Le sang de Juste

Une impasse pleine de boue et de mégots de cigarettes, un attroupement de gueules cassées qui me regardent passer en cherchant à m’accrocher des yeux...L’une d’elles s’énerve et jette une boule de pétanque contre le mur : Il est interdit de consommer de l’alcool dans la structure. J’ai passé quelques années à accueillir les gens de la rue au fond de ce cul-de-sac. Je ne risque pas d'oublier.

 © Amir Djân © Amir Djân

Hiver 2002

Il se pointait en général en fin de matinée et allait s’installer au fond de la salle de l’accueil de jour. Il avait coutume de se placer debout devant une table, le dos tourné au reste de la pièce. Il passait alors un temps fou à enrouler ses écouteurs, replier un vêtement, ajuster un bandana sur son front, tout en se parlant à lui-même. Il avait la vingtaine et était né à Kinshasa. Il s’appelait Juste. 

Pour le commun des hommes, Juste était simplement un peu décalé. Ça pouvait lui arriver de se ramener avec un caleçon au-dessus de son pantalon par exemple, ou avec un foulard enroulé sur sa tête à la façon des Touaregs, torse nu en plein hiver. Il vivait dans sa sphère mais il restait connecté. Quand je lui demandais s’il voulait prendre une douche ou faire un ping-pong, il interrompait ses soliloques, répondait avec politesse, puis reprenait à voix basse les histoires qu’il se racontait continuellement et dont j’avais renoncé à saisir la trame. Il s’accommodait des tâches demandées aux accueillis du foyer, n’ennuyait personne et ne se mêlait pas du bizness des uns ou des autres.

Je dois le dire, pour un animateur ou un travailleur social c’était une crème, le genre de gars avec qui on aimait parler deux minutes pour souffler quand on venait de passer un quart d’heure à séparer une bagarre ou à refuser l’entrée de la salle à un mec ivre et agressif.

Je ne lui connaissais pas de camarade de galère. Aucun zonard ne recherchait non plus sa compagnie. Même les plus chétifs, toujours en quête d’une ombre pour masquer leur vulnérabilité aux yeux des rapaces qui tournaient dans les parages, semblaient ne pas faire attention à lui. En fait, il était abandonné de tous. Un immense sentiment de solitude irradiait de lui et avec le temps, j’avais fini par reconnaître une mélodie mélancolique et terriblement nostalgique dans les litanies qu’il articulait sous son chèche, à défaut d’en saisir les mots. Il me faisait l’effet d’un homme oublié de tous. Un athée serait devenu croyant pour échapper à l’image terrifiante qui émanait de lui, celle d’un jeune homme livré au néant. Qui aurait témoigné de sa disparition si celle-ci était survenue ? Assurément personne. Devant toute cette misère dont j’étais quotidiennement témoin, si j’avais eu le temps de pleurer, je crois que c’est lui que j’aurais choisi comme sujet à mes sanglots. Il me ramenait vers ce qui était, je crois, à l’origine de ma vocation professionnelle : la charité.

En ce temps où je le voyais quotidiennement, il y avait également  trois jeunes brutes un peu plus âgées que lui qui venaient au foyer dès l’heure d’ouverture et restaient jusqu’à la fermeture. C’étaient trois gars qui avaient fait connaissance dans la rue et qui, les années passant, avaient fini par partager beaucoup : les joints, les gardes à vue et les coups. Il leur arrivait régulièrement de se frapper mutuellement le matin pour des broutilles avant d’aller échanger le goulot d’une bouteille devant la porte, dans la boue de l’impasse.

Je pourrais raconter des anecdotes qui les rendraient attachants, chacun porte sa part de soleil, mais à la période qui nous intéresse la nuit semblait continue en eux. La moindre parole envers l’un ou l’autre pouvait se transformer en conflit plus ou moins violent selon l’heure, l’humeur et le nombre de témoins présents dans la salle. Je me souviens que l’un  avait brièvement travaillé aux abattoirs situés à la sortie de la ville et se baladait toujours avec sa petite valise remplie de couteaux bien rangés et aiguisés. Chaque matin, c’était toute une histoire pour qu’il accepte de les laisser en dépôt dans notre bureau. Il les récupérait le soir en partant.

- C’est mes outils de travail Amir, comment tu veux que je retrouve du boulot si tu ne me les rends pas ?! disait-il.

Je suis pris de frissons en pensant à ce qui serait advenu s’il avait gardé ses couteaux avec lui par ce pénible après-midi d’hiver où nous arrivons à présent. 

En ce jour gris et humide quand j’arrivais au foyer, Juste avait déjà disparu, emportant avec lui sa peine et ses blessures. Mon collègue me dit que suite au déferlement de violence qui venait de s’abattre sur lui et dont les trois gars étaient à l’origine, ceux-ci avaient refusé de sortir. Ils s’étaient marrés quand le directeur avait menacé d’appeler la police. N’eussent été les traces de la bastonnade au fond de la salle, je crois que j’aurais rigolé aussi : les flics ne venaient jamais quand on les appelait, du coup on ne le faisait plus depuis longtemps. Une table était retournée, les chaises avec. Un cendrier sur pied était cassé en deux. 

- Ils l’ont frappé comme des malades, me dit mon collègue. Ils l’ont coincé là, le temps qu’on intervienne ils lui avaient fracassé une chaise sur la tête et mis des coups de pied. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait avec le cendrier… Il est reparti en sang.

J’avais connu dans ma vie un épisode où je m’étais retrouvé à la merci d’hommes armés : ce sentiment qui naît à la seconde où on réalise qu’on est sans issue, dépendant entièrement du choix d’un autre homme est le pire qui soit. Dans mon cas c’était au cours d’un braquage, les mecs étaient motivés par l’argent, il n’y avait rien de pervers. Mais pour Juste, le caprice d’un gars de la bande avait probablement été suffisant pour entraîner la meute.

Les jours suivants, il revint malgré tout et resta dans son coin, seul comme à son habitude. Il portait encore ses habits déchirés par la bagarre et une cicatrice rouge sur le front. Il fredonnait d’une voix tremblante la même mélodie. Parfois il levait les yeux mais si je croisais son regard, il les posait tout de suite ailleurs, essayant de dissimuler une gêne d’avoir été surpris à s’intéresser à ce qui l’entourait. Devant ce tableau d’un homme sans soutien apparent, un athée le serait peut-être resté finalement…

Il ne porta pas plainte et quelques temps après, on ne le vit plus. Il s’en alla en nous laissant une large tâche foncée, incrustée dans le mur en pierre au fond de la salle.

Une tâche brunâtre qui s’éclaircit ensuite avec le temps.

La trace du sang de Juste.

Amir Djân

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