"Willy Lazare en 50 scènes, chp1.", Victor RASSOV (WIP81 25mars2016)

"L’équipée MacFarlane n’aurait jamais dû s’aventurer dans la jungle, car dans la jungle vivent les Taoupimba. Au premier plan, c’est d’ailleurs la tête de Bobby MacFarlane qu’on voit fichée sur un arbrisseau bordant le camp des cannibales..."

Victor RASSOV au WIP81, 25mars16 Victor RASSOV au WIP81, 25mars16

 

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L’équipée MacFarlane n’aurait jamais dû s’aventurer dans la jungle, car dans la jungle vivent les Taoupimba. Au premier plan, c’est d’ailleurs la tête de Bobby MacFarlane qu’on voit fichée sur un arbrisseau bordant le camp des cannibales. Sa langue pendante, ses yeux exorbités, trahissent encore la stupeur qui présida à son atroce supplice. Dans la logique sanguinaire de la tribu, il y va d’une mesure dissuasive, et Bobby MacFarlane joue en quelque sorte le rôle d’épouvantail, indiquant à d’éventuels intrus le sort qui leur sera fait s’ils outrepassent une limite connue des seules peuplades indigènes. Saisi dans l’effroi de ses derniers instants, son regard précise l’horreur de la scène à laquelle il tourne justement l’occiput.

 

Le village Taoupimba s’ouvre en une clairière circonscrite d’un côté par la tête de de Bobby MacFarlane, de l’autre par une série de cases engoncées dans une végétation trop verte pour être honnête. La terre, où l’on imagine qu’a sédimenté quantité d’hémoglobine, est rouge comme la peau des sauvages. Rouge aussi le ciel annonciateur des cataractes qui s’abattront bientôt sur le terrible festin.

 

Au loin, le cours d’eau qui imprime à l’action son écoulement malsain, et où flottent des rondins de bois grands comme des crocodiles, évoque volontiers l’Orénoque, l’Amazone, bien qu’il s’agisse en réalité de la Secchia, un affluent de la rive est du Pô. De part et d’autre de cette perspective fluviale, sur la berge où se déroule l’ignoble rituel, deux hauts piquets donnent à l’ensemble un air de Golgotha flamand. Ligoté au pieu de gauche, Malcolm Saint Ivany - photographe et principal collaborateur de Bobby MacFarlane - hurle la même phrase depuis maintenant dix-sept secondes : « Arr-êêêêê-tez ce maaaaa-ssaaaaaacre ! ». Les sangles végétales qui le maintiennent se confondent avec le reste d’une combinaison paramilitaire, dont les lambeaux laissent entrevoir des plaies fraîches, profondes et suppurantes.

 

Pourfendu de pied en cape, le plantureux cadavre de Chiara Vaughn gît à quelques coudées de là dans une posture troublante, d’abandon peut-être ou d’extase, paumes ouvertes, jambes écartées, gorge tendue par le poteau qui lui traverse le corps et dont elle recrache la pointe vers le ciel. Seconde victime de la barbarie Taoupimba, elle doit sa condition à l’insistance de Malcolm Saint Ivany, sans lequel elle n’eût pu se joindre à l’équipée- Bobby MacFarlane vouant d’ordinaire les journalistes aux Gémonies, quel que soit leur mandataire, et n’admettant sous aucun prétexte leur présence auprès de sa très sérieuse brigade d’ethnographes, d’anthropologues, d’archéobotanistes. Il aura fallu à Chiara Vaughn bien de la détermination, à Saint Ivany bien de la faiblesse, et pour quel résultat ! « Arr-êêêêêê-tez ce maaaaaa-ssaaaaaacre ! », vocifère le photographe en lorgnant, apoplectique, la dépouille de celle sur qui il projetait ses desseins libidineux. Est-il besoin de spécifier que la mort n’amenuise aucunement la beauté de Chiara Vaughn, dont la nudité opalescente, délicate et malgré tout bien charpentée, rappelle qu’il s’agit de la sublime Dolores Ferenczy, connue pour avoir interprété Irma dans Captives de la toundra, Kelly dans Denge Fever, Daphnée dans Goliath et les centaures. Derrière le blanc de ses yeux révulsés se cachent donc les magnifiques pupilles outremer, tirant par beau temps sur le cæruleum, qui ont fait sa célébrité.

 

A la sourde modulation de synthétiseur qui nappe le spectacle depuis son commencement se substitue une basse ronflante, vaseuse, consternée. De même une salve de rugissements se fait entendre alors qu’aucun animal n’est visible dans le cadre. On reconnaît parmi eux le cri du serval, un félin qui ne vit ni en Amazonie, ni en Italie du nord, mais dans les environs marécageux du fleuve Congo. Induit en erreur par l’outrance de bruitages, un aveugle serait fondé à croire que le tableau implique au bas mot une vingtaine d’individus, bêtes comprises. Il n’en est rien. Trois Taoupimba, et pas un de plus, s’affairent sous les pals autour du corps inanimé de Lizzy Bruckner, en un endroit qui constitue précisément le cœur des festivités. A peine culottés, casqués de perruques loqueteuses qui s’effrangent le long de leurs faces, les Taoupimba incarnent tous les aspects de la bestialité ; on envisage aisément que le viol et la torture sont pour eux une sorte d’apéritif. Lizzy Bruckner s’apprête d’ailleurs à payer pour s’être compromise en terre Taoupimba sous un prétexte aussi léger que la finalisation d’une thèse en ethnozoologie.

 

La brute qui s’active avec force succions près de l’entrejambe de Lizzy Bruckner est interprétée par Mario Srebernic, un chauffeur-routier slovène natif de Nova Gorizia. C’est son premier rôle au cinéma et, à le voir éructer, se pourlécher comme si la jeune femme était une friandise de premier choix, on peut considérer qu’il fait déjà preuve d’un grand professionnalisme. Un zèle évident quand on connaît ses liens de parenté avec Lizzy Bruckner, ou plutôt Miranda Negrini, ou plutôt Annabella Srebernic, sa cousine, qui lui fait donc là le cadeau d’une petite apparition dans Arrêtez ce massacre !, troisième film de son compagnon Vitello Diaz. Mais rendons à Mario ce qui lui revient, car il s’agit en réalité d’un échange de bons procédés, attendu que dix jours auparavant, il prêtait son camion au couple Diaz-Srebernic, leur épargnant d'exorbitants frais de location. A l’autre extrémité de Lizzy Bruckner sévit Ettore Sorvilio, premier et seul assistant réalisateur, qu’on retrouvera quelques six minutes plus tard dans la scène du « massacre de l'orignal ».

 

« Arr-êêêêêê-tez ce maaaaaa-ssaaaaaacre ! », reprend Malcolm Saint-Ivany comme il s’aperçoit qu’ Ettore Sorvilio plonge la lame courbe d’un gigantesque crisse dans la gorge de Lizzy Bruckner.

 

Le troisième cannibale est un homme qui pourrait avoir aussi bien vingt-cinq ou quarante ans. Il est de taille modeste. Plutôt svelte. Sous l’effet de la chaleur, le fond de teint terre de Sienne qui lui recouvrait le visage s’est estompé. Ses joues son tavelées de petites cicatrices. Depuis trois minutes qu’a débuté la scène, il s’adonne à une espèce de gigue indécise, sautillant d’un pied sur l’autre à la manière des danseurs grecs et jetant, par-dessus son épaule, de langoureuses œillades à la belle empalée. Cet homme, c’est Willy Lazare.

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