Le mal à venir

Une impasse pleine de boue et de mégots de cigarettes, un attroupement de gueules cassées qui me regardent passer en cherchant à m’accrocher des yeux...L’une d’elles s’énerve et jette une boule de pétanque contre le mur : Il est interdit de consommer de l’alcool dans la structure. J’ai passé quelques années à accueillir les gens de la rue au fond de ce cul-de-sac. Je ne risque pas d'oublier.
  •  © Amir Djân © Amir Djân

Hiver 2003

Il arriva au foyer pour la première fois par un matin de janvier humide et glacial. De suite, je sentis qu’il allait faire du boucan. C’était lié à sa façon de parler, de rappeler à chacun de ses interlocuteurs qu’il avait  niqué sa mère  à je ne sais quel tocard la veille. Il disait ça juste avant d’exiger une cigarette. La plupart des mecs refusaient, ils en avaient connu d’autres des gars qui se vantaient auprès du premier venu qu’il ne fallait pas les chercher. Les vrais durs lui répondaient à peine et continuaient à boire leur café en s’échangeant des cigarettes sous son nez. Ceux qui étaient de mauvaise humeur après une nuit passée dehors avaient l’air d’attendre qu’il dise un mot de trop pour se défouler un peu.

Je ne lui avais pas encore adressé la parole que déjà il me faisait de la peine. Pas de celle qu’on ressent à la vue du faible ou de l’indigent, mais plutôt de celle que le fils du paysan garde sur le cœur quand le mouton attend dans la cour de la ferme que papa ait fini d'aiguiser sa lame. Parce que concernant notre homme, il ne me faisait aucun doute qu’il aurait besoin d’un médecin dans les jours à venir.

Il n’avait pas vingt ans et de ce que j’en voyais, plus toutes ses dents. Le contraire aurait été étonnant vu le cœur qu’il mettait à se rendre indésirable. Il était grand et sec, avec les cheveux coiffés en brosse. Chaussettes humides et baskets trouées. L’air maladroit et penaud, mais avec une sorte d’idiotie voulue et agressive dans le regard, ce qui vous empêchait au premier abord d’éprouver de la compassion à son égard, à moins d’être le Christ.

Je guettais son manège du coin de l’œil depuis déjà un petit quart d’heure, sentant venir le moment où j’allais devoir intervenir pour séparer la bagarre. J’étais occupé dans un coin de la salle avec Fidèle, un Congolais qui m’avait demandé de l’aider à rédiger son récit de vie, élément indispensable à la finalisation de son dossier de demande d’asile. Ça parlait de guerre civile, de renseignements secrets, de viol et de pièces sombres… J’avais du mal à me concentrer sur ce qu’il essayait de me raconter en raison de notre nouvel ami qui après un énième refus de cigarette, venait de s’asseoir juste à côté de nous avec l’intention de me soutirer une blonde. Je me présentais rapidement à lui avant de lui expliquer, tout en tirant une taffe, que je n’allais pas pouvoir répondre favorablement à sa demande de tabac et qu’en plus, nous étions attelés avec Fidèle à une tâche difficile, qu’il n’avait qu’à aller se servir un café ou un croissant sur le buffet…. Je lui aurais bien filé la totalité de mon paquet de clopes pour qu’il se barre du foyer et aille se faire casser la gueule ailleurs, mais je ne pouvais pas sous peine de me faire griller par la salle entière et de devenir ainsi buraliste du cœur pour le restant de la semaine, à distribuer les cigarettes gratuitement au tout-venant par souci d’équité. Et puis j’avais encore de la conscience professionnelle, je ne pouvais pas dire à un paumé d’aller se paumer ailleurs, cela allait contre ma déontologie.

En même temps qu’il m’écoutait, il hochait frénétiquement la tête, sans me quitter des yeux, l’air de me dire « Abrège ! ». Il avait le regard qui tremblait, comme sur un qui-vive permanent. Quand j’eus fini de parler, il continua à me fixer, laissant un blanc et par-là même une gêne s’installer autour de nous. Pour faire diversion, j’aurais bien dit à Fidèle de reprendre où nous nous en étions arrêtés, c’est-à-dire au moment où les Ninjas débarquaient chez lui à Brazzaville et que deux d’entre eux le frappaient dans un coin de la parcelle pendant que les autres s’isolaient dans la maison avec sa femme. Mais l’idée n’était pas bonne, on avait besoin d’un peu d’intimité pour s’y remettre.

J’attendais que le nouveau-venu regarde ailleurs en essayant de garder le maximum de neutralité dans mon regard. Il ne bougeait toujours pas. Fidèle commençait à s’agiter lui aussi. Il tapotait de la main sur la table. Le jeune homme avait visiblement décidé que c’était ici et aujourd’hui même qu’il se ferait ravaler le portrait. J’allais devoir trouver quelque chose pour le faire partir poliment. Finalement, au moment où je pensais le point de non-retour atteint, celui où Fidèle allait lui-même lui faire comprendre qu’il devait bouger, il se leva et alla voir ce qui se passait devant l’entrée du foyer. Nous pûmes enfin retourner à nos histoires de bandits sanguinaires sous couvert de militantisme politique.

La journée du lendemain se déroula de la même façon. Il était impossible d’établir un dialogue avec ce jeune homme toujours en mouvement, occupé à créer de la tension. Aux jurons succédaient les menaces adressées à d’éventuels ennemis, et j’eus plusieurs fois à intervenir pour éviter que ça ne s’envenime. Personne cependant n’avait jugé utile de le dérouiller pour de bon, ce qui quelque part me rendait heureux et tout à coup plein de reconnaissance envers les autres accueillis du foyer. Je me disais : « Ils ont pitié de lui, ils le laissent parler et attendent que ça passe. Dans ce milieu, un autre aurait déjà pris deux torgnoles et un coup de pied, voire une droite pour son indiscrétion et sa façon de parler. Lui, ils le laissent s’essouffler ». Encore un peu et j’aurais fini par croire qu’il était l’éducateur indirect et involontaire de pas mal de gars un peu nerveux qui traînaient dans les environs. Je me complaisais dans cette naïveté évidemment car je ne croyais à rien de tout ça. Cela me permettait juste de me divertir un peu les pensées.

Après quelques jours, je compris à quel point je fabulais d'ailleurs. On me rapporta les histoires sordides que provoquait sans cesse ce gars à l’accueil d’urgence de nuit. On me raconta aussi comment il y mettait fin en sortant son couteau à cran d’arrêt dès que les éducateurs avaient le dos tourné, tout en évitant soigneusement de s’embrouiller avec les vrais costauds. Les plus vulnérables qui n’avaient pas la protection d’un ancien s’écrasaient et passaient à la caisse. Dans la rue, les mecs imprévisibles sont ceux dont on se préserve le plus, surtout quand ils ont une lame dans leur poche. « T’as déjà vu la réaction d’une bête coincée dans une impasse ? »* disait la chanson.

Quelqu’un qui n’était pas au courant se fit percer la peau.

Ce n’est finalement pas à l’hôpital que notre homme termina la semaine, mais dans un bâtiment situé à quelques centaines de mètres du foyer.

Avec des barreaux aux fenêtres.

Amir Djân

* Mystik - titre "dans l'impasse"

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