Amélie Poinssot
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 15 nov. 2017

Soutien au journaliste polonais Tomasz Piątek

La liberté de la presse est de plus en plus attaquée en Pologne. Tomasz Piątek est poursuivi depuis des mois par le pouvoir pour un livre d'enquête sur le ministre polonais de la Défense. Rencontre avec celui qui s'est vu remettre le prix « journaliste » 2017 de Reporters sans frontières.

Amélie Poinssot
Journaliste à Mediapart

Il a une quinzaine de procès sur le dos ; le ministère de la Défense entend le conduire devant un tribunal militaire ; il reçoit régulièrement des menaces et se sait suivi à la trace ; des mensonges ne cessent de circuler sur sa vie privée... Qu'importe. Il continue son activité de journaliste et prépare déjà un nouveau livre. Le Polonais Tomasz Piątek, du quotidien Gazeta Wyborzca, était invité à Paris par l'Association de Défense de la Démocratie en Pologne ce lundi 13 novembre. L'occasion pour moi de rencontrer celui qui s'est vu décerner le prix « Journaliste » 2017 de Reporters sans Frontières (RSF), et qui ne baisse pas les bras malgré une atmosphère de plus en plus répressive en Pologne.

L'origine de cette cabale contre Tomasz Piątek ? La publication, en juin dernier, du livre d'enquête Macierewicz et ses secrets (Macierewicz i jego tajemnice, édition Wydawnictwo Arbitror). Dans cet ouvrage, le journaliste révèle les liens qu'entretient le ministre polonais de la Défense, Antoni Maciereiwicz, avec les lobbies et les services spéciaux russes. Ce n'est pas le moindre des paradoxes : Macierewicz, nationaliste proche des milieux ultracatholiques, affiche publiquement une position très hostile à Moscou – de la même manière que son gouvernement, dirigé par le parti Droit et Justice (PiS).

Dans son ouvrage qui reprend une série d'articles préalablement publiés dans Gazeta Wyborcza, Tomasz met en évidence une dizaine d'exemples où l'on voit le ministre en contact étroit avec des hommes d'affaires ou les services spéciaux russes. Il raconte notamment comme le ministre a coopéré de manière étroite entre les années 1980 et 2010 avec un agent des services secrets polonais connecté au renseignement soviétique, puis russe – alors que Macierewicz s'affichait comme un opposant radical au bloc soviétique. Il détaille également la relation du ministre avec un activiste polonais pro-Kremlin (Robert Rękas) ainsi qu'avec un think tank pro-russe, le Centre National d'Etudes stratégiques (NCSS).

Le livre est aussitôt devenu un best-seller, il s'est déjà vendu à plus de 200 000 exemplaires et fait partie des meilleures ventes depuis des années du libraire Empik (équivalent de la Fnac en Pologne).

« Le ministre n'a pas osé ouvrir de procès civil ni porté plainte pour diffamation dans un procès pénal. Il préfère m'accuser de terrorisme. Le parquet militaire parle en effet de participation à un crime terroriste. Ce qui est absurde. Je n'ai jamais rencontré le ministre ni tenté d'utiliser une quelconque force physique à son égard. » Tomasz encourt jusqu'à trois années de prison. « Le but principal de cette accusation est de faire peur aux journalistes, bloggeurs, citoyens. Autrement dit, le ministre utilise les méthodes du pouvoir russe actuel pour cacher ses liens avec Moscou ! »

Plusieurs personnes et sociétés liées à la mafia russe en Pologne ont par ailleurs ouvert des poursuites contre le journaliste, qui raconte à quel point il se sent surveillé et menacé. Dernièrement, l'une de ses sources avec qui il avait rendez-vous a été contactée avant qu'ils ne se retrouvent. « N'allez pas à votre rendez-vous. Trop de savoir peut tuer », a-t-on dit à cette personne. Ambiance.

Les persécutions visant Tomasz ne surgissent pas ex nihilo. Depuis l'arrivée du PiS au pouvoir, il y a deux ans, les médias publics polonais ont été complètement repris en mains. Plus de 220 journalistes ont été écartés de la télévision publique TVP, sa direction a été complètement changée, et l'information qui y est diffusée tient aujourd'hui du bulletin de propagande. Les médias privés, comme Gazeta Wyborcza, étaient jusqu'à présent relativement préservés de cette chape de plomb, mais les pressions se sont multipliées dernièrement, et une loi est en préparation pour interdire les capitaux étrangers dans les médias – une mesure visant particulièrement la presse régionale, où les investisseurs allemands sont importants.

Signe que le pouvoir est désormais déterminé à s'attaquer à la presse indépendante : à la suite de la manifestation d'ultranationalistes pour la fête d'indépendance de la Pologne, le 11 novembre dernier, le président du Sénat a déclaré qu'il allait déposer plainte contre le journaliste de Gazeta Wyborcza Piotr Stasiński parce que ce dernier a dénoncé les slogans racistes apparus dans le cortège. Autre cas : la présidente du Tribunal constitutionnel va poursuivre Wojciech Czuchnowski (du même journal) pour diffamation après que celui-ci a révélé les liens passés de trois des nouveaux juges de ce tribunal avec les anciens services communistes polonais.

Tomasz Piątek © RSF

Il est rare que RSF remette le prix « Journaliste » à un membre de l'Union européenne. Si cette distinction est une récompense bienvenue pour le travail remarquable de Tomasz Piątek, il est très inquiétant sur l'état de la liberté de la presse sur notre continent.

  • Retrouver le communiqué de la Société des Journalistes de Mediapart qui demande l'arrêt des atteintes à la liberté de la presse en Pologne (décembre 2016)
  • Retrouver notre reportage qui raconte le début de la mainmise sur les médias et la résistance qui s'organise (septembre 2016)
  • Retrouver quelques images de la manifestation d'ultranationalistes du 11 novembre dernier

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