Nature des lois homophobes & de l'homophobie en Tunisie

Alors que Konbini vient de révéler une enquête poignante sur l’homosexualité en Tunisie, la loi en question, qui emprisonne les homosexuelles, pousse à des questions importantes sur la nature juridique des lois Tunisiennes, mais aussi sur la provenance de l'homophobie Tunisienne.

Un problème d’abord constitutionnel

L’article 230 du code pénal résonne dans les esprits au moment de tout procès concernant des abus sexuels: viol ou homosexualité . Des victimes de viol sont souvent confondus par la justice pour des homosexuels et emprisonnés. Mais d'où cet article tire-t-il sa légitimité constitutionnelle, car en théorie, un article du code pénal doit être conforme à la constitution de la république.

Ainsi, on retrouve une opposition révélant un problème constitutionnel.

D’abord, comprendre que l’article 230 repose sur le fait que la majorité des musulmans tunisiens considèrent que l’islam interdit l’homosexualité. Ainsi retrouve-t-on dans la constitution Tunisienne l’islam comme source de droit ? Non. Même si lors de sa rédaction, les islamistes d’Ennahda ont milité pour l’inscription d’une base juridique à l’Islam dans la constitution, ce fut en vain.

 

Des députés se congratulant à l'Assemblée nationale après l'adoption du texte constitutionnel le 26 janvier 2014. © © Reuters - Zoubeir Souissi Des députés se congratulant à l'Assemblée nationale après l'adoption du texte constitutionnel le 26 janvier 2014. © © Reuters - Zoubeir Souissi

Néanmoins, ce qu’on retrouve c’est un article (6) qui garantit libertés de conscience et de croyances tout en obligeant l’État à interdire « toute atteinte au sacré ».

C’est bien de là que l’article 230 du code pénal (qui prévoit jusqu'à trois ans de prison pour « sodomie entre adultes consentants ») tire son origine juridique.

Pourquoi cet article 6 pose problème?

Comment manifester ou militer pour dépénaliser l’homosexualité sans porter atteinte à la sacrée, même si l’article 37 dit que la liberté de rassemblement et de manifestation pacifiques est garantie »?

Outre le problème moral de l’emprisonnement des homosexuels, la protection du sacré en Tunisie laisse la porte ouverte au retour de l’Islam politique.

Ainsi, nous pourrions très bien imaginer une situation ou la censure pourrait être pratiquée dans une optique de protection du sacrée, voire les droits des femmes restreints pour les mêmes raisons.

Une autre analyse pourrait en être faite de cet article 6: si la Tunisie n’a pas pour religion d’État l’Islam, qu’est qui pour l’État est sacré ?

Evidement, nous savons que la réponse est l’Islam. Mais si l’État, en tant qu’unité politique, considére l'Islam comme sacrée, on se retrouve dans une situation ou cette nuance entre laïcité et islam politique que la Tunisie revendique est brisé.

Enfin, le problème de cet article est qu’il crée un problème de hiérarchie des libertés garanties par la constitution. Toute liberté assuré par la constitution est valable jusqu’a ce qu’elle porte atteinte au sacré.


Un refus de choisir

Effectivement, ce qu’on remarque depuis la rédaction de la constitution, c’est que la Tunisie refuse de choisir entre laïcité et religion d’État. Elle se place dans une position modérée, ne satisfaisant ni les plus conservateurs ni les adeptes de la laïcité.

Nous avons vu en théorie que l’article 6 éloigne la Tunisie de la pensée laïque, néanmoins on retrouve en pratique, un comportement des différents gouvernements s’apparentant à une volonté de progressisme.

Quelques semaines auparavant: un séisme médiatique, entre stupeur et burlesque, dans un contexte d’élections municipales en approche, le Parti islamique Ennahda annonce dans une de ses listes, un candidat juif.

Exceptionnelle manoeuvre politique de la part d’un parti islamiste montrant sa volonté de s’afficher plus comme un islamisme modéré, mais comme un parti civil musulman et cela rentre parfaitement dans notre sujet:

En pratique, Tunisiens & Tunisiennes s’éloignent de plus en plus de la volonté de mêler politique & religion.

Manifestation pour la laicité a Tunis en 2011 Manifestation pour la laicité a Tunis en 2011

Lors d’une conférence de presse tenue le 10 mai 2016 conjointement par l’Institut de sondage Sigma Conseil, l’Observatoire arabe des religions et des libertés, et l’ONG Konrad Adenauer STIF Tung, sous le thème « la religion et la politique en Tunisie et dans les pays d’Afrique du nord », une étude révèle que 73% des Tunisiens seraient pour une séparation entre la religion et la politique.

Mais alors, qu’est qui crée de la division sur cette question? Pourquoi les Tunisiens s’adaptent plus facilement à laïcité, mais gardent une position conservatrice sur ce sujet spécifique.


L’ ethnocentrisme face a l’éducation

Devant une école primaire en Tunisie Devant une école primaire en Tunisie

On entend souvent que « L’éducation est soit couteuse, soit de piètre qualité ». Mais si cette hypothèse reste vérifier, l’éducation créée, néanmoins, une séparation de taille pour les élèves issues de familles favorisés et défavorisés.

Les écoles primaires privées en Tunisie sont réputés pour être dans de meilleures conditions sanitaires que les écoles publiques, avec une pédagogie individuelle centrée sur les particularités de chaque élève tandis que les écoles primaires publiques n’enseignent par exemple, le Français qu’à partir de la 3e année et manquent cruellement de moyens.

Si au lycée, l’écart se réduit, des inégalités d’éducations se créent dès la primaire et sont perpétrées jusqu’à l’enseignement supérieur.

Ainsi, on retrouve des techniques variées d’éducation dépendant déjà de la nature de l’établissement mais aussi de sa localisation. Il y a beaucoup plus de de collèges et de lycées d’élites (appelés « pilotes ») dans les grandes villes Tunisiennes (Tunis - Sfax - Sousse), plutôt que dans les régions du Sud et de l’Ouest.

Sans rentrer dans les détails, voila ce qui nous permet de conjecturer que si la confession ne permet de justifier l’agrément de l’opinion publique avec ces lois homophobes mises en place en Tunisie, ce qui pourrait nous aider à comprendre ce souci, c’est que la qualité de l’éducation réduit l’ethnocentrisme et permet d’exercer une prise de conscience sur le caractère injuste de certaines lois.


La vrai lutte, à fournir repose donc sur deux choses: la diversification de l’éducation afin de lutter contre les apriori culturelles faisant en sorte que les Tunisiens n’arrivent pas à accepter l’homosexualité & l’invalidation de la légitimité juridique de l’article 230 en réformant l’article 6 de la constitution de 2014.

 

L’ethnocentrisme mène au conservatisme mais l’éducation peut être la source d’une prise de conscience populaire sur le sujet.

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