a été sermonnée « avec bienveillance ». Son établissement est l'un de ceux où les élèves se sont le plus mobilisés à Dijon. C'est également une collègue très engagée aux côtés des lycéens et lycéennes sans papier, avec l'association RESF. Sa convocation est clairement une tentative d'intimidation, qui n'a pu aller plus loin que parce que le droit actuel ne le permet pas.

Justement, ce droit, Jean-Michel Blanquer entend le modifier. Son projet de « loi sur l'école de la confiance » prévoit d'insérer un article L. 111-3-1 dans le Code de l'éducation ainsi rédigé : " Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique également le respect des élèves et de leur famille à l’égard de l’institution scolaire et de l’ensemble de ses personnels. " Interrogée par l'hebdomadaire Marianne, la députée LREM Anne-Christine Lang, rapporteure du projet à l'Assemblée Nationale, jure qu'il n'est « pas question de restreindre la liberté d'expression des enseignants ». Elle ajoute qu'il s'agit d'appeler au « respect mutuel », « respect dû aux enseignants par les parents d'un côtés, mais aussi des enseignants vis à vis de l'institution, rappelant ainsi que l'on ne peut pas se lancer dans une entreprise de délation de manière inconsidérée, irréfléchie. »

Ainsi donc, voilà la réponse politique que la représentation nationale entend apporter au mouvement sans précédent de témoignages qui ont été rassemblés grâce aux balises #pasdevagues et #pasdevague : taisez-vous, sous peine d'être sanctionnés pour atteinte à la confiance dans l’institution ! Cessez de dénoncer la dégradation de votre environnement professionnel, cessez de rendre public le manque de soutien de votre hiérarchie dans des situations de souffrance au travail, de conditions matérielles inacceptables : vous donnez une mauvaise image de l'école ! Cessez de défendre le service public en faisant connaître les dysfonctionnements actuels et ceux que les réformes prévues, les suppressions de postes, vont faire apparaître. Vous donnez une mauvaise image du service public qui vous emploie. Vous êtes déloyaux.

On jugera de cette déloyauté, de cette volonté de nuire, en parcourant la nouvelle vague de témoignages des balises #JeSuisEnseignant et #JeSuisEnseignante sur Twitter... Il ne s'agit manifestement pas, pour tous ces collègues, de défendre leurs intérêts personnels, mais bien des principes, voire des valeurs.

Analysant l'étude d'impact qui accompagne le projet de loi de Jean-Michel Blanquer, François Jarraud, du Café Pédagogique, montre justement que le but de son article 1 est de censurer les professeurs sur les réseaux sociaux, et d'assimiler la « confiance » à la soumission au pouvoir politique.3 Sur son blog, l'historien Jean-Charles Geslot rappelle qu'il a fallu « attendre 1924 pour que les syndicats d’enseignants (comme le Syndicat national des instituteurs, 1919), créés malgré l’interdiction, soient tolérés, et la Libération pour que le droit syndical soit enfin reconnu aux professeurs. »4

Nous faisons face à un pouvoir qui depuis 2017 ne recule devant aucun artifice pour imposer une politique de casse sociale, qui se double d'atteintes aux libertés fondamentales telles que le droit de manifester5, la liberté de circulation, et maintenant la liberté d'expression. Le fait que cette politique soit mise en œuvre par un Emmanuel Macron élu à la présidence de la République pour éviter le pire (à savoir Marine Le Pen...) ne fait qu'ajouter du dégoût à la colère.

Face à cela, jusqu'à quand les fonctionnaires, et notamment les enseignants et les enseignantes, pourront-ils sans risquer des sanctions, jouer les lanceurs d'alerte, garants de l'intérêt général ? Si la si mal nommée « loi sur l'école de la confiance » est votée en l'état, avec son article 1, devrons-nous désormais parler de notre Ministre comme de « celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom » ?

Plus que jamais, il nous faut refuser ce bâillon. Parler, écrire, et lutter. Une lutte qui ne saurait être que collective, c'est notre protection la plus solide.

Amélie Hart-Hutasse et Christophe Cailleaux.

1 Les fonctionnaires, citoyens de plein droit, par Anicet Le Pors, 2008. https://www.lemonde.fr/idees/article/2008/01/31/les-fonctionnaires-citoyens-de-plein-droit-par-anicet-le-pors_1005817_3232.html

2 https://www.humanite.fr/au-rectorat-de-dijon-peut-croiser-big-brother-665400

3 http://cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/12/12122018Article636801966942543096.aspx

4 https://hisculture19.hypotheses.org/623

5 https://www.mediapart.fr/journal/france/101218/les-arrestations-preventives-ou-la-fin-du-droit-de-manifester?onglet=full

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